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Déportés en URSS - Récits d’Européens au goulag

, par Vladimir Pecheu

Entre 1939 en 1950, près d’un million d’européens furent arrachés à leurs contrées d’origine et déplacés dans des camps de travail ou des villages isolés des confins de l’URSS de Staline. Alain Blum, Marta Craveri, entourés d’onze autre chercheurs [1] du Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen, ainsi que Valérie Nivelon, journaliste et productrice de l’émission « La marche du monde » [2] sur RFI, ont voulu reconstruire ce pan peu documenté de l’histoire avec une enquête sans précédent, qui les a amenés à sillonner le continent eurasiatique pour retrouver cent soixante hommes et femmes victimes de cette triste page du XXème siècle.

Photo de couverture du livre Déportés en URSS - Récits d’Européens au goulag

Auteurs

  • Membre des Jeunes Européens Universités de Paris Étudiant en master Économie et politique publique à SciencesPo

Mots-clés

Déportés en URSS - Récits d’Européens au goulag est le fruit de plusieurs années d’exploration. C’est aussi un livre dont la conception originale bénéficie de l’alliance des méthodes de travail différentes des auteurs. Tout en étant documentés de repères historiques structurant l’esprit du lecteur, les treize récits de l’ouvrage sont jalonnés de photos personnelles et accompagnés d’un CD restituant les témoignages des acteurs. En français, mais aussi suivis de leur version originale, leur émotion projette l’auditeur encore plus près de la réalité de leurs histoires.

Valérie Nivelon et Alain Blum ont accordé une interview au Taurillon qui a pu les interroger sur leur expérience.

Comme le revendique la première, l’ouvrage est d’abord un travail essentiel sur la mémoire historique. Le sujet des Européens du goulag est méconnu, et ce n’est que depuis récemment que les documents et archives de l’époque soviétique furent mis à disposition des chercheurs. M. Blum insiste aussi sur l’importance d’en finir avec la catégorisation Est/Ouest en Europe, et de reconnaitre une histoire commune dont tous les pays du continent portent la responsabilité. Le travail de reconstruction historique, en stimulant la curiosité sert très bien cet objectif. La tâche n’a cependant pas été facile, car les souvenirs mêmes des déportés étaient soumis au contrôle des autorités soviétiques qui étouffaient toute référence au sujet. Beaucoup d’entre eux avaient refoulé ces morceaux de vie avant la rencontre avec les auteurs qui ont contribué à les réanimer.

Extrait :

MP3 - 2 Mo

Il est aussi important d’informer sur la brutalité d’une époque qui n’est pas si lointaine de la nôtre, et qui fait partie intégrante de l’histoire européenne. Les pratiques du NKVD – la police politique du régime – si simplement décrites par leurs victimes, émeuvent tant elles paraissent sorties d’une fiction lorsqu’on les redécouvre. Comme par exemple, les interrogatoires nocturnes de Klara Hartmann, prisonnière hongroise de qui l’on exigeait de fabriquer de toutes pièces et dans les moindres détails les raisons de son accusation.

Le livre rappellera également au lecteur l’état de division de l’Est européen avant la guerre, marqué par les nationalismes agressifs. Une époque, où les frontières ne prenaient jamais racine, et où l’identité d’un peuple pouvait être effacée par décret.

C’est une fois au goulag, explique Valérie Nivelon, que ces individus reconnaissent leur parenté européenne commune, et s’efforcent alors de la préserver avec des histoires, des chansons, des coutumes de leurs origines. A l’image d’un groupe de Lituaniens, qui fiers de leur savoir-faire l’avaient mis en pratique dans des constructions de bois dont une « maison de la culture ».

En plus de placer les récits personnels au centre de leur approche, les auteurs ont tenu à restituer les déportations dans la totalité de la vie des personnages, ce qui confère au lecteur une meilleure appréciation de la portée de ces évènements, et de la diversité des parcours. Beaucoup des individus resteront en URSS, souvent à leur insu mais aussi parfois par choix, alors que ceux qui finiront par rejoindre leurs contrées ne retrouveront que rarement leur confort passé. Cependant tous partagent des vies de combat portées par la force de reconstruction qu’ont forgé ces traumatismes passés. Ils sont animés aujourd’hui par la volonté de partager et transmettre leur expérience souligne Mme Nivelon.

Qu’est-ce qu’être Européen

C’est pourquoi l’explique-t-elle, il faut aussi s’interroger sur l’héritage des goulags dans la Russie d’aujourd’hui avec son autoritarisme, son administration centralisée, inquiétant ses voisins, qui y voient l’ombre pesante du passé totalitaire. Il est intéressant de comprendre, insiste M. Blum, que quasiment tous les déportés différencient les Russes dont ils reconnaissent la générosité malgré leur misère, des Soviétiques, les véritables oppresseurs. C’est peut-être même la seule et vraie raison qui arrête les frontières de l’Europe au pays de Pierre le Grand, car ce n’est pas une culture qui unit les européens, mais bien un idéal de liberté imprégnant des régimes démocratiques protégeant l’individu.

C’est certainement aussi la raison pour laquelle les pays de l’Est, comme la Pologne ou les pays baltes, sont aujourd’hui les plus fervents défenseurs de la construction européenne, qui pourtant implique une délégation de leur souveraineté fraichement retrouvée. Cependant, et comme le démontrent les récents événements en Hongrie, ces acquis sont fragiles, et c’est pour cela qu’il est en nous un devoir de mémoire auquel répondent M. Blum et Mme Nivelon pour ne pas oublier à quel point ils sont précieux et nous ont couté cher.

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P.-S.

Pour acquérir le livre

Notes

[1MirelBanica, Juliette Denis, Marc Elie, Catherine Gousseff, Malte Griesse, Emilia Koustova, Anne-Marie Loszonczy, JurgitaMačiulitė, Françoise Mayer, AgnieszkaNiewiedzial et Isabelle Ohayon

Vos commentaires

  • Le 2 novembre 2012 à 13:31, par Péquériau En réponse à : Déportés en URSS - Récits d’Européens au goulag

    A la lumière de vos recherches peut-on concevoir que des déportés juifs rescapés des camps aient pu suivre (volontairement ou non) l’armée rouge vers l’URSS et aient par conséquent pu disparaitre à l’Est ? Merci pour votre réponse. Meilleures salutations. JP

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