
Les propos incriminés datent certes de la mi-juillet dernier [1] et ne surprendront certes pas dans la bouche de la personne ici visée, personnage fort coutumier du fait.
Mais celui-ci n’ayant guère démenti ses propos depuis lors (et comme il semblerait que ce soit même plutôt le contraire…) nous pensons que notre carton reste d’actualité et se justifie toujours, aujourd’hui, tout autant que cela aurait très bien pû être le cas de par le passé (passé récent, cependant…).
Et cela d’autant plus que des propos récemment tenus par son homologue président de la république et voisin slovaque, Ivan Gasparovic, font depuis quelques jours singulièrement échos aux propos alors tenus par M. Klaus.
En effet, le 17 juillet dernier, le président tchèque Vaclav Klaus, faisait paraître dans le quotidien praguois « Lidové Noviny » [2] une tribune libre dans laquelle il exprimait quelle était sa « vision » de l’Europe (et quant à sa future orientation pour les années à venir…).
Et il ne nous semble donc pas complètement inintéressant de vous exposer ici -pour information- quelles sont donc les « convictions » « européennes » de l’actuel successeur de Vaclav Havel à la tête de la Tchéquie.
Car, comme on va le voir ici, les Vaclav se suivent mais ne se ressemblent pas : ici, à l’Eurofervent d’autrefois (qui revendiquait avec passion, pour sa chère République tchèque, une place au soleil et au coeur de l’Europe enfin réunifiée…) a bel et bien succédé un eurosceptique sans complexe aucun…
Puisqu’en guise de « convictions », ce sont en fait surtout des souhaits de « transformations » qu’exprime ainsi l’actuel président de la République tchèque : une façon de donner suite, comme il le soulignait lui-même, « à l’appel lancé à la mi-juin, à Bruxelles, par le Conseil européen », puisqu’estimant lui-même que l’Union européenne se trouve, aujourd’hui, dans une phase où elle a impérativement besoin de « changements ».
Mais reste à savoir lesquels… (et s’ils vont dans le bon sens…).
- de l’Union européenne à l’Organisation des Etats européens :
Dans un premier temps, il s’agirait de débaptiser l’« Union européenne » (UE) pour la transformer en une « Organisation des États européens » (OEE).
Et l’on comprendra ainsi, avec l’abandon manifeste d’un mot chargé de sens politique véritable et porteur d’un véritable projet politique (« union ») au profit d’un terme beaucoup plus neutre et plus vague (« organisation ») (et pourquoi pas « association » ?!) qu’il s’agit bien là d’abandonner tout projet d’une union politique européenne un temps soit peu supranationale.
- la Nation, horizon indépassable :
En effet, Klaus exprime ici clairement le « postulat » comme quoi il existerait donc un principe civique « supérieur » à tout autre, « lié à la loyauté naturelle des gens envers leur nation » et lié « au sentiment élémentaire de l’identité nationale ».
Ne nous y trompons pas : c’est là un nouvel éloge de la Nation comme seul et unique horizon politique indépassable, le Président Klaus ne s’étant jusque là guère privé de proclamer que l’existence d’un éventuel « demos » européen n’était qu’une vue de l’esprit : anti-historique, illégitime, inconcevable (et à combattre en tant que telle).
De même, on relèvera le caractère très fortement idéologique de l’intervention du président Klaus : notamment quand il élève ainsi le « sentiment identitaire d’identité nationale » à une dimension spirituelle intemporelle et supérieure, sans tenir compte le moindre du monde qu’il s’agisse là en fait, historiquement parlant, plus d’une construction politique et idéologique qu’autre chose…
Ne nous y trompons pas non plus, de cette conception du monde au discours nationaliste exclusif, il n’y a qu’un pas. Et l’Histoire encore récente prouve que ce pas néfaste, aux conséquences souvent dramatiques et mortifères, est trop vite et trop souvent vite franchi.
Et n’oublions pas d’où vient la réflexion philosophique qui a présidé à la naissance du courant de pensée fédéraliste : du refus de la fragmentation du genre humain en tribus, peuplades, peuples, nations, États et États-nations se conduisant les uns envers les autres comme tout autant de « troupeaux grégaires » se posant en éternels rivaux d’autres troupeaux tout aussi grégaires, tout aussi exclusifs et tout aussi excluants que les premiers.
Or, en louant ainsi la « loyauté naturelle des gens envers leur (seule) nation », le président Klaus ne renforce-t-il pas cette fameuse « fragmentation » de l’Humanité en « troupeaux » se posant ainsi en rivaux les uns des autres ?!
- Dire adieu à l’Europe supranationale :
C’est donc fort logiquement que Klaus, pourfendeur de tout sorte d’ « idéologie européenne unifiée » (sic) formule ainsi clairement sa volonté de « s’opposer à toutes tendances d’unification, d’harmonisation et de centralisation européennes » (selon lui, à exclure…), ainsi qu’à « tout éventuel projet de création d’un État européen » (projet politique dont l’abandon serait donc, d’après lui, « de rigueur »…).
Et on notera, au passage, la malhonnêteté intellectuelle qui consiste, de la part de Klaus, à jeter l’opprobre sur les partisans de l’unité européenne (qu’ils soient fédéralistes, ou pas…) en leur attribuant des pensées et en leur prêtant des objectifs que toute personne bien informée sur ces questions devrait parfaitement savoir qu’ils ne portent et ne partagent pas.
Ainsi on retrouve la peur fantasmagorique de la création de quelque « super-État » européen ainsi que le « fantasme » de quelque éventuelle « centralisation » tant redoutée.
Ainsi, souvent, le discours nationaliste se nourrit encore et toujours de l’ignorance totale de ce que sont véritablement les thèses fédéralistes. C’est déjà le cas en France, et s’en est -visiblement- exactement de même en Tchéquie.
- Éloge de l’inter-gouvernemental :
Ainsi, la future OEE -stricte organisation d’États souverains- ne comprendrait donc plus que les seuls États européens, et non plus du tout leurs citoyens (comme le stipulent pourtant les Traités européens depuis au moins 1992).
Le projet « Klaus » est donc ni plus ni moins qu’un projet qui détricoterait une partie de l’actuel Droit communautaire ainsi qu’un recul sans précédant dans la construction européenne : on en reviendrait ici à une gestion des relations internationales en Europe déclinées sur le seul mode intergouvernemental.
Or chacun sait que si des procédures supranationales et démocratiques ont été précisément mises en place lors de la construction communautaire européenne (par l’élection d’un Parlement européen au suffrage universel, par exemple…), c’est précisément pour permettre aux citoyens et aux peuples d’Europe de nuancer et de mieux contrôler (démocratiquement) les rapports souvent conflictuels existants malheureusement entre leurs États.
- Supprimer la Citoyenneté européenne :
L’UE (Union d’États et de Citoyens) serait ainsi transformée en OEE (une stricte organisation d’Etats souverains), Klaus affirmant donc qu’il faudra donc tôt ou tard se débarrasser de termes (NDLR : de choses ?) comme la « Citoyenneté européenne ».
Et les États européens se retrouveraient-ils donc, seuls face à face, les uns en face des autres à nourrir, comme jadis, leurs vieux « rapports de force » rances et à se regarder en chiens de faïence, comme autrefois, au détriment même de leurs propres populations ?!… (Charmante perspective…).
- Renoncer à tout projet de Constitution européenne en tant que projet politique intégrateur :
Puisque -last but not least- si Klaus concède que l’Europe puisse être éventuellement dotée, dans le futur, d’un « document constitutionnel », ce devrait précisément être pour poser de strictes limites « raisonnables » à toutes éventuelles velléités intégrationnistes.
Et ce, par la rédaction d’un document qu’on pourrait très bien appeler « Constitution » (histoire, de son aveu même, de « jeter un os à ronger » aux éventuels fédéralistes…) mais qui aurait pour principale raison d’être de poser de très strictes limites à tout éventuel processus d’intégration européenne.
Étrange « conversion » pour un président Klaus qui, jusque là, ne s’était pourtant guère caché pour proclamer que tout projet de Constitution européenne était une idée diabolique mise en place par des technocrates apatrides pour enfermer les nations libres d’Europe dans quelque nouvelle structure bureaucratique oppressive : une idée ne menant nulle part, ne servant absolument à rien, dont l’Europe n’avait décidément pas besoin et dont on pouvait fort bien se passer…
Tel est donc le projet politique « européen » de Vaclav Klaus : un projet politique qui -il le dit lui-même- supprimerait donc ainsi une partie importante de tout ce « qui a été réalisé au cours des vingt dernières années ».
À l’écouter, l’idéal serait donc ainsi qu’il n’y ait bientôt plus du tout d’Union européenne, plus du tout de Citoyenneté européenne, pas de Constitution, des politiques communes gérées dans un cadre strictement intergouvernemental et surtout pas de projet politique européen un temps soit peu intégrateur.
Resterait donc principalement l’Europe des États et des Nations (et le marché…).
Or, l’Europe des États et des Nations, on a déjà très bien vu de par le passé - ne serait-ce qu’aux XIXème et XXème siècles- ce que cela pouvait bien donner. Et bien, en deux mots comme en cent : non merci.






