
L’entrée de l’Europe dans la campagne présidentielle a été relativement discrète, puisqu’elle s’est manifestée par le passage à Bruxelles de deux candidats venus souligner leur intérêt pour les enjeux européens.
Hélas la capitale de l’Union, qui accueille le plus grand corps de presse au monde, compte peu de représentants des grands médias français. Ce sont donc surtout sur les blogs spécialisés que nous avons pu suivre les péripéties de Ségolène Royal.
Avant de se faire devancer par le candidat supposé de la Droite au Sénégal, la candidate supposée de la Gauche l’avait suivi à Bruxelles. Nicolas Sarkozy s’y était exprimé sur l’avenir de l’Europe le vendredi 8 septembre, à l’invitation de la « Fondation Schuman » [1]. Mme Royal y rencontrait le mercredi suivant le président de la Commission et celui du Parlement.
La conférence de presse qui avait été anoncée a cependant été annulée, afin de ne pas, selon son porte-parole Georges Savary « s’exprimer (…) sur un sujet de cette importance en 30 minutes ». En effet, nous n’avons pas eu droit à un exposé détaillé de la vision européenne de Mme Royal qui reste donc à ce jour un mystère. Néanmoins, les quelques phrases échangées avec les journalistes, présents à la sortie de son rendez-vous avec Josep Borrel, inquiètent.
Selon la candidate à la candidature, « c’est une erreur de mettre la réforme des institutions comme préalable à la définition des actions européennes et à la définition d’un avenir pour l’Europe » (…) et « Il faudra un nouveau traité et surtout un traité social. L’Europe actuelle n’a qu’une jambe économique. Sans sa deuxième jambe sociale, rien n’est possible. » [2]
Ségolène Royal propose d’abord de repenser « l’idéal européen », et de faire « l’Europe par la preuve ». Ces paroles malheureuses rappellent étrangement les initiatives du très libéral président de la Commission européenne dont nous avions souligné à plusieurs reprises le caractère minimaliste [3].
En effet, faire naitre une « Europe sociale », c’est là une intention louable de la part de Mme Royal… Mais comment construire une Europe sociale sans Europe politique pour concevoir et faire appliquer ses législations ? Ainsi, son concept d’une « Europe des projets » risque fort de ne pas y suffire, si ces projets ne sont pas soutenus par une volonté politique légitimée par un Parlement européen fort.
Le mythe de l’Europe des projets
Il faut alerter au plus vite Mme Royal sur la vacuité du concept fumeux d’« Europe des projets », cache-sexe de l’immobilisme. Sous couvert de se concentrer sur les politiques européennes, il s’agit tout simplement d’écarter le processus constitutionnel pour revenir à la simple gestion des Communautés européennes dans le cadre des traités existants en espérant, à force de bonne volonté politique, en tirer des politiques satisfaisantes pour nos concitoyens.
Ces velléités sont vouées à l’échec. Et ce, pour plusieurs raisons :
- 1- Il s’agit tout simplement de poursuivre ce qui se fait jusqu’ici dans les mêmes conditions. Or l’Europe tel qu’elle existe suscite la méfiance et le rejet, non seulement en raison des choix politiques qui ont été réalisés mais surtout en raison de son incapacité à faire naitre des projets là où on les attends.
- 2- Cette incapacité de l’Europe est justement due aux institutions actuelles : soit parce que, notamment du fait de l’inadéquation du catastrophique Traité de Nice aujourd’hui en vigueur, le Conseil européen est incapable de prendre des décisions ambitieuses, soit tout simplement parce que l’Union n’est pas compétente pour agir dans tel ou tel domaine où on attendrait qu’elle agisse.
Ségolène Royal oublie aussi, dans son empressement à tenter de botter en touche la patate chaude de l’enjeu constitutionnel, que près de la moitié des Français avaient approuvés le « Traité constitutionnel » qui leur avait été soumis et que, dans l’autre moitié, une grande partie de l’électorat avait écouté ceux qui laissaient entrevoir l’espoir d’une meilleure Constitution : le fameux « plan B ». La nécessité d’une réforme du fonctionnement de l’Union n’était pas en cause pour une large majorité des électeurs.
Or ce qu’elle nous propose c’est tout simplement le statu quo. Enfin, elle se situe en contradiction flagrante avec le projet du Parti Socialiste que le candidat de ce dernier est supposé porter. Celui-ci indique en effet :
« L’Europe élargie ne pourra demain décider de façon efficace et peser dans le monde qu’avec d’autres institutions que celles du Traité de Nice. (…) Nous proposerons l’élaboration d’un traité strictement institutionnel qui organisera efficacement les pouvoirs, avec un Parlement européen exerçant ses pleines responsabilités législatives et budgétaires, un président de la Commission élu par le Parlement, un Conseil européen, avec à sa tête un président de l’Europe. »
La question institutionnelle est au coeur des dysfonctionnements actuels de l’Europe et au coeur du désamour croissant que connais l’Union qui n’a pas su transformer sa mue de « mécanisme néo-fonctionnaliste amélioré » en une entité se conformant aux règles du jeu démocratique.
La question n’est donc pas la définition de l’idéal européen, mais la manière dont celui-ci peut être atteint. Or, les propos de Mme Royal manquent donc à ce jour singulièrement de concret.
Le mythe de la Nation protectrice
Plus inquiétant, le discours « maternaliste » sur la nation protectrice qui transparaissait dans son annonce officielle de candidature prononcé à Vitrolles (Bouches-du-Rhône) : « La nation est protectrice. (…) Chez nous, le social et le national marchent ensemble, et c’est l’État qui est garant de leur alliance », affirme-t-elle.
Cette insistance ressemble plus à un appel du pied à l’électorat séduit par les sociaux-nationalistes qu’à une vision politique cohérente alors que le Parti socialiste propose pour sa part un traité social au niveau européen.
En effet, il est difficile de réduire le social à sa dimension nationale si l’on souhaite adopter une approche pragmatique de la chose. D’une part, dans de nombreux pays, la dimension sociale de l’action de la puissance publique est régionale et non pas nationale, d’autre part la plus-value significative que l’Europe pourrait apporter dans ce domaine ne peut être ignoré sauf à sombrer dans une rhétorique anti-européenne.
Il se trouve justement que le programme des socialistes Français et les revendications d’une partie des adversaires du traité constitutionnel - ceux qui justement ne se réclamaient pas du social-nationalisme - consistent à demander la prise en compte des questions sociales au niveau européen, voire à conclure avec nos partenaires un « traité social ». Tout ceci manque un peu de cohérence.
Les propos de Mme Royal qui font aujourd’hui allusion à l’Europe nous inquiètent donc.
D’une part parce que justement ils sont rares et brefs : la candidate a-t-elle une vision de l’Europe ? D’autre part parce que ce que nous avons entendu semble nous dire « ce n’est pas important » et « on en parlera plus tard », reprenant les clichés de ceux qui rêvent de voir ce thème compliqué et clivant écarté du débat.
Sans doute devrons nous attendre le débat télévisé du 7 novembre (sur la chaine parlementaire) entre les candidats socialistes pour en savoir plus. Espérons d’ici-là que Mme Royal aura pu faire mûrir sa réflexion.
- Ségolène Royal, dans le texte :
Comme on va pouvoir le constater ci-dessous, cet article s’inspire de propos véritablement tenus par la candidate à la candidature socialiste durant ces dernières semaines, lors de sa pré-campagne pour l’investiture du parti socialiste…
Bâtir l’Europe par la preuve
« On n’avancera réellement que si l’Europe prouve sa capacité à protéger, à faire reculer le chômage de masse, à incarner un avenir plus heureux. Plus encore que de règles techniques, c’est d’une vraie volonté politique dont nous avons besoin pour construire ce que j’appelle l’Europe par la preuve, qui conjugue l’émulation (stimulante), l’harmonisation (sociale et fiscale) et la mutualisation (champions industriels, programmes de recherche, bonnes pratiques managériales et sociales). »
(Interview au journal le Monde, le 23 juin 2006)
« Je vois, pour ma part, deux chantiers majeurs pour amorcer cette « Europe par la preuve » : l’environnement et la recherche. (Nous avons) la capacité, avec nos chercheurs et nos équipes de médecins, de mettre en commun nos moyens pour combattre les dangers qui pèsent sur notre environnement, pour faire reculer ces maladies souvent directement liées à la présence de pesticides dans l’alimentation ? Et c’est cela que les citoyens d’Europe attendent de leur dirigeants : des réponses concrètes, des solutions opérationnelles à des problèmes qui les touchent directement et que nous avons la responsabilité de traiter pour nos contemporains et pour les générations futures. »
(Discours de Frangy : Fête de la Rose de Frangy, le 20 août 2006)
Un traité social
« Il faudra un nouveau traité et surtout un traité social. L’Europe actuelle n’a qu’une jambe économique. Sans sa deuxième jambe sociale, rien n’est possible. »
(Interview au journal le Monde, le 23 juin 2006).
L’Europe de l’environnement : préparer ensemble l’après-pétrole
« On l’a vu encore cet été avec les dérèglements climatiques : comment peut-on continuer à accepter que l’Europe ne respecte pas ses obligations inscrites dans le protocole de Kyoto ? Comment ne pas voir que c’est en unissant nos compétences et nos forces que nous pourrons préparer le plus rapidement possible l’après-pétrole et le passage aux énergies renouvelables ?
(…) Nous avons une responsabilité d’autant plus grande que l’Europe dispose de beaucoup de moyens scientifiques et que l’on sait à quel point le réchauffement climatique creuse encore les écarts et les inégalités entre les pays : ceux qui souffrent déjà de la chaleur et de la sécheresse vont souffrir encore davantage. Et si nous n’y prenons pas garde, ces problèmes d’environnement seront demain des menaces supplémentaires pour la sécurité du monde. Voilà à quoi doit répondre l’Europe et nous y répondrons. »
(Discours de Frangy : Fête de la Rose de Frangy, le 20 août 2006)
Traité constitutionnel et réforme des institutions européennes
« Il n’est évidemment pas question, pour les socialistes, de soumettre à nouveau à la ratification un traité constitutionnel que le peuple français a rejeté. Notre projet prévoit de proposer l’élaboration d’un texte court, visant seulement à mieux organiser, démocratiser et responsabiliser les instances européennes. Il devra bien sûr, une fois négocié, être soumis à l’approbation du peuple. »
(Discours de Frangy : Fête de la Rose de Frangy, le 20 août 2006)
Pacte de stabilité
« Il faut desserrer le carcan budgétaire pour que les investissements qui préparent l’avenir n’entrent pas dans le calcul des déficits. Quand la Suède, dans les années 1990, était en pleine crise avec un chômage massif, elle a investi dans la recherche et le développement. Pendant deux ans, cela a fait des déficits provisoires, mais ils sont sortis de la crise et ont maintenant moins de 5 % de chômage. »
(Interview au journal le Monde, le 23 juin 2006)
Immigration : Il faut travailler à l’émergence de règlementations communes
« Cette question extrêmement difficile devrait être réglée en coopération avec les pays du Sud de l’Europe : France, Italie, Espagne. Nous sommes tous confrontés à une immigration en provenance d’Afrique et nous devons mettre en place des coopérations, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, et en même temps, penser les problèmes de co-développement avec l’Afrique de façon coordonnée. On ne règlera pas l’émigration de la misère en laissant de côté la question du co-développement.
Les gouvernements du Sud de l’Europe qui ont à affronter ces problèmes-là tentent tant bien que mal de concilier à la fois la protection de leurs économies, la maîtrise des flux migratoires et en même temps, le respect de la dignité des personnes. Il faut travailler à l’émergence de règlementations communes. Il faut lier à la fois la règlementation, la fermeté indispensable de cette règlementation pour maîtriser les flux migratoires : qu’elle soit cohérente dans nos pays méditerranéens, et en même temps changer de façon très, très forte les politiques de co-développement. »
(Déclarations sur RTL, le 14 septembre 2006)




