
Ces lignes sont d’Amartya Sen, tirées d’un livre intitulé « Identité et violence ». A lui seul, il suffirait à clore, définitivement, le débat qui a récemment agité les français et leurs responsables politiques. Il semblerait malheureusement que les livres, même lorsqu’ils sont écrits par des économistes nobelisés, ne suffisent pas à instruire et à tempérer les ardeurs de certains de nos élus.
Identité et politique ne font guère bon ménage. Dans une certaine mesure, ces deux notions peuvent même être considérées comme exclusives l’une de l’autre. Elles s’opposent ou plus exactement ne peuvent cohabiter. La présence de l’une rend impossible celle de l’autre.
L’opposition essentielle de l’identité et de la politique.
La notion d’identité provient du latin « identitas », « qualité de ce qui est même ». Dans la sphère politique, qui s’intéresse au collectif, elle renvoie à l’idée d’une communauté d’individus semblables. Certes, personne ne m’est parfaitement identique, mais certains traits de mon être se retrouvent chez d’autres et permettent de définir des communautés, idéologiques, éthiques, religieuses, historiques, génétiques, géographiques… J’appartiens ainsi à différents groupes constitués par ceux qui me sont semblables pour telles ou telles raisons objectives et/ou subjectives. L’agencement de ces différentes identités constitue ma spécifité et permet de me définir en me distinguant des autres. L’imbrication de mes diverses identités constitue mon alterité et mon individualité.
L’identité à l’autre ne peut être totale et concerner l’ensemble de mon être, car cela signifierait que je n’existe plus, que je suis un autre, que je ne suis plus moi ou plutôt que moi est un autre.
Imaginons cependant un instant que cette identité absolue existe. Alors, je serai identique à mon prochain toujours en accord avec lui. Nul besoin d’instituer des règles de conduite pour nous permettre de vivre ensemble et de cohabiter. Nous aurions systématiquement le même avis et prendrions toujours les mêmes décisions. Les institutions politiques nécessaires pour régler nos conflits ou pour simplement décider ensemble seraient inutiles. Nous ne serions qu’un. La communauté que nous formerions ne serait pas réellement collective mais constituée par des êtres identiques, réagissant toujours de la même façon.
Ce n’est que parce que ce cauchemar n’est pas réel que la politique existe. La politique au sens noble, la Politeia des grecs, se définit comme l’art, ou la science, qui consiste à inventer des moyens permettant à des individus différents de résoudre ensemble des problèmes communs. Elle suppose la différence car elle vise précisément son dépassement. Que ce soit au sein de systèmes démocratiques ou dans des modèles autocratiques, quelque soit le degré de concentration de pouvoir et de liberté, la politique se définit toujours comme un moyen pour surmonter les différences en déterminant des méthodes permettant de décider pour tous.
La démocratie repose sur le postulat qu’il est possible de déterminer des solutions communes en permettant à chacun d’exprimer son point de vue et de faire valoir sa différence. La décision démocratique se distingue de celle autocratique car elle propose une solution de dépassement élaborée grâce à l’apport de l’ensemble des points de vue présents dans une communauté. En revanche la décision autocratique surmonte les différences en les annihilant et en faisant primer un point de vue sur les autres. Dans les deux cas, il s’agit de techniques visant à surmonter un état de fait, conséquence de nos différences.
Un rapide regard sur leurs définitions respectives permet de comprendre qu’identité et politique sont des notions qui s’opposent irrémédiablement. C’est l’absence d’identité qui rend nécessaire la politique.
Les fictions de l’identité nationale et la redéfinition de la politique
Les fictions consistant à renverser la problématique et affirmer que les systèmes politiques – en particulier les Etats – ne peuvent se constituer sans qu’il y ait une identité entre les membres du groupe, ou à l’inverse, que la constitution d’un système politique créerait, à terme, une identité entre les membres de la communauté sans laquelle elle ne pourrait subsister, reposent sur des abus de langage. Ces fictions ont historiquement servi de fondement à l’oppression, la tyrannie, la volonté d’agression et de domination. Elles sont aujourd’hui au cœur du débat sur l’identité nationale.
Elles reposent sur une redéfinition de ce qu’est la politique : il ne s’agit plus de rechercher des moyens pour prendre des décision collectives dans le cadre d’une communauté constituée d’êtres différents mais de sublimer une forme d’identité réelle ou imaginaire des membres de la communauté. Cette identité sublimée est forcément fictive car si elle était réelle, la communauté serait constituée de clones. Et naturellement, la politique telle que définie précédemment, existe toujours puisqu’il faut nécessairement continuer à prendre des décision pour la communauté.
La raison d’être de ces fictions est simple : il s’agit de faire accepter aux membres d’une communauté des décisions autoritaires, c’est-à-dire qu’il s’agit de faire croire qu’une décision politique exprimant l’opinion d’un seul ou uniquement d’une composante de la communauté est en réalité nécessairement partagée, acceptée par tous. Telle ou telle décision ou orientation devient constitutive de notre appartenance à une communauté politique. Il ne peut y avoir de dissension au sein de la communauté nationale absolue. Celui qui n’est pas d’accord ne fait tout simplement plus partie de cette communauté. Celui qui veut faire partie de la communauté doit nécessairement en accepter toutes les conséquences.
Ce processus explique pourquoi le mythe de l’identité nationale s’est construit et renforcé en des périodes où, pour des raisons plus ou moins légitimes, les gouvernants avaient besoin de souder la communauté nationale, de faire en sorte que de nécessairement plurielle elle se perçoive comme unique. Naturellement, les périodes de guerre ou d’avant guerre représentent des paroxysmes de la construction du mythe identitaire : unifier la communauté apparait comme une condition de sa survie.
Les conséquences du mythe
Le mythe de l’identité nationale s’apparente alors à une simple technique, relativement archaïque, servant à justifier l’autoritarisme. Il ne peut engendrer qu’aveuglement, repli sur soit et violence car il procède d’une volonté d’annihiler ce qui fait précisément la richesse d’une communauté, sa diversité, sa capacité à créer des échanges, à s’intéresser à autre chose qu’à soi. Il détourne les individus de la recherche de meilleures institutions politiques puisque celles-ci apparaissent désormais secondaires. L’important n’est plus de respecter l’avis de l’autre mais de s’assurer que nous ayons tous le même avis. . L’affirmation du mythe détruit également toute volonté de progrès des individus, enfermés dans une vision figée de leur propre identité. Il ne s’agit plus de se construire une personnalité, une individualité, mais de ressembler à quelque chose qui existe. L’œuvre d’autosatisfaction, pour ne pas dire auto-glorification qui découle de l’affirmation d’une identité nationale, limite l’horizon des individus, ils n’aspirent à n’être qu’un seul être, forcément aride et desséché.
Ainsi le mythe de l’identité nationale est non seulement nuisible car il occulte la véritable fonction de la politique et favorise l’autoritarisme au détriment de la démocratie, il empêche également à la politique de servir l’émancipation personnelle des membres de la communauté. La force de la démocratie n’est pas seulement de respecter les différences tout en facilitant la prise de décision commune. C’est également sa capacité à poser les fondements nécessaires à l’échange, à la confrontation à l’autre, de créer les conditions de l’émancipation et du progrès.
Le débat sur l’identité n’a donc aucune vertu. Il ne peut produire aucun bienfait pour la communauté. Il a pour unique fonction d’exclure les uns pour condamner les autres à une existence d’aliénée. Il n’a rien à faire dans une démocratie qui repose sur le postulat que l’ouverture à l’autre constitue un progrès en soit.


