
Une crise politique qui a pour objet jusqu’à l’existence même de la Belgique : Etat ’’multi-national’’ sinon ’’binational’’ [1] aujourd’hui menacé par la montée des séparatismes communautaires et du nationalisme flamand.
Une crise politique ’’belge’’ dont les différends politiques entre communautés linguistiques (et dont les racines…) puisent cependant dans un passé bien plus ancien que la création même du royaume de Belgique : puisque remontant jusqu’au Moyen âge…
A tous ceux qui s’interrogeraient donc aujourd’hui sur cette crise politique qui secoue actuellement la Belgique, juste préciser qu’elle ne date malheureusement pas d’hier. Car la Belgique est un pays en ’’état de crise (communautaire) stabilisée’’ - Etat de crise aiguëe et quasi permanente - depuis au moins la seconde guerre mondiale, sinon depuis l’origine…
La naissance - équivoque - d’un Etat ambiguë
Ainsi quand naît la Belgique [2], en 1830-1831, on est alors bien embarrassé pour qualifier ce nouvel Etat hétérogène regroupant francophones (wallons) et néerlandophones (flamands) - mais tous catholiques - des anciens Pays-Bas autrichiens, anciennes provinces méridionales (séparatistes) de l’éphémère Royaume des Pays-Bas.
Faute de mieux (et pour ne déjà vexer personne…), on choisit donc alors le nom ’’neutre’’ de Belgique : en référence aux Gaulois ’’belges’’ décrits par Jules César dans sa « Guerre des Gaules » [3] [4].
Quoi qu’il en soit, les Belges - flamands comme wallons - semblaient alors unis autour de leur roi, le prince allemand Léopold 1er de Saxe-Cobourg. Et la proclamation du français comme seule et unique langue administrative officielle du nouveau royaume ne rencontre alors apparemment, dans l’immédiat, aucune opposition politique visible…
Toutefois, des problèmes commencent déjà à apparaître entre les deux communautés et, dès 1856, une commission des griefs flamands est créée. Cela dit, il faudra tout de mettre attendre l’année 1873 pour que l’usage du flamand soit officiellement introduit dans les tribunaux ; et 1898 pour qu’il ait vraiment rang de ’’langue officielle’’ du royaume.
La naissance d’une rancoeur
Et, pendant ce temps, les populations flamandes - dirigées et commandée presque exclusivement en français - vivent dans un climat d’écrasement culturel et de rancœurs politiques à l’égard de ces élites francophones dont, à tort ou à raison, elles s’estiment méprisées (sinon se perçoivent colonisées).
Enfin, pour faire bonne mesure et part belle à l’Histoire, juste rappeler que les nationalistes flamands font appel à la très vieille - depuis le moyen âge - tradition d’autonomie nationale de la Flandre et d’identité nationale de son peuple : depuis au moins la fin du XIIIe siècle et ses ’’guerres d’indépendance’’ menées, entre 1280 et 1340, par ses milices communales et urbaines contre les armées féodales du royaume de France [5].
Lors de la première guerre mondiale, la Belgique sera donc occupée par des armées allemandes qui ’’travailleront’’ au corps le sentiment de ’’laissés pour compte’’ des populations flamandes et attiseront au maximum le nationalisme flamand naissant, leur faisant même déjà miroiter l’éventualité de la création d’un Etat ’’thiois’’ (i. e : flamand) indépendant placé, après la victoire finale allemande, sous la protection du nouveau grand Reich vainqueur [6].
Néanmoins, au lendemain du premier conflit mondial, la Belgique - épuisée par quatre années d’occupation - s’est rassemblée autour de son ’’roi-chevalier’’ Albert 1er. Or celui-ci, touché par le décalage existant entre la hiérarchie militaire francophone et le gros des troupes (néerlandophones), promet l’égalité linguistique.
Mais ce n’est que vraiment dans les années 1930 que de réels progrès s’accomplissent avec une première grande réforme de l’Etat. Ainsi, le caractère ’’unilinguistique’’ de chaque ’’province’’ est reconnu à la Flandre (néerlandophone) et en Wallonie (francophone), tandis que Bruxelles est soumise à un régime de bilinguisme administratif.
Une crise économique, une nouvelle guerre mondiale : une nouvelle crise identitaire pour la Belgique
Mais, malgré les réformes de l’entre-deux guerres, la crise économique des années 1930 vient bouleverser ce fragile équilibre. Et, déjà, des voix se font entendre parmi les Flamands les plus extrémistes pour remettre en cause le principe même d’une Belgique unitaire.
La Belgique doit alors faire face à la montée des extrêmismes : nationalistes flamands du « VNV » (i. e : « Vlaamsche Nationaal Verboend », Ligue nationale flamande) et fascistes du mouvement autoritaire et antidémocratique « Rex », emmené par le fasciste francophone Léon Degrelle, ce ’’fils spirituel d’Adolf Hitler’’ (sic).
La seconde guerre mondiale (et l’attitude ambiguë - voire coupable - du roi Léopold III] à l’égard des nazis pendant l’occupation allemande, de même que ses amitiés appuyées envers des personnalités ’’flamandes’’ que l’on sait notoirement acquises au séparatisme) seront l’occasion, pour les nationalistes flamands et pour les fascistes wallons, de tenter de faire disparaître la Belgique [7].
La fin de la guerre n’arrange rien car - en pleine ’’crise royale’’ sur l’attitude à adopter envers Léopold III, ce ’’roi indigne’’ villipendé par les wallons, mais soutenu par les Flamands - de nouvelles revendications linguistiques et, désormais, politiques se font entendre des deux côtés de la frontière ’’inter-communautaire’’.
Tant du côté des Wallons (chez qui un « Mouvement autonomiste » rejette la forme unitaire de l’Etat belge et réclame non seulement la ’’scission’’ de la Belgique en deux Etats séparés mais également le rattachement de la Wallonie à la France…) que du fait des Flamands ’’néerlandophones’’ (qui réclament jusqu’à l’interdiction de l’emploi du français sur leur territoire).
Une tentative pour essayer de sortir du conflit communautaire : la mise en place du fédéralisme
Au tout début des années 1960, les tensions linguistiques (exprimant également des revendications d’autonomie politique, économique ou culturelle…) s’exacerbent entre les deux grandes communautés linguistiques du royaume de Belgique. Ainsi, en 1963, des émeutes éclatent dans la commune flamande (à majorité francophone) des Fourons [8] qui refuse alors cependant l’unilinguisme flamand officiel. De même, la bien triste affaire de l’université de Louvain [9] - en 1968 - va gravement venir durcir la querelle linguistique belge.
Ces affrontements inter-communautaires vont alors conduire le gouvernement belge à organiser des élections et à préparer une profonde réforme de l’Etat. Ainsi, en février 1970, le premier ministre d’alors (i. e : le chrétien-démocrate Gaston Eyskens) annonce la fin de la « Belgique de Papa ». Cette réforme en profondeur de l’Etat belge mettant alors en place le ’’fédéralisme’’ : une solution alors imaginée pour essayer de résoudre une bonne fois pour toute la querelle linguistique et communautaire.
Dès lors, la Belgique est désormais découpée en trois grandes ’’régions administratives autonomes’’ (i. e : la Flandre, la Wallonie et la région de Bruxelles) et en trois grandes ’’communautés culturelles autonomes’’’ (i. e : communautés culturelles française, flamande et allemande) : soit six nouvelles ’’entités’’ politiques et administratives dont les compétences vont progressivement s’étendre dans les années 1970, 1980 et 1990.
Et, selon les nouvelles institutions fédéral de la Belgique (où la répartition des compétences est définie selon le principe politique de ’’subsidiarité’’), l’Etat central ’’belge’’ s’occupe des questions d’intérêt national (comme la politique étrangère et la justice) alors que ces différentes régions et différentes communautés s’occupent de l’action sociale et économique, par exemple.
Depuis 1993, la Belgique est donc officiellement un Etat fédéral, régional et communautaire. Le découpage des années 1970 ayant depuis lors été complété (en 1988, pour répondre aux revendications des ’’communautaires’’ wallons et flamands…) par la création d’une région nouvelle autonome (bilingue) de dix huit communes : la région de « Bruxelles-capitale », seule et unique région à ’’peuplement (vraiment) mixte’’ de toute la Belgique.
La ’’guerre’’, pour Bruxelles ?!
Et c’est d’ailleurs le statut ’’linguistique’’ et politique définitif de la région administrative « Bruxelles-capitale », cette enclave ’’francophone’’ située en plein territoire flamand (enclave francophone, certes - et capitale du Royaume de surcroît - mais également capitale de la Flandre où vient travailler une main d’œuvre en grande majorité flamande…) qui est toujours, à l’heure actuelle, au cœur des différends existant entre Flamands et Wallons.
C’est ainsi que la crise ’’belge’’ s’est cristallisée autour du sort de Bruxelles et de sa région, notamment à propos de l’arrondissement bilingue de « Bruxelles-Hal-Vilvorde » (arrondissement « BHV » pour les intimes de la ’’question belge’’) : un arrondissement judiciaire et circonscription électorale également (comprenant la capitale et sa périphérie à majorité ’’néerlandophone’’…) qui est aujourd’hui sous la menace d’une scission réclamée par certains extrémistes flamands : une ’’scission’’ qui lèserait alors de leurs droits les membres de la minorité francophone.
Avec des craintes d’ordre démocratique : si les Néerlandophones refusent tout ce qu’ils considèrent comme étant une tentative de ’’colonisation linguistique’’ de territoires où ils sont effectivement souvent aujourd’hui majoritaires, les Francophones qui y sont minoritaires revendiquent également le respect de leurs droits les plus élémentaires - même s’ils sont minoritaires - à une libre expression dans la langue de leur choix, où qu’ils vivent.
De même, s’inscrivant déjà par anticipation dans l’éventualité d’une séparation politique entre Flandre et Wallonie, de nombreux francophones rejette toute perspective de ’’perte territoriale’’ : perte de Bruxelles (’’encerclée’’ par ses banlieues désormais très fortement néerlandophones…) et/ou ’’colonisation’’ flamande de l’ancien Brabant (par l’afflux massif de populations flamandes laborieuses récemment venues résider à proximité immédiate de la capitale…).
L’impasse actuelle :
Le 13 décembre 2006, c’est ainsi une émission de la RTBF (chaîne publique de radiodiffusion belge francophone) qui fit alors sensation, interrompant les programmes initialement prévus pour annoncer - dans un flash spécial - que la Flandre venait de proclamer son indépendance - unilatéralement - mettant ainsi fin à la Belgique. Un canular destiné à faire réfléchir l’opinion publique belge (et francophone) qui déclencha alors des réactions de stupeur et d’incrédulité d’une extrême violence.
Au départ, ce canular avait pour objectif de sensibiliser l’opinion belge francophone quant à la montée en puissance du nationalisme flamand et quant aux risques d’une éventuelle future scission du pays. Alors, ce canular avait suscité beaucoup d’incrédulité mais force est de constater aujourd’hui, à peine un an plus tard, que l’éventualité d’une scission politique de la Belgique en relève désormais plus de la politique-fiction.
Ainsi, les élections générales du 10 juin 2007 ont très clairement mis en lumière les lignes de fracture qui séparent les deux communautés : le principal vainqueur de ce scrutin (le chrétien-démocrate flamand Yves Leterme, ancien président de la région « Flandre »…) ayant très clairement annoncé un programme de réformes institutionnelles visant à accélérer la transformation de la Belgique fédérale d’aujourd’hui en une future confédération bi-nationale ’’Flandre-Wallonie’’ où serait très clairement mis à mal le principe de solidarité économique entre Flandre et Wallonie [10]
Inutile donc de préciser que les tentatives d’Yves Leterme pour former une coalition gouvernementale se sont toutes vouées à l’échec : les partis politiques francophones se refusant, par principe, d’approuver son programme de réformes et de participer à un gouvernement ayant pour objectif - à peine dissimulé - de ’’détricoter la Belgique’’. Et c’est ainsi, après six mois d’échec des négociations, de provocations flamandes en rebuffades wallonnes, que la Belgique s’est retrouvée sans nouveau gouvernement pendant près de six mois…
Si bien que le 10 septembre 2007, profitant du vide politique provoqué par cette crise, le parti politique nationaliste et séparatiste flamand « Vlaams Belang » [11] a déposé au Parlement régional flamand une motion politique demandant l’indépendance de la Flandre. Motion alors rejetée par le Parlement flamand. Mais jusqu’à quand ?!
Toujours est-il que l’actuelle situation belge nous expose - à ce jour, de manière particulièrement aigüe - de nombreux problèmes auxquels devra, très certainement, sans doute faire face l’Europe de demain.
Notamment - comme actuellement en Flandre - la montée de nationalismes ’’ethno-linguistiques’’ s’appuyant sur un passé riche en conflits… mais se fondant, sans doute davantage encore, sur l’égoïsme économique et une lecture dévoyée d’un principe de subsidiarité n’ayant décidément plus aucune dimension de solidarité.
Garantir la paix et rendre possible le ’’vivre ensemble’’ en temps de prospérité comme en temps de crise, malgré les tensions et contentieux ’’historiques’’ hérités du passé, tel était la nature même du projet européen. Et tel semble également être le défi qui lui revient à relever dans le siècle à venir : unir les peuples, malgré les aléas de l’Histoire passée, présente et à venir… Un défi, et tout un programme.





