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Fédéralisme

Crise de civilisation

, par David Soldini

Auteurs

Comprendre le sens de l’engagement politique pour l’Europe.

Depuis plus de 50 ans, les organisations fédéralistes et pro-européennes militent activement pour la construction d’une Europe politique et démocratique. La deuxième guerre mondiale et son cortège d’horreurs expliquent sans aucun doute pourquoi ces organisations se sont développées durant ces dernières décennies.

Pourtant, il est possible d’affirmer que les raisons de cet engagement en faveur d’une véritable révolution de l’organisation politique contemporaine dépassent la simple question des rapports internationaux en Europe au XXe siècle. En effet, pour comprendre le sens de l’engagement européen il faut se plonger au cœur d’un problème historique et politique que nous qualifierons de « crise de la civilisation ». Alexandre Marc, un des pères de la pensée fédéraliste contemporaine, écrivait en 1946 un ouvrage intitulé « Civilisation en sursis ». Quel est le sens de ce titre ? Qu’est ce qu’une civilisation ? Pourquoi est il possible de considérer que notre civilisation est en sursis ? Quels sont les remèdes à cette crise ?

Ce sont ces questions que nous essaierons d’étudier ici. Sans avoir la prétention ni l’ambition d’apporter des réponses définitives, il nous parait utile de préciser certains éléments fondamentaux du débat qui sont souvent ignorés par les commentateurs politiques.

Qu’est ce qu’une civilisation ?

Pour comprendre le sens de la crise de civilisation il faut auparavant déterminer ce qui constitue une civilisation. Pour décrire une civilisation il faut s’attacher à comprendre et à étudier l’échelle de valeurs qui la soutient. En effet, les individus réunis au sein d’une collectivité recherchent souvent des fins, c’est-à-dire l’accomplissement de valeurs, qui sont souvent incompatibles entre elles. La civilisation se définit par le choix d’une échelle de valeurs, qui peut être plus ou moins complexe, et qui va permettre la structuration de la communauté humaine.

Cependant, cette structuration autour des valeurs existe car il y a des hommes, les chefs, qui agissent pour leur promotion. Les chefs d’une civilisation sont ceux qui définissent l’échelle de valeurs de la civilisation ou qui considèrent cette échelle de valeurs comme la leur propre. Ainsi, une civilisation se compose en général de chefs, qui portent les valeurs de la civilisation, d’intéressés, qui tout en ne se reconnaissant par parfaitement dans les valeurs de la civilisation, jugent ces même valeurs utiles pour la réalisation de leurs fins propres, et éventuellement de contestataires qui refusent les valeurs de la civilisation et luttent donc pour l’effondrement ou la transformation radicale de celle-ci.

Politique et culture

Ainsi, toute civilisation se développe grâce à l’activité des chefs qui maintiennent en vigueur une certaine échelle de valeurs. Nous nommerons cette activité qui consiste à gouverner la société afin de maintenir une échelle de valeurs en vigueur, la politique.

Cependant, ce gouvernement sert la réalisation de fins. Il s’agit pour le politique de créer les conditions pour faire fructifier les valeurs de la civilisation. Nous nommerons cette activité qui consiste à faire vivre effectivement les valeurs de la civilisation, la culture. Si, par exemple, une civilisation place la liberté individuelle au sommet de la hiérarchie des valeurs, la politique s’emploiera à permettre aux individus de jouir effectivement de la liberté. La capacité des individus de jouir effectivement de leur liberté consistera en la sphère culturelle. Dés lors, pour réaliser cette fin, il n’est pas exclu que le gouvernement ait recours à la contrainte, qui est l’exact opposé de la liberté. Ainsi, les moyens politiques apparaissent parfois contraires aux valeurs mêmes d’une civilisation car c’est en définitive la culture qui permet à une société de réaliser effectivement les fins qu’elle s’est fixée ; la politique s’attache simplement à créer les conditions pour le développement de la culture.

Notre civilisation

Remonter aux racines de notre civilisation n’est pas une entreprise facile. Cependant, on peut admettre qu’il existe une échelle de valeurs, définie autour de la notion de personne humaine, présente dans tous les grands courants de la pensée occidentale et qui constitue le socle de notre civilisation. Il est dès lors possible de faire remonter la civilisation contemporaine au haut moyen âge, c’est-à-dire à la fin de l’Empire et au début de la féodalité.

La situation politique féodale est caractérisée par un émiettement du pouvoir. Les hommes vivent alors dans une condition de précarité et d’insécurité extrême. La lente construction des États modernes aura pour conséquence, grâce à la concentration progressive du pouvoir et à l’extension des États, d’accroître la sécurité, de réduire la violence et de permettre le développement du bien être. Cette construction est pourtant le fruit de la violence ; les États s’étant constitués en opprimant des populations et en détruisant des modèles de civilisations.

Le XXe siècle semble marquer la fin de ce processus. En effet, le phénomène d’agrégation sur le fondement de l’État national semble atteindre un point paroxysmique. L’expérience des deux conflits mondiaux montre que l’organisation du monde en États souverains puissants et fortement centralisés constitue désormais une menace pour la sécurité et le bien être des individus qui peut s’avérer supérieure aux maux que ces mêmes structures étatique devait éliminer. Si la féodalité se caractérise par une extrême précarité des individus dus à une concentration insuffisante du pouvoir, l’individu contemporain se trouve précarisé et peut voir son existence menacée et son bien être détruit du fait d’une concentration excessive du pouvoir.

Dés lors, il est possible de considérer que notre civilisation est en crise puisque le modèle d’organisation politique de référence, l’État national, apparaît comme le principal danger pour la survie de cette même civilisation.

La crise de civilisation

Une civilisation entre en crise soit pour des facteurs exogènes, une invasion, une catastrophe naturelle, soit parce que les chefs, insuffisamment nombreux, doivent consacrer l’essentiel de leur temps à la politique, c’est-à-dire au maintient en vigueur de l’échelle de valeur. La culture, véritable fin d’une civilisation s’appauvrit et finit par disparaître, ou se développe grâce à d’autres groupes : les intéressés ou mêmes les contestataire qui développe une culture totalement alternatives. Ces groupes voudront généralement à terme le pouvoir politique pour mieux assurer la réalisation de leurs valeurs. On assiste alors à un changement de civilisation qui constitue rarement un progrès aux yeux des chefs de l’ancien ordre.

Une civilisation en crise se caractérise par un sentiment d’incomplétude ressentis par les individus qui composent la société ; le sens même de l’organisation sociale n’apparaît plus comme naturel puisque la politique est incapable de favoriser l’épanouissement de la culture qui est la fin réelle de la civilisation.

La crise de l’État nation

La raison principale de la crise de notre civilisation est le fait que les structures politiques ne sont plus adaptées aux objectifs d’émancipation et de libération qui caractérise notre modèle de valeurs. L’organisation du monde en états souverain menace durablement notre sécurité, l’expérience historique ayant prouvé la capacité destructrice du système d’organisation politique national. Le modèle d’organisation politique n’est plus non plus capable, en contrepartie de ce risque, d’assurer le progrès des valeurs de notre civilisation. La liberté qui constitue une des valeurs principales de nos sociétés ne progresse presque plus, et dans de nombreux domaines l’aliénation demeure ou réapparaît. Les chefs concentrent l’essentiel de leur activité à essayer de conserver un pouvoir désormais stérile. La question de l’épanouissement effectif des valeurs et de la réalisation des fins de notre civilisation est progressivement abandonnée. La société apparaît de plus en plus aride, de moins en moins capable de nous satisfaire, de plus en plus fragile…

Associée à la formidable capacité destructrice de l’homme moderne, la crise de la civilisation occidentale risque, si elle n’est pas surmontée, de se résoudre par la disparition progressive de l’humanité. Les forces hostiles à la civilisation sont aujourd’hui nombreuses. Elles sont de plus en plus hostiles à l’ensemble des valeurs qui structurent notre civilisation et nécessairement de plus en plus puissantes au fur et à mesure que les valeurs de notre civilisation se déprécient, se figent. Cependant, les chefs, qui devraient garantir que ces valeurs restent en vigueur apparaissent également comme des obstacles à l’accomplissement des fins de la civilisation car ils refusent l’adaptation des structures politiques nécessaires à la poursuite de ces fins.

Ainsi, l’activité des chefs, incapables de faire effectivement vivre les valeurs qu’ils sont censés représenter, discrédite ces mêmes valeurs, qui apparaissent aux yeux de groupes de plus en plus important comme des facteurs d’oppressions.

La critique et la révolution fédéraliste

Pourtant, les valeurs de notre civilisation demeurent de formidables ressorts de progrès pour l’humanité. L’émancipation du genre humain n’en est qu’à ces balbutiements. La crise mérite donc d’être surmontée. C’est autour de cette problématique fondamentale pour l’avenir de l’humanité que se structure le combat fédéraliste, pour l’unité européenne et mondiale.

La pensée fédéraliste ne critique pas les valeurs fondamentales qui structurent nos sociétés contemporaines, la liberté, l’émancipation, le progrès du bien être.

Elle s’attache à proposer un modèle politique capable de faire revivre la culture de notre civilisation. Le message fédéraliste est donc très clair : pour continuer à faire vivre les valeurs qui fondent notre vivre ensemble pacifique il faut modifier les structures, c’est-à-dire l’organisation, du pouvoir politique. Cette transformation ne peut pas se faire selon les principes politiques qui ont gouverné la formation des États nations.

Pour autant, si le schéma qui a conduit à la formation des États modernes n’est plus concevable pour poursuivre l’unification politique du monde, cette unification demeure la condition fondamentale pour surmonter la crise de civilisation. L’unification doit se poursuivre selon un modèle nouveau, alternatif au système centralisateur qui caractérise l’organisation politique des États modernes.

Le processus d’unification doit désormais prendre en compte la nécessaire préservation de la diversité. L’oppression qui a caractérisé la formation des États modernes n’est pas concevable pour permettre la poursuite de l’unification. Il faut donc mettre en place les mécanismes qui permettent la mise en place d’une nouvelle organisation politique. Cette nouvelle méthode d’organiser l’unité est généralement définie comme le fédéralisme.

L’engagement fédéraliste

L’engagement politique fédéraliste est donc le combat pour la création de nouveaux niveaux de pouvoir, l’Europe puis le monde, comme condition nécessaire à la poursuite de l’émancipation humaine. La critique fédéraliste doit ainsi favoriser une prise de conscience générale de la nécessité de poursuivre le chemin de l’unité en promouvant un nouveau système d’organisation du pouvoir.

C’est au cœur de ce combat pour la civilisation que se situe la question de l’intégration européenne.

Le fédéralisme apparaît ainsi à la fois comme une proposition révolutionnaire, puisqu’il vise à une transformation radicale de l’organisation politique, mais également comme le seul moyen pour assurer la renaissance des valeurs qui ont fondées notre civilisation. La construction européenne est aujourd’hui le principal instrument pour amorcer cette renaissance.

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P.-S.

Illustration : photographie du livre d’Alexandre Marc, Civilisation en sursis, source : Priceminister

Source : les réflexions présentées dans cet article sont librement inspirées de l’essai de A. Spinelli, Machiavel au XXe siècle, écrit sur l’île de Ventotene en 1943 et publié en italien par Il Mulino en 1993, Machiavelli nel secolo XX, Scritti del confino e della clandestinità, 1941-1944.

Ces idées ont fait l’objet d’une présentation orale lors du séminaire de formation des Jeunes européens – France à Nancy, le 3 mars 2007.

Article initialement paru en juin 2007

Vos commentaires

  • Le 11 juin 2007 à 09:04, par Sylvie Goulard En réponse à : Crise de civilisation

    Merci pour ce bel article qui fait réfléchir. Il n’est pas contestable que les pères fondateurs se battaient pour la défense d’une civilisation (voir Le Coq et la perle, Seuil). Au-delà de la paix, tel était leur but ultime, celui qui leur tenait à coeur. Nous devons nous battre pour que les structures politiques soient adaptées en ce sens ; le fédéralisme, si mal connu en France, constitue un outil utile que nous nous employons activement à promouvoir.

    Mais si je puis me permettre, le fédéralisme en soi n’est pas suffisant. De nombreux autres facteurs contribuent à donner à une civilisation son éclat : l’éclosion de talents (pourquoi la renaissance italienne est-elle née ? Ou les Lumières en France, au XVIIIème siècle ?) ; des innovations techniques ou intellectuelles ; le choc de personnalités et les échanges entre elles ; l’apparition de courants de pensée ou la force de certaines spiritualités. Les temples égyptiens ou les cathédrales ne sont pas oeuvre de pierre.

    Même si l’Europe se dotait d’institutions fédérales idéales, elle ne serait pas forcément solidement campée dans les esprits et les âmes. Ne commettons pas l’erreur, trop fréquente ces dernières années, de surestimer les aspects institutionnels. Ni de nous en tenir, par un retour du balancier, à la piètre « Europe des projets ».

    L’essentiel se joue sur le terrain moral, artistique voire esthétique. Je crains que la crise de civilisation européenne ne soit plus profonde et ancienne. D’où notre difficulté à l’affronter. Paul valéry l’écrivait déjà dans ses deux lettres de 1919 que j’invite les lecteurs du Taurillon à redécouvrir dans leur intégralité. On ne cite toujours que son « nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortelles » mais la lecture complète se justifie, en ces temps de « globalisation »...

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