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Daniel Cohn-Bendit : « On se bat pour arriver à une Europe fédérale car c’est une Europe capable »

, par Aurélien Brouillet

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Daniel Cohn Bendit et Guy Verhofstadt ont sorti le 26 septembre dernier « Debout l’Europe, manifeste pour une révolution post nationale ». Ce manifeste, résolument fédéraliste exhorte peuple et gouvernements à faire au plus vite le « saut fédéraliste ». A l’occasion de la présentation de cet ouvrage à la Maison de l’Europe de Paris, le Taurillon a pu poser quelques questions.

Guy Verhofstadt et Daniel Cohn-Bendit (à droite) – Auteur : Services audiovisuels du Parlement européen Certains droits réservés

Auteurs

D’où vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?

Guy Verhofstadt : L’idée est venue du fait que nous étions en colère. La crise de l’Euro dure depuis 2008 et la multiplication des sommets et des demi-mesures qui ne convainquent personne n’a fait qu’aggraver la situation. Pourtant, tout le monde sait où est le problème. Il est nécessaire d’avoir une véritable union monétaire pour que la monnaie unique puisse fonctionner.

Daniel Cohn-Bendit : On nous demande souvent pourquoi nous avons fait ce livre à 2 alors que nous ne sommes pas du même bord politique. Dans la classe politique actuelle, il y a quatre fractures. L’une sociale qui reprend le clivage gauche/droite traditionnel, l’autre démocratique séparant les démocrates des autoritaires, l’une écologique et la dernière européenne. Guy et moi nous nous trouvons dans le même camp par rapport à cette dernière.

On se bat pour arriver à une Europe fédérale car c’est une Europe capable. Une Europe disposant d’un véritable budget propre serait en mesure de négocier dans le domaine de l’industrie par exemple. Il est nécessaire, pour fonder cette Europe politique, de disposer d’un Sénat européen et d’un Parlement européen renforcé. Il faudra, pour cela, procéder en 2014 à l’élection d’un parlement constituant qui demandera la convocation d’une convention constitutionnelle afin de rédiger une loi fondamentale qui sera proposée par référendum dans tous les Etats selon une règle de majorité de citoyens et d’Etats. Les Etats qui n’accepteront pas seront mis face à leurs responsabilités.

Quelle est l’expression politique de votre manifeste ?

Guy Verhofstadt : Il est nécessaire, pour 2014 à côté des Européens mous et des eurosceptiques, de constituer une grande alliance en Europe pro européenne. Il faut une force politique pro européenne qui exprime cette volonté de faire ce saut vers une Europe fédérale, seule possibilité pour garantir la souveraineté des citoyens. Dans le monde de demain, la souveraineté n’existe plus dans les Etats nations. Le domaine de la banque et de l’industrie nous le montre bien, les problèmes doivent être résolus au niveau européen et cela doit se faire par le saut fédéral. Il manque une véritable force européenne fédérale au sein de la démocratie. Cela a commencé à être structuré via le groupe Spinelli mais il faut aller plus loin et présenter une force politique fédéraliste.

Daniel Cohn-Bendit : Je suis beaucoup plus sceptique par rapport à cette proposition de Guy. Les différents partis restent structurellement organisés au niveau national et je vois mal émerger de ces partis des personnalités fédéralistes. Il y a actuellement un véritable patriotisme structurel des partis qui rend cette idée dur à envisager pour 2014. Il faut d’abord faire un choc, faire affronter l’opinion publique avec cette idée et engager le débat avec les souverainistes pour les confronter à leurs mensonges. La signification du livre est de mettre les partis politiques européens face à leurs responsabilités. Dans ce processus se décanteront des forces politiques qui seront peut être ensuite prêtes à s’allier.

Dans le contexte actuel, on sent les élites politiques, que ce soit dans les Parlements nationaux voire au Parlement européen plutôt hostile au fédéralisme, comment les faire adhérer au projet ?

Guy Verhofstadt : Ils vont être obligés d’adhérer par la crise qui est une rupture dans la pensée du monde politique. On ne peut pas sortir de cette crise en pensant au niveau national. Plus cette crise continue, plus la pression pour une Europe fédérale augmente. On nous a demandé si ce n’était pas idéaliste de réclamer une Europe fédérale. Et je dirais que c’est irréaliste de croire qu’on peut sortir de la crise par les méthodes actuelles. Ça c’est de la naïveté. Le fédéralisme c’est réaliste puisque c’est la seule solution. C’est visible dans les évolutions politiques actuelles. Alors qu’en octobre, Mme Merkel refuse d’entendre parler d’une union bancaire, elle plaide maintenant pour cela. Les thèses qui étaient impossibles à faire accepter, deviennent, par la réalité et l’évolution sur le terrain, les thèses les plus plausibles. C’était le cas pour l’union bancaire, ce le sera pour la mutualisation de la dette.

Ne pensez-vous pas que les politiques cachent cette évolution aux citoyens ?

Daniel Cohn-Bendit : Les politiques actuels mentent à leurs citoyens. C’est pour ça, qu’avec ce livre, on envoie un pavé dans la mare. On va vers une fédéralisation. L’exemple de la Banque centrale européenne est éloquent. Il y a deux ans, on a dit qu’elle ne rachètera jamais de la dette des Etats en difficulté, c’est ce qu’elle fait aujourd’hui. Les choses avancent. De dire que c’est une fédéralisation en catimini fait que le peuple se sent trahi, et ça, c’est de l’eau au moulin du souverainisme de droite. On est dans un processus historique qui nous amène à partager la souveraineté. Il faut une armée européenne et une représentation unique de l’Europe au sein des instances internationales. La fédéralisation c’est avant tout l’efficacité de l’Europe. La souveraineté nationale est mise à mal par la mondialisation et par les marchés. Si on veut reconquérir une souveraineté, c’est par une souveraineté européenne.

Le fédéralisme ne va-t-il pas conduire à détruire les politiques régionales ?

Guy Verhofstadt : Le saut fédéral est un renforcement de la coopération au niveau européen. C’est la même chose pour toutes les eurorégions. Tout cela pourra être renforcé puisque les décisions pourront être prises au niveau européen. Il va y avoir un engouement prospère et avantageux pour développer des coopérations au niveau des régions. C’est encore limité mais il faut développer une vrai politique structurelle et ce sera plus facile au niveau européen.

Daniel Cohn-Bendit : Actuellement, les politiques régionales sont restreintes par le recours à l’échelon national. Par exemple, la région Nord, après négociation avec la Belgique et l’UE voulait construire un chemin de fer. Tout le monde était d’accord mais c’est arrivé devant le Parlement français et il a été choisi de faire une autoroute... Un Etat fédéral n’est pas un super Etat. C’est là le mensonge, c’est le contraire, c’est un Etat beaucoup plus « soft » que celui de la conception française.

Les Français vont-ils régir à ses arguments compte tenu de leur tradition jacobine ?

Daniel Cohn-Bendit : Il n’y a que les matchs que l’on ne joue pas que l’on perd. Si on ne propose rien aux Français, ils n’adhéreront à rien. Il faut donner des solutions aux Français via un projet politique qui protège mieux la France. L’Europe protège la France et permet de vivre les chocs que la mondialisation nous impose. Il faut l’expliquer aux citoyens. Quand les verts font le pari de proposer un projet véritablement européen, ils font 16%. Les citoyens hésitent, ils ne savent pas. Dans cette situation, il faut proposer un véritable projet politique que l’on puisse opposer aux souverainistes en acceptant tous les débats. Quand ils nous disent qu’il faut fermer les frontières, on doit pouvoir répondre que la moitié des revenus d’un viticulteur peut venir de l’exportation.

Guy Verhofstadt : J’ai la conviction que ce sont les hommes politiques qui peuvent créer une opinion publique et pas l’inverse. Les politiques n’ont pas à suivre l’opinion publique, ils développent une vision et essayent de convaincre les citoyens. C’est ça la vraie démocratie. Et les opinions publiques peuvent changer. Au Pays Bas alors que le traité constitutionnel a été rejeté, la dernière élection a vu une défaite sans précédent pour les partis eurosceptiques. Si on explique bien comme fonctionne le monde actuel, on peut convaincre la population. Mais il faut une force qui défende ça.

Y-a-t-il des différences de valeurs insurmontables entre les Etats membres condamnant cette vision des choses ?

Daniel Cohn-Bendit : Est-ce que la France a les mêmes valeurs ? De le Pen à Mélenchon, a-t-on les mêmes valeurs ? Les valeurs évoluent. Je prends toujours le même exemple : le point de référence de la France c’est 1789, tout le monde se réfère à la révolution. Seulement on oublie que ce pays a mis 150 ans à donner le droit de vote aux femmes. Les valeurs ce n’est pas quelque chose de fixe, ça change, c’est un processus.

Pour les langues, c’est un défi. Il faut réorganiser la démocratie sur une culture commune et des langues différentes. Mais cela ne pose pas de problème avec les technologies actuelles. Quand on intervient au Parlement européen, on est traduit dans le monde entier. Le problème est dans l’organisation de la démocratie, et c’est un défi que l’on doit résoudre.

Guy Verhofstadt : L’Inde est un très bon exemple. Il y a différentes religions, une multitude de langues et d’ethnies. Ce n’est pas une nation, c’est un continent, et pourtant, c’est un grande démocratie La multitude de langue est un atout et il faut accepter la société multiculturelle. On a perdu l’Europe en créant au XXème siècle des blocs monolingues et mono-ethnique, pensez à Kafka qui était un juif habitant à Prague écrivant en Allemand. Le multilinguisme a été tué au XXème siècle et c’était l’essence même de l’Europe. Il faut le retrouver. L’Europe doit investir dans l’éducation, la culture. L’Europe est une civilisation avec des valeurs communes plus fortes entre les pays qu’à l’intérieur des pays.

Vous parlez beaucoup du rôle des politiques pour bâtir une Europe fédérale. D’autres acteurs comme la société civile n’ont-ils pas leur mot à dire ?

Guy Verhofstadt : Evidemment, chaque citoyen doit pouvoir s’impliquer dans une dimension politique, c’est ce que nous faisons avec le groupe Spinelli. Il faut intensifier ses efforts mais le moment le plus important reste les élections. Il est donc nécessaire qu’il y ait une force politique conséquente lors des élections européennes qui défendent une thèse fédérale afin de faire avancer le projet.

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Vos commentaires

  • Le 9 octobre 2012 à 18:27, par matthieu valcke En réponse à : Daniel Cohn-Bendit : « On se bat pour arriver à une Europe fédérale car c’est une Europe capable »

    Je suis d’accord avec tout ce qui est écrit sauf au sujet de l’armée. Je ne partage pas les idées écologistes mais je partage absolument la volonté européenne, la volonté fédérale. L’idée d’une constituante est une grande idée et il est clair que sans conviction, sans valeurs nouvelles (comme la subsidiarité qui n’est qu’un principe), il n’y aura pas de courants politiques forts qui nécessitent des débats, des opinions publiques dans tous les média nationaux et des projets clairs. Mais il est surtout clair que les différents partis peuvent s’unir en une constituante pour ensuite retrouver les différences quand la structure existera. Ce n’est pas UN défi, c’est LE défi. Par contre, comment un simple citoyen peut-il oeuvrer au-delà du simple droit de vote ? Le groupe Spinelli ou d’autres groupes comme la fondation Schuman ne se constituent que de gens au capital politique fort, avec une légitimité qui facilite les choses, comme une élite à part entière. Personnellement, j’écris et je pense à l’Europe chaque jour, je pense aux soucis économiques, sociaux et politiques, je partage même sur un tumblr, je suis « engagé » si l’on peut dire, mais ce n’est pas du concret. C’est juste un individu parmi tant d’autres qui utilise internet comme moyen de communication, d’expression ou encore de création. En tout cas, les candidats qui ne voudront pas de « fédéral » en 2014 n’auront pas ma voix, même si leurs idées peuvent m’attirer.

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