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2012 : Une année remplie de problèmes pour Poutine et Gazprom

, par Traduit par Julien Hagelstein (ULG-HEL, Liège, Belgique), David Grodzki

Le président russe, Vladimir Poutine, a du se réjouir de la fin de l’année 2012. Cette année n’a pas été la plus facile, ni la plus fructueuse de sa carrière. Par ailleurs, elle n’a pas été particulièrement bonne pour la Fédération de Russie. Alors que l’ancien membre du KGB s’est assuré un 3e mandat non consécutif au poste de Président en mars 2012, les Russes semblent de plus en plus agacés du manque de réformes libérales, de l’échec de la lutte contre la corruption, de la censure et du renforcement des structures autoritaires.

Yuriy Boyko, à gauche, Vice-Premier ministre d'Ukraine et Alexeï Miller, à droite, PDG de Gazprom – © Government.ru

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Cependant, le plus déroutant pour Poutine, ce ne sont pas les manifestations massives qui se déroulent depuis la fin de l’année 2011, mais plutôt l’état actuel du plus puissant outil de politique étrangère : Gazprom, le plus grand extracteur de gaz naturel au monde et la source principale des recettes du budget russe.

Gazprom : un géant du gaz en difficulté

Vu l’augmentation du prix du gaz naturel ces dix dernières années, les caisses russes débordaient, ce qui a permis au pays de repayer sa dette internationale et d’appliquer une politique étrangère plus ferme, parfois même agressive. Cependant, avec la diminution de la demande européenne, la révolution du gaz de schiste aux États-Unis et l’augmentation de la concurrence mondiale provenant d’une dizaine de pays exportateurs de GNL (gaz naturel liquéfié), Gazprom a vu ses recettes annuelles amputées. Plusieurs contrats importants ont été renégociés. E.ON (Allemagne), Eni (Italie) et PGNiG (Pologne) ont demandé des modifications dans leurs contrats à long terme actuels au vu de la diminution mondiale des prix du gaz. D’autres sociétés, telles qu’OMV (Autriche), Edison (Italie) et GDF (France) ont obtenu des accords similaires avec Gazprom. La modification principale concerne la fixation d’une partie accrue (habituellement environ 25 % du volume contracté) au prix du marché au comptant au lieu de maintenir une indexation en fonction du prix du pétrole. Gazprom a perdu sa suprématie en négociant des accords d’approvisionnement en gaz, mais a en plus été forcé de faire des concessions majeures à la plupart de ses principaux partenaires commerciaux afin d’éviter de se brouiller avec eux.

Le développement du marché européen est plutôt décevant pour la Russie, ce qui cause des problèmes à Moscou. Pire encore, la situation se détériore. À la base, l’Union européenne s’attendait à une augmentation de sa demande en gaz et la Russie était perçue comme l’unique source assez importante pour la couvrir. Ce qui était autrefois une bonne nouvelle ne l’est plus. Il se peut que la Russie reste une source majeure dans les importations de gaz naturel, mais il est peu probable que la demande de gaz retrouve son niveau d’avant-crise avant 2020 (ou plus tard encore). L’écart entre les estimations concernant la consommation de gaz en 2030 réalisées avant et pendant la crise est énorme. Pour le vérifier, il suffit de jeter un œil aux données fournies par Eurogaz concernant la consommation de gaz naturel d’ici 2030 : alors qu’en 2007 les prévisions étaient de 625 millions de TEP, en 2010 elles n’étaient plus que de 500 à 540 millions de TEP.

De plus, depuis la dernière crise du gaz en 2009 (particulièrement en ce qui concerne les importations de gaz naturel) l’Union européenne a réalisé des efforts de diversification. Par conséquent, une plus grande partie du gaz sera importée par d’autres fournisseurs à travers le monde. L’Union européenne devrait bientôt compter 25 terminaux GNL, dont les nouveaux terminaux de la région de la mer Baltique. Les pays baltes et la Pologne recevront dès lors le GNL de fournisseurs tels que le Qatar, le Nigéria ou l’Angola. De plus, le Royaume-Uni et la péninsule ibérique deviendront des destinations principales pour le GNL. Même les États-Unis pourraient rejoindre le club des exportateurs de GNL, tirant profit de leurs énormes réserves de gaz de schiste bon marché.

Et c’est là qu’apparut le gaz de schiste

Le gaz de schiste a été un terme à la mode pour les passionnés d’énergie, particulièrement après le changement spectaculaire dans la palette énergétique américaine provoqué par les réductions d’importations. Cela permettra aux États-Unis de devenir un exportateur net dans un avenir proche. Le gaz de schiste a eu un impact énorme sur la consommation énergétique américaine et sur leur balance commerciale (leur besoin d’importation en gaz s’est considérablement réduit). D’autres pays sont déterminés à diminuer leur dépendance énergétique en suivant l’exemple américain. Cela n’étonnera personne, mais l’un des plus fervents partisans de l’exploitation du gaz de schiste en Europe est la Pologne.

Cependant, d’autres pays, tels que la Lituanie et l’Ukraine, ont exprimé ces mêmes espoirs et ambitions. La Pologne et l’Ukraine ont adopté de nouvelles stratégies en matière d’énergie, dont une production croissante du gaz naturel national, provenant principalement du schiste. Les résultats des forages ont été mitigés en Pologne, avec de meilleurs résultats dans le nord du pays. Cependant, malgré quelques contretemps, tels qu’une réduction majeure des estimations des réserves de gaz de schiste (réduites d’environ 90 % par rapport aux estimations initiales !), la Pologne est convaincue que sa production de gaz de schiste pourra commencer d’ici 2014. Ses voisins manifesteront certainement un intérêt accru dans le gaz de schiste à ce moment-là. Selon l’AIE, les plus grandes réserves de gaz de schiste se situeraient en Pologne, en Lituanie et en Ukraine. Des quantités plus petites, mais tout de même importantes, se trouveraient en Roumanie, en Bulgarie et en Hongrie. Leurs exploitations transformeraient totalement la dynamique des marchés d’Europe centrale et de l’est et briseraient la mainmise de la Russie sur l’approvisionnement en énergie.

Antitrust : procédure à l’encontre de Gazprom

Après le gaz de schiste, la diversification croissante, la concurrence et le GNL, les mauvaises nouvelles s’accumulent pour la Russie. En effet, la Commission européenne a annoncé en septembre qu’elle avait ouvert une procédure antitrust à l’encontre de Gazprom afin de déterminer si cette dernière avait imposé des prix non équitables en établissant un lien entre les prix du gaz et du pétrole et en empêchant un commerce du gaz entre les pays importateurs (lesdites clauses de destination), interdisant donc leurs efforts de diversification. Alors que Gazprom a affirmé avoir respecté les lois du marché et de la concurrence, Moscou semble pris de panique. Même s’il revendique que Gazprom est une entité enregistrée en dehors de l’Union européenne, Vladimir Poutine sait très bien que Gazprom doit faire face à la législation antitrust de l’UE.

Afin d’éviter tout dommage aux intérêts économiques russes (tels que l’obligation pour la Russie de soumettre tous ses clients à des lois justes au lieu d’exploiter leur patrimoine infrastructurel), un nouveau décret qui interdit à Gazprom de coopérer avec l’Union européenne sans le consentement formel de Vladimir Poutine a été adopté. Cela ralentira certainement la procédure, mais il est peu probable que ce soit une démarche fructueuse sur le long terme pour la Russie, car non seulement une dizaine de bureaux liés à Gazprom ont été perquisitionnés l’année passée pour rassembler des preuves de la distorsion du marché, mais aussi parce que l’Union européenne (et ses prédécesseurs) n’ont pas perdu un seul procès pour abus de position dominante depuis 1958. Vladimir Poutine a raison de s’inquiéter, tout comme Gazprom, étant donné que si la compagnie est jugée coupable, elle pourrait recevoir une amende représentant 10 % de son chiffre d’affaires mondial.

Que reste-t-il à Poutine ? L’espoir que l’économie mondiale se rétablisse en 2013, que la Chine ait besoin de plus de gaz et qu’elle se tourne vers Moscou et le faible espoir que sur le long terme, Gazprom évite de subir le même sort que Microsoft et tous les autres qui sont les proies des avocats antitrusts de l’Union européenne.

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P.-S.

Article issu du partenariat avec le European Student Thinktank

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