
Beaucoup s’accordent à y trouver une simple question linguistique, une sorte d’incompréhension incompréhensible dans nos contrées françaises où une seule langue prédomine dans un État encore fortement centralisateur et toujours aussi jacobin.
Comment expliquer à l’opinion publique française qu’un « petit » pays d’à peine plus de 10 millions d’habitants, dont les racines intellectuelles ont toujours été, semble-t-il, inspirées par le grand voisin français, puisse être devenu, au cours des 27 dernières années, un État fédéral, reposant sur trois Communautés linguistiques et trois Régions économiques dont les limites des premières et des secondes ne correspondent pas entre elles ? Comment expliquer que l’Union européenne abolit les frontières entre ses États-membres, alors même que ressurgit dans le contexte belge la notion de frontière linguistique ? Enfin, comment expliquer dans une Europe « dénationalisée », du rapprochement des peuples et des cultures, que certaines composantes de la Belgique moderne s’échinent à revendiquer un indépendantisme anachronique ?
Un accident de l’histoire
L’analyse du cas belge n’est jamais simple et nécessite souvent de nombreuses références historiques qui permettent à la fois de comprendre les arguments avancés par chacune des parties, mais aussi, dans la mesure du possible, d’en déterminer les évolutions possibles.
La formation de la Belgique en 1830 relève de l’accident historique, à la fois pour la société belge et pour la géopolitique européenne d’alors. Dans son livre « Le divorce belge » [3], Lucien Outers, homme politique et ancien ministre, résumait assez parfaitement l’événement qui allait sceller le destin d’un peuple un peu malgré lui : « n’ayant pas voulu être hollandais, n’ayant pas été autorisés à devenir français, nous nous sommes résolus à devenir belges ».
Les révolutionnaires de 1830 qui mirent fin à la domination hollandaise étaient des fils naturels de 1789. Le 25 août, jour de l’anniversaire de Guillaume d’Orange, a lieu au prestigieux théâtre de la Monnaie à Bruxelles une représentation de la Muette de Portici du Français Daniel-François Esprit Auber. Alors que le couplet Amour sacré de la patrie [4] est censuré par les autorités hollandaises, la salle entonne les quatre vers, provoquant un mouvement populaire qui se retournera contre les soldats et les intérêts hollandais à Bruxelles.
En quelques jours s’achève l’occupation d’un territoire qui ne fut jamais indépendant, mais toujours dominé par des Empires européens plus grands que lui (Empire Romain en partie, Empire carolingien, Duché de Bourgogne, Empire Autrichien, Royaume Espagnol, Royaume, République puis Empire français et, de 1815 à 1830, par les Hollandais), qui ne fut jamais unifié, mais toujours segmenté en de multiples États autonomes férocement jaloux de leurs particularismes (Comté de Flandre, Duché de Brabant, Principauté de Liège, Comté de Namur,…) et dont les populations, n’ayant vécu ensemble que par l’intermédiaire de maîtres dont l’intérêt était de diviser pour mieux régner, ne se comprennent pas souvent.
Un État sans nation
L’élite (à la fois d’origine wallonne, bruxelloise et flamande faut-il encore le rappeler) qui prend le pouvoir, impose alors au « pays réel » une vision française et donc francophone, libérale et bourgeoise de l’État. Rien d’étonnant à cela, Paris vit exactement la même histoire : Charles X est remplacé par Louis-Philippe. Dans le contexte européen des nationalismes emprisonnés dans le glacis des Empires depuis 1815, la Révolution belge apparaît alors comme une réussite : elle doit donner naissance à un État moderne (l’exemple est alors celui de la France).
Cette absence de nationalisme, fruit d’un malentendu historique, est aujourd’hui le point faible de la Belgique. Les quelques défenseurs du pays, arborant des drapeaux noir jaune rouge à leur fenêtre, pétitionnant et manifestant dans Bruxelles pour l’unité,… reste encore une minorité, principalement - mais pas uniquement - francophone, plus attachée à la solidarité économique et sociale qu’à un véritable « vouloir vivre ensemble » tel que nous le concevons en France.
Cela n’a rien de surprenant dans une société qui ne définit pas ou définit en creux son appartenance à la nation :
- être Belge, c’est n’être ni Hollandais, ni Français ;
- c’est de faire partie d’un « petit » État à l’origine de certaines des plus grandes épopées humaines (la Renaissance flamande, la Révolution industrielle, les mouvements culturels et intellectuels les plus avant-gardistes d’Horta à Magritte, la construction européenne) et de ne jamais vouloir en retirer la moindre fierté ;
- c’est de vivre dans un société multiculturelle, sans vraiment s’ouvrir à l’autre ;
- c’est partager des symboles dont on se moque volontiers ;
- c’est pratiquer l’autodérision parce qu’on n’est pas sérieux et qu’il n’y a pas de raison de l’être…
En réaction, les Flamands ont sans doute été les premiers à comprendre qu’ils devaient, pour accéder à plus d’autonomie, opposer une idée plus forte de la nation. Majorité linguistique dans un État qui lui refuse le droit à la parole, les Flamands se sont très tôt forgé une unité culturelle au premier abord artificiel : sur la base des dialectes flamands, il a fallu créer une langue à part (qui n’est d’ailleurs pas vraiment le néerlandais) ; à partir d’une histoire certes riche, mais tout de même assez peu homogène et continue, il a fallu retracer le parcours d’un peuple depuis la nuit des temps. Ce que n’ont jamais vraiment fait les élites belges.
Le prix de cette « inconséquence » historique en est un peuple qui vit en pilote automatique, partagé par ses Communautés linguistiques qui ne se retrouvent dans le schéma institutionnel actuel qu’une fois tous les cinq ans pour s’apercevoir qu’un peu plus il s’est divisé. Et la crise actuelle, l’une des plus longues de son histoire fédérale, est le résultat de ce long processus de désagrégation de l’État et de la société belge qui n’existèrent que l’espace de quelques années.
Redéfinir l’espace public belge
Alors quelles conclusions tirer des développements récents et comment entrevoir l’avenir de la Belgique ?
Ces dernières semaines, les interventions d’anciens hommes politiques, flamands et francophones, revenaient fréquemment sur un constat que nous ne serions pas loin de partager : le Nord et le Sud, à force de s’être imposer des barrières de plus en plus en plus infranchissables, ne s’entendent plus.
Les partis des quatre grandes familles politiques démocratiques Socialiste, Socio-chrétienne, Libérale et Écologiste sont scindés selon les deux grandes Communautés linguistiques. Leur électorat ne vote qu’en fonction de son appartenance à ces Communautés et il en résulte des partis aux programmes différenciés et des leaders politiques qui ne parlent plus en dehors de leur Communauté.
Le programme d’un premier ministrable n’est en fait que la vision pragmatique d’une Communauté envers le pays : les priorités ne sont plus définies dans leur globalité nationale, mais dans leur seule problématique régionale ou communautaire. Autant dire que lorsque se pose la question de la formation d’un gouvernement, personne n’est d’accord sur le résultat à obtenir. Et la longueur des négociations tient alors plus à la durée du dialogue de sourds qui a précédé les élections qu’à une véritable mésentente Nord-Sud. La crise a donc le temps de s’éterniser.
La Belgique, coutumière des soubresauts politiques, trouvera certainement une solution pratique. Des pistes sont d’ailleurs avancées depuis la démission de M. Leterme : prolongation de l’actuel Gouvernement en affaire courante, désignation d’une Convention chargée de réfléchir à la réforme des institutions, autres coalitions probables ou improbables.
Mais surtout, dans l’ambiance générale politique, faite de claquage de portes, de coups de gueule, de gifles, de douches froides, il serait peut-être temps de faire een piküer van kae frite [6] et de reposer enfin les termes d’un vouloir vivre ensemble belge… si tel est bien évidemment la volonté du « peuple belge » lui-même.
les trois Communautés linguistiques sont les Communautés néerlandophone, francophone et germanophone. Les trois Régions sont les Régions flamandes, wallonne et Bruxelles-capitale. Dans la structure fédérale belge, les Communautés, aux compétences « personnalisables », et les Régions, aux compétences « territorialisables », peuvent agir indifféremment sur le territoire d’une entité fédérée d’un autre genre. Par exemple, les Communautés française et néerlandophone sont présentent respectivement sur les territoires des Régions wallonne et flamande, mais aussi sur le territoire de la Région Bruxelles-capitale. La Communauté germanophone intervient quant à elle sur la zone définie des cantons germanophones de la Région wallonne.





