
Alain Lamassoure : L’Europe s’inflige toute seule un cinglant 5-0 ». Un jury composé par Ronan Blaise et Fabien Cazenave m’accuse du crime d’anti-européisme primaire, pour un chat sur « lemonde.fr ».
L’analyse est hélas typique du débat intellectuel franco-français, dans le mauvais sens du terme : nous adorons les débats théoriques, sans nous préoccuper de leur traduction concrète dans la réalité. Les souverainistes proposent de rétablir les contrôles aux frontières internes de l’Union, sans voir que c’est totalement irréaliste. Je pensais que les fédéralistes de la jeune génération, eux, avaient mis leurs pendules à l’heure. Mais non, apparemment oser dire que le fédéralisme américain n’est pas la solution réaliste aujourd’hui pour l’Europe, ce n’est pas politiquement correct pour ceux qui se veulent les plus Européens !
Mais enfin, jeunes Taurillons, ouvrez les yeux ! Voyagez ! Découvrez l’Europe telle qu’elle est vraiment, et pas telle qu’elle est dans les ouvrages théoriques ! Dans nos vingt-sept pays, y a-t-il un seul parti politique qui prône une Europe fédérale à l’image de l’Allemagne ou des Etats-Unis ? Avec un budget fédéral représentant 25% du PIB, c’est-à-dire 25 fois le budget européen actuel ? Faire cette remarque n’est pas du tout critique du système fédéral. Je crois connaître assez bien les Etats-Unis. Je m’y rends chaque année depuis vingt ans, et j’y étais quand l’article de Ronan et Fabien est paru sur le blog. Et je préfère le système politique allemand ou espagnol à la centralisation française. Mais l’Europe de ce début du XXIe est une organisation différente. L’équivalent, à une échelle géographique différente, de ce qu’est une communauté urbaine : une entité politique nouvelle, qui ne supprime pas ses parties constitutives, mais qui permet de traiter les problèmes nouveaux posés dans ce cadre de vie nouveau – l’agglomération au niveau local, le continent au niveau international. Les théoriciens voudraient fusionner tout de suite les communes. Ce n’est pas politiquement possible aujourd’hui, mais on peut contourner le problème avec la communauté urbaine, tout en conservant l’avantage de la proximité des citoyens offert par le cadre communal. Il en va de même pour l’organisation continentale.
C’était l’ambition du projet de constitution européenne. L’UMP est peut-être « euro-conservatrice », mais dans ce malheureux référendum ses électeurs ont voté « oui » à 84%, proportion qu’aucun autre parti n’a atteint alors. Qui a conçu le traité de Lisbonne qui demeure la seule chance de sauver l’acquis du traité constitutionnel ? Était-ce un but contre l’Europe, ou pour l’Europe ? Qui a conçu sa première version, avec le conseiller européen d’Angela Merkel, avant même que l’élection présidentielle française ait eu lieu ? L’auteur de ces lignes. Que prévoit-il, ce traité ? Que le pouvoir législatif de l’Union sera partagé entre une chambre basse, le Parlement européen, directement élu par les citoyens, et une chambre haute, représentant les Etats, le Conseil des Ministres. Et qu’il y aura enfin un « Monsieur » ou une « Madame Europe », le Président de la Commission élu par le Parlement. Ça ne vous rappelle rien ? C’est exactement le modèle fédéral allemand.
Mais l’architecture de l’Union ne se résume pas au fédéralisme. A côté de ce modèle fédéral, proposé pour exercer les compétences de l’Union, nous avons besoin – pour combien de temps, je n’en sais rien – d’une organisation confédérale pour coordonner les politiques qui demeurent de compétence nationale : politiques économiques, politiques sociales, politiques étrangères, politiques de défense notamment. C’est un besoin spécifique à l’Union, qui n’existe pas aux Etats-Unis, ni, sous cette forme, en Allemagne. D’où la présidence permanente du Conseil européen, et la fonction originale – et sans doute provisoire - d’un Haut-Représentant pour la politique étrangère et la défense.
Le problème de l’Europe aujourd’hui n’est pas du tout théorique, il est très concret : est-ce que le traité de Lisbonne va s’appliquer l’an prochain ? Si oui, l’Europe devient d’un coup démocratique. Sur ma proposition, le PPE s’y prépare. Un groupe de travail, dont je suis rapporteur, élabore un véritable projet législatif, qui sera le même dans les 27 pays. En décembre prochain, le PPE désignera son candidat pour la présidence de la future Commission. On lui demandera de faire campagne dans les 27 pays. Si nous y parvenons, le PSE, pour être crédible, devra faire de même. Les grandes chaînes de télévision devront alors organiser entre eux des face-à-face du type de ce que nous avons vu récemment en France et aux Etats-Unis. Et le Président élu(e) sera ainsi choisi par les 500 millions de citoyens européens, comme l’est le Premier Ministre britannique ou la Chancelière allemande. Je vous laisse le soin de qualifier ce système de fédéral et d’europolitiquement correct, mais comment ne pas y voir un formidable progrès démocratique ? Si Ronan et Fabien y sont favorables, que font-ils pour encourager les Irlandais à donner leur feu vert, au lieu de ferrailler contre ses auteurs ?
En outre, j’ai fait introduire dans le traité constitutionnel, puis dans le traité de Lisbonne, l’article qui donne aux citoyens eux-mêmes un droit de pétition collective, inconnu jusqu’ici en France. Voilà quatre ans que j’invite les Jeunes Européens à préparer la première pétition, dont le retentissement sera évidemment considérable. J’espère que les fédéralistes ne laisseront pas les souverainistes tirer les premiers …
Entre-temps, j’ai engagé avec le Parlement européen et les Parlements nationaux un nouveau chantier essentiel : celui de la réforme du budget européen, pour donner à l’Union des moyens financiers plus cohérents avec ses responsabilités politiques. Sujet extraordinairement délicat, qui exige l’unanimité – je ne m’en réjouis pas, je le déplore, mais je suis obligé de faire avec – et qu’aucun autre homme politique européen n’a osé aborder concrètement à ce jour. J’espère que, le moment venu, le Taurillon m’aidera à marquer des buts sur ce terrain-là.
Tout comme j’aurai besoin de son aide sur une autre dimension du projet européen, curieusement ignorée jusqu’à présent par tous les gouvernements et toutes les institutions : les droits concrets du citoyen européen se déplaçant en Europe. 10 millions de citoyens européens vivent dans un pays européen différent de leur pays d’origine. Sur le papier, ils ont les mêmes droits que les nationaux du pays d’accueil. La pratique est, hélas, bien différente. J’ai remis, sur ce sujet, un rapport détaillé au Président de la République, avec une soixantaine de propositions très concrètes. Le Mouvement Européen a été associé à ce travail. L’expérience m’a enseigné qu’on ne réconciliera pas les citoyens avec l’Europe par le débat d’idées, mais par des réalités concrètes : en traitant leurs vrais problèmes et en leur donnant le pouvoir en Europe, comme ils l’ont dans leur pays et dans leur ville. Les historiens décideront alors du nom à donner au système original - oui, original, parce que notre problème est sans précédent - que deux ou trois générations d’Européens auront conçu dans une extraordinaire œuvre de création collective.





