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Erasme et Machiavel : où navigue l’Europe ?

, par Louis Genton

Le XVIe siècle fait partie des périodes les plus particulières de l’histoire. Comme les Ve et XIXe siècle, il est censé refermer des parenthèses sur des temps anciens pour ouvrir le monde vers de nouveaux horizons. Les ruptures chronologiques en histoire sont des constructions sociales bien établies et il n’a jamais été ressenti par Christophe Colomb le moindre sentiment de « modernité » quand il foula pour la première fois les terres de la future Hispaniola en 1492. C’est conscient de ces faux-fuyants qu’il faut savoir naviguer à vue quand on s’approche des rivages de périodes considérées comme charnière par l’historiographie classique.

Erasme – Auteur : dalbera

Auteurs

  • Étudiant au Département Histoire à l´École normale Supérieure de Paris Freie Universität de Berlin en Allemagne

Mots-clés

La rupture commune établie entre les XVe et XVIe siècle par les historiens reste la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Pourtant, quand le futur empereur Charles Quint nait en 1500, voit-il le jour dans un monde « moderne » ou dans une société encore emprunte des temps médiévaux ? L’interrogation fait débat chez les historiens et amène à trouver des réponses. Il est certain que le rêve de Charles Quint passait par la mise en place d’un empire européen, seul garant d’une stabilité politique et d’une paix chrétienne. Ces idées sont directement issues du grand rêve de monarchie universelle des empereurs romains. C’est tout ce bagage culturel que reprendront certains philosophes du début du XVIe comme Erasme.

Erasme de Rotterdam s’impose comme le maître à penser des humanistes en Europe. Il est le principal penseur d’une idée impériale supranationale s’appuyant sur de vieilles conceptions de domination universelle. La pensée d’Erasme fut transmise par ces Adages paru en 1500, son Manuel du soldat chrétien (1503) ou son Nouveau Testament (1516). Erasme se considérait comme un citoyen du monde au service des princes humanistes de Bourgogne pour lesquels il écrivait des traités de rhétoriques politique. C’est en 1516 qu’il est nommé conseiller de Charles Quint et qu´il rédigea pour lui une Institution du prince chrétien dans lequel il lui exposait sa conception de la politique inspirée de l’évangélisme chrétien. Sous des fonds de Réforme protestante qui scindaient l’Europe en deux, Erasme préconisait un certain nombre de règles qui tendraient à désamorcer les antagonismes nationaux en faisant prendre conscience aux peuples européens de leur solidarités chrétienne, en fixant les frontières des Etats, en déterminant un ordre de succession uniforme aux différents trônes pour éviter toute contestation, en retirant aux princes le droit de déclarer la guerre de leur propre initiative et en organisant des arbitrages pour résoudre les conflits avant qu’ils n’éclatent. Plaçant longtemps ses espoirs dans la paix universelle chrétienne, Erasme engageait Charles Quint à gouverner à l’imitation du Christ pour instaurer la concorde entre les peuples.

Il n’est pas anodin de retrouver dans la pensée d’Erasme des conceptions intellectuelles qui ont traversé les siècles et se retrouve aujourd’hui à la base théorique de systèmes politiques. Son projet n’est pas moins que de fédérer les Etats européens en un Empire qui accordait une large autonomie de gestion à chacun d’eux. La conservation des frontières et la volonté de régir les échanges politiques sous une même bannière fait fortement penser à la conception même de l’Union Européenne. Ce rêve impérial ne dure pourtant qu’un temps et la paix d’Augsbourg entre protestants et catholiques n’est seulement qu’un écran de fumée voilant les profondes discordances culturelles entre les peuples européens.

En 1513, Nicolas Machiavel entame la rédaction du Prince. L’essai conseille à l’époque les souverains de la bonne manière d’obtenir le pouvoir et le garder. La célèbre maxime la fin justifie les moyens ouvre aux princes des perspectives nouvelles dans l’art de la politique. Dans le territoire italien du début de l’époque moderne, les principautés italiennes paraissent comme de petits états jouissant chacun d’une unité politique et territoriale. Au cours du XVIe siècle, le machiavélisme gagne peu à peu du terrain en séduisant les puissants de toute l’Europe et il n’est pas anodin pour François Ier d’user de tous les artifices pour conserver la souveraineté territoriale du royaume de France. L’idée d’ « Etat-nation » avec laquelle il faut se garder de faire des anachronismes acquiert une certaine substance au long du XVIe siècle. Les souverains veulent garder leur unité territoriale et cela vient achever le rêve impérial de Charles Quint dont l’abdication en 1557 du titre impérial montre la victoire d’une conception sur une autre. Machiavel l’emporte sur Erasme pour plusieurs siècles qui verront s’affirmer progressivement l’Etat-Nation en tant qu’entité territoriale et nationale si bien que l’idée d’empire semble vite dépassée et archaïque.

Pourtant, les malheurs des guerres des XIXème et XXème siècles ont considérablement affaibli cette raison d’Etat machiavélique. Il nait de la fin de la deuxième guerre mondiale un souhait profond d’une paix stabilisatrice et régénératrice de l’ordre social. La défense des frontières, la Realpolitik des relations internationales ou l’identité nationale sont désormais contrebalancées par le droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’imposition de solutions d’arbitrage dans les conflits entre les Etats, ou même le droit d’ingérence humanitaire. La création des organismes européens ne résulte pas moins que d’un retour d’une pensée érasmienne cherchant la concorde et la paix supranationale.

Si cette vision a pu fonctionner avec plus ou moins de succès jusque dans les années 2000, il est certain que les dernières péripéties de la vie politique européenne et mondiale amène à fortement nuancer ce retour d’un (con)fédéralisme nouveau.

Depuis la crise de 2008, il est certain que des nouveaux sentiments nationalistes ont émergé. Dans les pays d’Afrique du Nord, le printemps arabe est une revendication nationaliste – à connotation religieuse – d’une unité territoriale et politique forte. Les chutes de Mouammar Kadhafi et d’Hosni Moubarak sont les témoins d’un désir de défense et de reconnaissance nationale. En Europe, le désir d’un retour vers l’Etat-Nation se ressent par de nouvelles vagues des partis extrémistes. Alors qu’en Grèce, le parti néo-nazi est arrivé à entrer dans l’Assemblée, la côte de Marine Le Pen ne cesse d’augmenter en France. Hormis les théories racistes et xénophobes des deux partis, ils ont tous les deux le point commun de rejeter les structures super-étatiques comme l’Union Européenne. A un niveau plus bureaucratique, l’UE peine à trouver le cap de son action gouvernementale. Le couple franco-allemand cherche à guider l’Europe mais la crise active des tensions politiques qui ne donne que bien peu de raison à un organe européen pouvant apporter des réponses. D’une manière générale, les populations cherchent à se replier sur leur pays et l’Europe ne parvient pas à créer ce sentiment communautaire.

Même si la paix règne dans un continent qui était parcouru il y a encore 60 ans par les guerres, il est certain que le rêve européen – et le rêve d’Erasme – commencent à s’estomper face à la montée en puissance des couleurs vives des fascismes et nationalismes galvanisés par une grave crise économique. Il semble donc que Machiavel soit en train de remporter une nouvelle bataille dans la guerre perpétuelle entre un universalisme pacifique et une raison nationale protectrice.

Article initialement paru sur L’Ingénu, magazine informatique franco-allemand qui brosse le portrait politique, économique et social du monde en se donnant pour mission d’intéresser le lecteur, et particulièrement le jeune, à la réflexion politique."

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Vos commentaires

  • Le 3 septembre 2013 à 10:02, par Alexandre Marin En réponse à : Erasme et Machiavel : où navigue l’Europe ?

    N’est-ce pas un peu réducteur de comparer Machiavel et Erasme comme une opposition entre un « souverainiste » de la première heure et un fédérateur ? En effet, Machiavel plaidait pour une Italie unie, alors qu’elle était fragmentée, et dominée en grande partie par les puissances hispano-germanique et française. Le discours de Machiavel pourrait très bien s’appliquer à l’Europe d’aujourd’hui afin qu’elle ne soit pas tourmentée entre les puissances mondiales d’aujourd’hui, Etats-Unis, Chine, Russie...

    Il ne faut pas confondre état et état-nation. Machiavel prêche la mise en place d’un état au sens moderne, tel qu’il existait en Castille, en France ou en Angleterre. La nation apparaît avec la révolution française à partir du moment où le peuple devient le ciment unificateur du pays. L’état-nation s’installe après la guerre de 1870, avec des frontières bien définies, telles que nous les connaissons actuellement, à l’exception de l’Alsace et de la Moselle. Avant la révolution, le ciment unificateur des peuples qui constituaient nos pays actuels étaient les monarchies. Le « patriotisme » était la fidélité aux rois. Si le XVI° siècle est fameux dans l’Histoire de la pensée politique pour le triomphe du concept moderne d’état, la nation apparaît bien plus tard, et ce n’est pas Machiavel qui l’introduit.

  • Le 3 septembre 2013 à 10:16, par Fabien Cazenave En réponse à : Erasme et Machiavel : où navigue l’Europe ?

    Certains suggèrent qu’on peut considérer que les rapports internationaux fondés sur les relations entre Etats datent du XVIIe siècle : http://www.taurillon.org/Le-systeme-Westphalien-plus-qu-obsolete-un-systeme-illegitime,05936

  • Le 3 septembre 2013 à 15:27, par Alexandre Marin En réponse à : Erasme et Machiavel : où navigue l’Europe ?

    « Certains suggèrent qu’on peut considérer que les rapports internationaux fondés sur les relations entre Etats datent du XVIIe siècle »

    Juridiquement, c’est exact, mais politiquement, ils datent de la mise en place de l’Etat moderne à la fin du Moyen-Âge, avec la disparition de la féodalité.

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