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Fin annoncée du nucléaire en Allemagne en 2021

La victoire des anti-nucléaires ou le dernier espoir d’une coalition noire-jaune en disgrâce

, par Katharina Cheimanoff

La coalition noire-jaune a pris la décision de faire sortir son pays du nucléaire. Lundi 30 mai 2011, la « Commission pour l’éthique », qui avait pour mission d’étudier les 17 centrales nucléaires allemandes pendant 7 semaines a rendu un rapport de 48 pages au gouvernement allemand. Les 17 sages composant cette commission -soigneusement choisis par le pouvoir en place- sont persuadés que l’Allemagne est en mesure de sortir du nucléaire en 10 ans.

Auteurs

  • Adhérente aux Jeunes Européens-Bordeaux, étudiante en M2 droit des Affaires transfrontières, à Metz.

La chancelière allemande a décidé de suivre cette voie alors qu’elle a dans un premier temps essayé d’apaiser la crainte de ses concitoyens. Ce rapport de la « Commission pour l’éthique » prend en effet le contre-pied du rapport réalisé sur l’état des réacteurs allemand qui vantait la qualité et la sécurité de ceux-ci.

Une décision politique pour contrer les verts

La question du nucléaire est devenue en Allemagne un enjeu politique de taille et une course contre la montre pour les prochaines élections : qui proposera la sortie la plus rapide du nucléaire ? D’après un sondage réalisé par le magasine « Stern », après la catastrophe de Fukushima, 63 % des allemands voulaient sortir du nucléaire tout de suite ou au plus tard dans 5 ans.

Aujourd’hui, ce sont 56 % des Allemands qui souhaitent l’arrêt de la production d’énergie nucléaire dans leur pays et après les manifestations du week-end du 28 et 29 mai (250 000 participants dans 4 grandes villes d’Allemagne), la décision d’Angela Merkel vient à point nommé pour renouer avec l’opinion publique.

Avec la récente montée en flèche des Verts dans les « Länder », la coalition noire-jaune a dû faire volteface sur sa politique énergétique initiale pour contenter une grande majorité d’Allemands et peut-être marquer des points pour les prochaines élections.

Les grands groupes énergétiques ne sont pas satisfaits

Jusqu’en 2021, avec un délai supplémentaire possible d’un an pour trois réacteurs qui pourraient être nécessaires pour combler le déficit énergétique, l’Allemagne va devoir se rénover. Elle doit trouver au plus vite d’autres sources d’énergie qui pourront compenser l’énergie nucléaire (l’Allemagne avait en 2010 la 6ème production mondiale) et satisfaire les besoins du pays. Le cout de la reconversion énergétique pourrait atteindre les 58 milliards d’euros.

Les réacteurs seront laissés en place, l’un d’entre eux va continuer à produire une réserve de sécurité et les autres seront prêts à intervenir en cas de pics de demandes d’énergie qui ne pourront pas être satisfaits. Une réserve qui devra intervenir en cas de nécessité et malgré l’opinion publique. Un pic représente ainsi environ 2000 mégawatt, soit l’énergie de deux réacteurs nucléaires.

Pour parvenir à l’échéance de 2021, la coalition CDU/FDP propose un plan de diminution de la consommation en électricité et le maintien de l’impôt sur les énergies fissibles, déjà en vigueur depuis le 1er janvier 2011.

La fin du nucléaire signera la fin de cet impôt donc un trou béant dans les caisses de l’Etat allemand, et la possible débâcle des grands groupes énergétiques comme E.on, RWE, qui devront, pour survivre, s’adapter aux nouvelles formes d’énergie.

Une vague d’actions en justice contre l’impôt sur les éléments fissibles se prépare déjà dans les grands groupes énergétiques, notamment E.on qui a déposé une plainte contre le gouvernement vendredi 3 juin 2011, et Ralf Güldner, président de l’association du « forum nucléaire » allemand, prévient que d’autres groupes vont suivre. Ces sociétés pensaient que la coalition supprimerait l’impôt après avoir pris la décision de sortir du nucléaire, et ont donc la légère sensation de s’être fait avoir par la coalition.

Tout reste à faire en Allemagne

Pour la coalition, et surtout pour les Allemands qui ont clairement manifesté leur volonté de sortir du nucléaire, tout reste à faire. Le passage du nucléaire aux autres sources d’énergie va changer la société, l’organisation du pays, va nécessiter l’adaptation –obligatoire pour l’économie allemande- des grands groupes énergétiques.

Le groupe FDP admet déjà avoir des doutes sur la production suffisante d’énergie non nucléaire. La production des réacteurs pourra-t-elle réellement être compensée ? Le temps dira si l’Allemagne saura se transformer ou si, comme d’autres, elle devra se ravitailler en France et ailleurs pour satisfaire ses besoins énergétiques.

L’état de la sortie du nucléaire en Europe

L’Italie a signé la fin du nucléaire civil en 1987 mais le 22 mai 2008, un projet de construction de centrales nucléaires de nouvelle génération a été mis en place. Le 19 avril 2011, le projet a cependant été abandonné. Cependant, si l’Italie ne produit pas d’énergie nucléaire, elle en consomme, notamment en provenance de la France, et la société italienne Enel SPA investit dans la construction de réacteurs nucléaires en France et en Slovaquie et participe au développement de l’EPR.

Une sortie a été mise en place en Suède en 1980 et en Suisse mais de nouvelles centrales devaient être construites pour remplacer les centrales dangereuses. Ce projet a aussi été abandonné dans les deux pays suite aux évènements de Fukushima. La Suisse a ainsi annoncé la volonté de fermer ses centrales entre 2019 et 2034 mais cette décision doit encore être soumise à référendum. La Belgique a pris la décision de sortir du nucléaire en 1999 et la première phase va être atteinte en 2015. L’Espagne, quant à elle, interdit la construction de toute nouvelle centrale.

D’autres pays interdisent, eux, l’utilisation de l’énergie nucléaire et ont ainsi inscrit la non-utilisation nucléaire dans leurs lois nationales, comme l’Autriche par une loi de 1978 sur la non-utilisation du nucléaire, le Danemark, la Grèce, l’Irlande, la Norvège. Ces décisions de non-utilisation sont dans certains pays intervenues à la suite de la catastrophe de Tchernobyl.

Aucune politique énergétique européenne ?

Ainsi, aucun schéma de politique énergétique ne se dessine en Europe mais la plupart des pays ont réagi à la catastrophe de Fukushima. Le fait est que dans certains pays, le nucléaire est devenu plus un enjeu politique qu’une réelle question de fond sur le plan énergétique.

Anne Lauvergeon, la présidente d’Areva, s’attendait à « une réaction allemande spécifique », et la décision de la coalition CDU/FDP de sortir du nucléaire en 2021 dénote effectivement parce qu’elle est avant tout politique.

Cette précipitation de vouloir sortir en 10 ans du nucléaire est stratégique et vise à éviter les dommages aux prochaines élections et contrer les verts qui ont de plus en plus la côte. L’avenir nous dira si le jeu en valait la chandelle.

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P.-S.

Sources : Frankfurter Allgemeine Zeitung Nordbayerischer Kurier Spiegel online Le Monde Wikipedia

Vos commentaires

  • Le 10 juin 2011 à 09:58, par Aymeric L. En réponse à : Fin annoncée du nucléaire en Allemagne en 2021

    Je pensais que le nucléaire n’était pas une énergie de pics, mais de base ? Il me semble qu’on n’allume / n’éteint pas une centrale nucléaire aussi facilement pour satisfaire des pics de demande ?

    Sur le reste, n’oublions pas que la problématique n’est pas complètement la même en France et en Allemagne. La sensibilité antinucléaire des Allemands est beaucoup plus forte et ne se limite pas qu’aux Verts, et que les Allemands sont prêts à payer plus cher leur énergie, ce qui n’est pas nécessairement le cas en France. Par ailleurs, le nucléaire ne représente que 26,1% de l’électricité en Allemagne, contre 78% en France.

    Reste qu’on oublie un peu le climat dans cette affaire. Ca y est, il est certain qu’on ne respectera jamais l’objectif de limiter le réchauffement climatique à +2°C. Et tout le monde s’en fout.

  • Le 10 juin 2011 à 13:11, par HERBINET En réponse à : Fin annoncée du nucléaire en Allemagne en 2021

    Vers la Communauté Européenne de l’Énergie Lobbyiste, est-ce un métier ? Pour exercer ce beau métier dans les règles de l’art, voici quelques recommandations. Sans travail, le lobbyiste perd en crédibilité ; sans écoute, sans modestie, sans souplesse, la négociation aboutie logiquement sur un échec ; l’honnêteté financière proscrit les dessous de table tandis que l’honnêteté intellectuelle exige la vérification d’une information avant d’en effectuer le transfert. Grâce à un large champ de connaissances dans les sphères économiques et juridiques ainsi que dans les mécanismes institutionnels de la décision publique, le lobbyiste, par des argumentations éclairées, influence le processus décisionnel public. Fruit de maintes concertations qu’ autant de débats contradictoires entre les décideurs publics et privés, la décision finale est exclusivement du ressort du responsable politique, en sa qualité de dépositaire de l’intérêt général. Sur la question énergétique, qui peut contester son impact géostratégique avec pour enjeu la sécurité du monde ? Eu égard les fortes contraintes sécuritaires, il apparaît stratégique de coordonner les objectifs de libéralisation du marché, de sa qualité environnementale et de sa sécurité générale. Au-delà d’une opinion publique baignant dans l’euroscepticisme ambiant, la probabilité de la ratification d’un nouveau traité est nulle. Autres lamentations, autres dires, autres réserves. Effectivement, l’idée de cohésion européenne s’effriterait à cause de l’ « opt in » permettant à des États de rejoindre progressivement les autres membres. Force est de constater que l’Union Européenne mène une politique de l’énergie européenne sous le signe de l’exemplarité.

    Pierre-Franck HERBINET

  • Le 10 juin 2011 à 13:49, par Laurent Leylekian En réponse à : Fin annoncée du nucléaire en Allemagne en 2021

    Croire que l’on peut contrer une force politique en adoptant ses idées est une grave méprise. Les gens préfèrent toujours l’original à la copie. D’ailleurs, la décision de Merkel n’a fait que renforcer les Verts.

    C’est comme en France où, pour « tuer » le FN, le président Sarkozy a droitisé son discours. Bilan....

    Par ailleurs, sur le fond, je serais bien curieux de savoir comment l’Allemagne va gérer cette décision que je considère comme totalement démagogique et irresponsable.

  • Le 10 juin 2011 à 18:27, par Greg H En réponse à : Fin annoncée du nucléaire en Allemagne en 2021

    Une remarque à faire sur le projet allemand : Garder des réacteurs nucléaires pour servir de « soutient » aux pics de consommation est une bêtise : les centrales nucléaires sont « lentes » et ne peuvent pas réagir en temps réel aux variations de consommation sur le réseau. Ce choix est soit une décision stupide, soit une façon masquée de garder un peu d’énergie nucléaire dans la production électrique allemande.

  • Le 11 juin 2011 à 10:55, par HERBINET En réponse à : Fin annoncée du nucléaire en Allemagne en 2021

    Ancien membre de la commission énergie/climat du Mouvement Européen, Pierre-Franck Herbinet, représentant éclairé de la société civile, commente l’actualité européenne au sujet de la protection du climat et de la politique énergétique germanique. En abandonnant l’énergie nucléaire, l’Allemagne ouvre la voie de la performance durable. Sa décision singulière de renoncer à l’énergie nucléaire conduit le pays à relever un défi industriel majeur sans incidence aucune sur le nucléaire civil de ces partenaires européens. Cette prise de position a été soutenue par les influents Verts allemands et par l’opinion publique d’Outre-Rhin suite à la regrettable exception de Fukushima.

    Pierre-Franck Herbinet

  • Le 9 juillet 2011 à 15:47, par HERBINET En réponse à : Fin annoncée du nucléaire en Allemagne en 2021

    Cette strophe de Corinne Lepage, nous la brandissons : « Il est indispensable de passer d’un idéal de prospérité partagée, dont nous n’avons cessé de nous éloigner, à un idéal de bien vivre ensemble. » Et si nous imaginions un nouveau lien entre l’écologie et l’économie ?

    Comprendre le monde, arracher l’Europe de l’énergie à son réveil, percevoir les signaux du désastre écologique, résoudre les problèmes - économiques, monétaires et financiers - militaires, sociaux et éducatifs, rendre possible la soutenabilité, transgresser la pensée unique. Nul doute que tous ces défis, aussi immenses soient-ils à relever, la GENERATION de TRANSITION refusera l’effondrement et impulsera la renaissance, instaurera l’éthique dans les affaires et l’humanisme comme source de bonheur collectif et elle mettra en perspective l’efficacité économique des marchés avec les impératifs de soutenabilité. Sonnant la charge comme le tocsin, la génération de transition imagine désormais un scénario d’une Europe de l’énergie intégrée et coordonnée. N’ayant de cesse de rebattre les cartes de la politique européenne de l’énergie, des analyses fines de prospectives énergétiques laissent planer de lourdes incertitudes.

    Effectivement, les mesures déjà prises - réduction de la consommation, augmentation de la production, réorientation du mix-énergétique - n’auront à terme qu’une incidence faible sur le rétablissement climatique. La prospective « énergie - horizon 2050 » nous communique à mots ouverts que nos besoins mondiaux ne pourront pas être satisfaits. Effectivement les énergies renouvelables ne répondront qu’au tiers des besoins mondiaux tandis que deux milliards d’êtres humains supplémentaires vivront sur la Terre avec deux corollaires, une augmentation des tarifs énergétiques et une explosion des contraintes environnementales et humaines. Il est clair comme de l’eau de roche, que la réduction draconienne des émissions de CO2 est la condition sine qua non d’évitement de la très prévisible catastrophe climatique. In fine, le raisonnement de politique européenne de l’énergie nous conduit à une mise en perspective du choix du combustible en fonction de l’utilisation.

    Pierre-Franck Herbinet

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