
L’abstention, en revanche, n’est malheureusement une surprise pour personne. Si les gauches européennes ne sont pas apparues comme une solution en pleine période de crise économique, c’est l’Europe en tant que projet qui n’a une fois de plus pas réussi à s’imposer comme l’espace politique et institutionnel capable d’apporter des solutions aux problèmes des citoyens. La responsabilité des partis nationaux, que l’on a à juste titre accusé de se désintéresser du scrutin en faisant la campagne du moindre effort, ne doit pas masquer l’absence des institutions européennes dans cette campagne. Ce ne sont certainement pas les affiches ou les quelques spots du Parlement européen diffusés sur les chaines de télévision et dans les cinémas qui ont changé la donne. Daniel Cohn-Bendit, triomphant dimanche soir, rappelait sur le plateau de France 2 une dure réalité : on ne peut pas combler ce vide en quelques semaines de campagne officielle.
Changer la campagne pour changer l’élection
Il est difficile d’affirmer qu’une campagne véritablement transnationale aurait à coup sur permis d’élever le taux de participation. Pour autant, le déroulement de la campagne, dans un contexte de repli national face à la crise mondiale, confirme 1999 et 2004 : ces élections ne sont pas perçues différemment des autres scrutins nationaux. Le traitement des enjeux européens n’a pas eu lieu, ni au sein des partis, ni par les médias. Savoir lequel doit entraîner l’autre est un débat sans fin. Et si, dans 5 ans, le PS, l’UMP, les Verts et les autres ne faisaient plus campagne ? Et si ils étaient remplacés par le Parti Socialiste Européen, le Parti Populaire Européen, le Parti Vert Européen, bref, les partis qui siègent effectivement au sein du Parlement ? Il faudra à l’avenir impliquer les partis européens dans la campagne, en constituant des listes européennes, en tenant des meetings dans les différents Etats membres, en faisant intervenir des candidats étrangers dans les débats politiques nationaux.
Cette année, c’était évidemment impensable pour la simple raison que les partis qui siègent ensemble au Parlement européen n’avaient, dans leur pays, pas le même programme. Michel Barnier vantait la taxe carbone et le Stockholm de l’environnement, sachant très bien les résistances des autres partis membres du PPE sur ce thème ; Daniel Cohn-Bendit prônait une relance de 1000 milliards d’euros pour une Europe durable, mais les Verts allemands sont-ils favorables à un déficit du budget européen, ou à un si grand emprunt ? L’un des drames de cette élection, c’est qu’aucune famille politique européenne n’a réussi à porter un projet cohérent et partagé par tous ses membres… à l’exception peut être de Libertas, seule liste transnationale, qui essuie néanmoins une lourde défaite électorale.
Un nouveau rapport de force pour la présidence de la Commission européenne
Et au sujet du futur président de la Commission, les mêmes dissensions qui se faisaient déjà jour pendant la campagne éclatent aujourd’hui. Si pour tous les candidats de l’UMP, le candidat officiel était le sortant José Manuel Barroso, l’attitude de la France au lendemain du scrutin sème le trouble. Nicolas Sarkozy voudrait attendre l’adoption du traité de Lisbonne (c’est à dire la fin de l’année) pour que les chefs d’Etat et de gouvernement nomment le futur président de la Commission, ce qui complique la réélection de Barroso étant donné les pouvoirs accrus du Parlement avec ce futur traité. Et du côté des socialistes, si au front anti-Barroso pourraient finalement se joindre des Allemands et des Espagnols, rien ne dit que certains députés vont risquer de perdre une position éminente, notamment les postes de président de commissions parlementaires, simplement pour faire barrage au portugais.
Tous ces arrangements, entre les conciliabules du Parlement et les portes fermées du Conseil Européen, ne vont pas contribuer à rapprocher l’Europe des citoyens. Et pourtant, parmi toutes ces grandes déclarations d’amour et d’avenir pour l’Europe que l’on a pu entendre pendant la campagne, « remettre le citoyen au cœur de l’Europe », « rendre l’Europe plus citoyenne, plus démocratique » furent des refrains récurrents.
Encore plus que l’Europe politique, c’est l’Europe des peuples qui a reculé dimanche, comme elle recule à chaque négociation intergouvernementale des traités. Le record d’abstention aux élections européennes du 7 juin est né en 2003, lorsque les Etats ont repris le travail de la Convention de Valéry Giscard d’Estaing et ont commencé son dépeçage. La mise à l’écart des peuples dans l’élaboration du texte, puis le refus d’affronter les conséquences profondes des « non » français et néerlandais, et enfin le bricolage du traité de Lisbonne entre opting-out et abandon des symboles, voilà le chemin qui a renforcé le sentiment que l’Europe n’est pas l’affaire de ses 500 millions de citoyens. Renouer le lien, c’est par là que devraient commencer les 736 députés élus dimanche dernier.



