
Trois semaines de protestation contre le gouvernement qui auront tout de même fait 250 blessés et qui ont finalement culminé, dans la journée de ce vendredi 6 octobre dernier.
Avec, à cette date, une manifestation regroupant près de 50 000 personnes dans le centre-ville de Budapest, devant le parlement : place Kossuth…
Objet de la colère de la population hongroise : des aveux - récemment diffusés par la radio publique hongroise, le 17 septembre dernier - de ’’mensonges à l’opinion pour gagner les élections’’.
Lesquels aveux le PM hongrois a fait à huis clos, le 26 mai dernier (à l’issue de la campagne des dernières élections législatives, alors remportées de peu…), lors d’une réunion de travail tenue dans une salle de réunion des bords du lac Balaton, avec les parlementaires de la formation politique à laquelle il appartient : le parti social-démocrate (MSZP).
Depuis lors, la confusion sur cette affaire est telle qu’une candidate aux prochaines élections présidentielles françaises (et à l’investiture du parti politique français ’’cousin’’ de celui de Ferenc Gyurcsany…) a même crû utile de s’offusquer publiquement d’une telle situation, s’égarant même à lui conseiller (le 19 septembre dernier) de donner immédiatement sa démission [1].
Laquelle candidate socialiste, au discours européen manquant déjà singulièrement de substance réelle (on y reviendra…), aurait donc une nouvelle fois sans doute mieux fait - comme on va le voir ci-dessous - d’examiner très attentivement la situation ainsi que les protagonistes de l’affaire (et leur programme…) et de tourner sept fois sa langue dans sa bouche plutôt que de dire, en l’occurrence, de telles énormités.
Où est le vrai mensonge ?
« Nous avons menti tout au long des derniers dix-huit mois. Il est clair que ce nous disions n’était pas vrai […] Nous mentions matin, midi et soir. »
Voilà l’extrait des propos du Premier ministre hongrois qui – diffusé à la radio – est censé avoir mis le feu aux poudres et jeté une partie de l’opinion publique magyare dans la rue. Propos par lesquels le premier ministre dénonçait la stratégie de son propre parti d’avoir sciemment caché à l’opinion publique hongroise la nécessité de la mise en place prochaine et urgente d’un plan économique d’austérité draconien, et d’avoir sciemment choisi de différer cette douloureuse annonce aux lendemains des élections législatives du printemps dernier.
Mais ces mêmes médias complaisants se sont bien gardés de diffuser la suite et l’intégralité des propos du premier ministre hongrois, tant il est clair que celui-ci n’est pas un cynique qui se serait ainsi glorifié ouvertement ni même félicité de ces fameux mensonges en question qu’il désaprouvait et, loin de les cautionner, condamnait en fait lui-même !
« Dire que les hôpitaux fonctionnent bien est un mensonge (…) La qualité des soins médicaux auxquels a accès un citoyen rom est dix fois inférieure à celle dont je bénéficie. C’est un scandale. Et notre système éducatif (…) qui creuse les inégalités est, à mon avis profondément injuste. Il favorise les plus riches, ce que je trouve absolument honteux »
Puisque c’est ce genre de propos (tronqués, diffusés hors contexte et non reproduits intégralement par cette même presse tant soucieuse de dénoncer les ’’mensonges’’…) qu’a martelé devant ses pairs Ferenc Gyurcsany, avec force de jurons à la fin d’une discussion houleuse de quatre heures pour - l’a-t-on alors suffisamment souligné ? – convaincre son parti d’approuver un plan d’austérité [2].
Car, le véritable mensonge, c’est surtout « de continuer à dire que l’Etat-providence fonctionne bien » puisque, en fait : « il est urgent de faire des réformes de fonds, de renoncer à nos privilèges de députés et, enfin, de parler vrai ». Puisque - contrairement à ce qu’affirment certains - telle fut la véritable substance des propos, tronqués par une certaine presse, de l’actuel chef du gouvernement hongrois. Lequel a pourtant même menacé de démissionner immédiatement de ses fonctions si le parti ne le suivait pas…
Qui ment ? Qui sont les véritables menteurs ?
Par la suite Ferenc Gyurcsany allait avoir l’occasion de préciser sa pensée [3] :« Est-ce que nous devons nous excuser ? Oui. Pourquoi ? Parce que nous avons tardé à faire face à la situation et poursuivi une politique économique insoutenable, parce que nous avons bercé les électeurs en leur faisant croire que les problèmes se résoudraient d’eux-mêmes" ».
« Fuir la vérité est le plus grand mensonge en politique », a alors souligné le premier ministre en dénonçant « les promesses exagérées, le double langage et les interprétations mensongères des faits » qui ont tant émaillé la vie politique hongroise ces dernières années. Mais M. Gyurcsany a toutefois catégoriquement démenti que son gouvernement ait volontairement falsifié des données et délibérément trompé les gens, réaffirmant ainsi la nécessité de poursuivre les réformes…
Ainsi, plutôt de que de s’autocomparer cyniquement à Pinocchio (comme on ne l’aura pourtant que trop dit…), le PM hongrois s’est, dans ces fameux ’’aveux’’ diffusés ce 17 septembre dernier, donc surtout comporté comme un entraîneur de foot qui - après une victoire chanceuse obtenue à l’arraché - aurait ainsi vertement ’’engueulé’’ son équipe dans les vestiaires.
Ainsi, au lieu de les féliciter d’avoir gagné le match il a en fait très clairement dit à ses ’’joueurs’’ qu’ils avaient été complètement nuls. Et que si, décidément, ils n’étaient vraiment pas capables de faire mieux, autant qu’ils ne se représentent plus jamais ni dans un stade, ni sur la pelouse [4]…
Mais alors, vu que le PM hongrois n’a donc pas commis de véritables mensonges, il convient de s’interroger très sérieusement sur qui sont ces fameux ’’opposants’’ qui cherchent à profiter d’une telle aubaine pour demander sa démission. Et c’est là que les très désagréables surprises commencent…
Qui sont les manifestants ? Que veulent-ils vraiment ?
Car les émeutiers (voire casseurs) [5] à la tête du mouvement de ce ’’révolte prétendument spontanée’’ qui a récemment secoué l’opinion publique hongroise sont principalement membres de certaines forces d’opposition situées très clairement à l’extrême-droite du prisme politique hongrois.
A savoir : le « Parti de la justice et de la vérité » (Miep) d’Istvan Csurka (au discours obsessionnellement antisémite, parti fondé en 1993) [6], le parti « Jobbik » (parti politique dirigé par David Kovacs) et le « Mouvement de la jeunesse des 64 Comtés de la Hongrie historique » (mouvement dirigé par Laszlo Toroczkai, transfuge autrefois ’’débarqué’’ du Miep par Istvan Csurka…).
Soit des mouvements politiques résiduels (et sans représentation parlementaire, n’ayant pas même assez de voix aux élections de 2002 et 2006 pour entrer au parlement de Budapest…) d’extrême droite, très largement composés de skinheads et de hooligans des clubs de foot de Budapest. Tous partis qui ont un programme commun assez clair : non à l’Union européenne, non à l’OTAN et non aux droits des minorités nationales de Hongrie (en particulier slovaques, roms et juifs).
Nostalgiques du régime autoritaire ’’protofasciste’’ de l’entre-deux guerres, admirateurs de l’Amiral Miklos Horthy et – surtout – du Dictateur plus clairement fasciste et antisémite Ferenc Szalasi, leur programme politique est clairement antioccidental, teinté d’antisémitisme et ultranationaliste.
« La Hongrie aux Hongrois ! »
Un programme qui est de nature à mettre le feu à toute l’Europe centrale. En effet, ces partis politiques et leurs adhérents ne cachent guère leur nostalgie irrédentiste de la « Grande Hongrie », telle qu’elle existait à l’époque de l’Empire austro-hongrois sous le nom de Transleithanie (ou Royaume de Hongrie).
D’où le nom, d’ailleurs, de l’un des principaux groupe actifs lors des récentes manifestations : le « Mouvement de la jeunesse des 64 Comtés de la Hongrie historique ».
Et d’où la volonté proclamé par celui-ci d’un rétablissement de la Hongrie dans ses frontières d’avant la première guerre mondiale et de revenir sur le Traité de Trianon qui, signé le 4 juin 1919, a délimité le tracé des frontières de la Hongrie actuelle : la faisant ainsi passer de 325 000 à 93 000 km² (Cf. carte, ci-contre [7]).

- La Hongrie, avant et après le Traité de Trianon
Car le ’’hic’’ dans les revendications ouvertement nationalistes de ces manifestants (et tout le problème pour la stabilité géopolitique de l’Europe centrale et de tout l’espace danubien…), c’est que les « 64 comtés » en question de l’ancien Royaume de Hongrie couvrent en fait une bonne partie de l’actuelle Croatie, de la Slovaquie, de la Roumanie (i. e : l’actuelle Transylvanie) ainsi que des ’’bouts’’ non négligeables des actuelles Autriche (i. e : Burgenland), Serbie (i.e : Vojvodine) et Ukraine (i. e : Ruthénie subcarpathique).
Voilà donc un programme de révision des frontières qui - s’il venait jamais à être mis en application - aurait en tout cas de quoi redessiner totalement la carte de la moitié de l’Europe : l’Europe centrale, une région du continent Europe où la question des minorités et la tracé des frontières inter-étatiques ne sont, contrairement à ce qu’on pense généralement à ce sujet en Europe occidentale, ni consensuels ni encore réglés, quinze ans seulement après la fin du communisme [8].
Mais pourquoi une telle flambée de violence ?
Mais pourquoi une telle flambée de violence ? Et bien parce que la Hongrie est aujourd’hui à quelques jours d’un nouveau scrutin (municipal) et qu’en ce mois d’Octobre 2006 on y célébrera également le 50’ anniversaire du soulèvement de Budapest contre l’occupation soviétique, en 1956.
Et parce que cela fait déjà des mois que l’on sent dans les milieux d’extrême droite magyare (dont les partis politiques ont perdu tous leurs mandats parlementaires lors des élections législatives de 2002) une sourde volonté de se faire entendre, via quelque chose de fracassant, à l’occasion de l’anniversaire de ce soulèvement contre les Communistes (auxquels ils assimilent le social-démocrate et post-communiste Ferenc Gyurcsany). Quitte à ce que cette répétition des événements de l’automne 1956 n’en soit cependant qu’une sinistre parodie [9]…
Occasion inespérée par le principal parti (conservateur) d’opposition de droite (i. e : le Fidesz, dirigé par Viktor Orban, rival ’’historique’’ de Ferenc Gyurcsany…) de ’’laisser faire’’ et d’instrumentaliser un tel mouvement pour essayer de renverser l’actuel gouvernement ’’libéral-social-démocrate’’ récemment reconduit dans ses fonctions au cours d’élections législatives âprement disputées, en avril dernier. Quitte à, pour ce faire, durcir son discours, le teinter de démagogie et de mensonges éhontés, de populisme voire de nationalisme (et quitte à fréquenter l’extrême-droite en ses formations les plus violentes…).
Une stratégie politicienne qui se sera en tout cas avérée payante puisqu’elle aura effectivement permis au parti conservateur hongrois Fidesz de remporter un succès éclatant lors de ces élections municipales du dimanche 1er octobre dernier, faisant là subir un très lourd revers au parti du premier ministre Gyurcsany. Le Fidesz ayant repris là le contrôle de 18 des 20 assemblées départementales (avec 52,62% des voix contre 37,73% à la coalition sociale-libérale actuellement au pouvoir) et ayant remporté le scrutin municipal dans 16 des 23 principales villes du pays (Budapest, bastion social-démocrate, faisant là figure d’exception), retournant ainsi le score d’il y a quatre ans [10].
Mais un discours nationaliste et une attitude irresponsables qui risquent d’avoir des répercussions catastrophiques dans toute l’Europe centrale tant on sait que la Serbie, la Pologne et la Slovaquie (voire la Roumanie…) sont bien loin d’être totalement exemptes de tout reproche en la matière : après l’arrivée aux affaires, en juillet dernier, de la coalition ’’rouge-brun’’ à Bratislava, après les manifestations antimagyares récemment organisées en Slovaquie (par le parti d’extrême droite « SNS ») ou en Roumanie (par le parti d’extrême droite « Romania Mare ») ou après l’avènement récent (en juin dernier) de la coalition ’’national-cléricale-conservatrice’’ à Varsovie.
Des manipulations politiques, une dangereuse agitation nationaliste, des flambées de violence politiques et des tensions interethniques qui doivent nous inciter à rester vigilants. Tant l’Europe centrale n’en finit pas de regarder dans le rétroviseur de l’Histoire.
Une raison de plus, Mme Royal, de ne pas faire preuve d’une myopie irresponsable et ne pas ainsi confondre certains récents manifestants de Budapest avec la très (et véritablement démocratique) « Révolution orange » ukrainienne !






