
Le Taurillon : L’intégrité territoriale de la Serbie est inscrite dans la Constitution. Est-il possible ne serait-ce que légalement pour le Kosovo d’accéder à l’indépendance ?
Sonja Biserko : Ce préambule de la Constitution auquel vous faites allusion indique effectivement que le Kosovo fait partie de la Serbie, mais il a été utilisé pour mobiliser politiquement sur ce thème. La scène politique a été homogénéisée, spécialement entre les trois partis les plus importants : le Parti radical [SRS], le Parti démocratique de Serbie [DSS] et le Parti démocrate [DS]. En fait je pense que la plupart des politiciens en Serbie –et les citoyens également– savent que le Kosovo est perdu pour la Serbie, mais ils tentent d’utiliser la question pour obtenir une compensation.
Ce à quoi ils ne s’attendaient pas, c’est que l’Union Européenne s’unisse, en réaction à la Russie. On peut donc dire que Poutine rassemble les Européens. Mais personne ne peut dire ce que la Russie fera au Conseil de Sécurité car il n’a pas réussi à diviser l’Europe. Et c’est évident que la Russie a besoin de l’Europe en tant que partenaire et que c’est un intérêt bien plus important que le cas de la Serbie. Je pense que la Russie utilise la Serbie dans ce jeu. Jusqu’où ira-t-elle, nous le verrons dans les prochaines semaines ou mois.
Le Taurillon : Les trois partis que vous avez mentionnés (SRS, DSS, DS) mentent-ils donc simplement au peuple ? Ils disent quelque chose, c’est-à-dire qu’ils refusent l’indépendance du Kosovo, et en fait ils utilisent juste cela comme une stratégie pour l’avenir de la Serbie ?
Sonja Biserko : Oui. Absolument, oui. Beaucoup de personnes savent que le Kosovo est perdu, et ils vous le diront. Ils diront que le Kosovo est notre terre et qu’il ne devrait pas être abandonné, mais c’est plus une réaction émotionnelle que réaliste, parce que ce par quoi le peuple est réellement concerné est leur vie de tous les jours parce que tout ceci dure depuis trop longtemps. Ils veulent un changement réel dans leur vie, un avenir pour leurs enfants, pour eux-même. Je dirais que pour la première fois on a une sorte de réflexion rationnelle mais bien sûr, il ne faut pas sous-estimer le potentiel du dessein de certains d’organiser des forces paramilitaires qui sont sur place et qui disent « nous nous battrons pour le Kosovo ». Notre ministre pour le Kosovo dit « nous nous battrons pour le Kosovo, ensuite Tadic (président serbe) dit « non, nous devons garder le Kosovo, mais pas par la guerre ».
Nous aurons toutes ces nuances à propos de la manière dont ils traitent la question du Kosovo, mais en fait, je pense qu’ils essaieront de prévenir toute personne qui dirait quoique ce soit sur la scène médiatique et que la scène médiatique va laisser tomber toute interprétation rationnelle. Je pense que dans les prochains mois, la scène médiatique va être complètement fermée à tout ce qui n’est pas lié au Kosovo.
Le Taurillon : Quelle pourrait alors être la position de la Serbie ?
Sonja Biserko : Elle ne reconnaîtra aucune solution pour le Kosovo si celle-ci n’émane pas du Conseil de Sécurité. En fait, ce que [les dirigeants] veulent, ce qu’ils attendent, c’est que les Albanais déclarent unilatéralement l’indépendance, auquel cas la Serbie, ou les Serbes du nord du Kosovo vont déclarer leur indépendance du Kosovo. C’est le scénario attendu, qui est très clair.
Dans le même temps, il y a deux choses importantes dans l’ombre du Kosovo à savoir. Le premier est que Kostunica [premier ministre serbe] l’utilise comme une obstruction à l’orientation européenne qu’il essaye de repousser ou d’arrêter de manière générale. C’est maintenant assez clair, après les dernières années, qu’il est anti-Européen.
Deuxièmement, de nombreux ‘tycoons’ serbes n’ont aucun intérêts à l’ouverture européenne, et c’est également quelque chose qu’ils essayent de retarder au maximum parce qu’ils ont toujours intérêt à cela dans, si je puis dire, ce pays sans règle. Aujourd’hui, leurs intérêts priment sur l’intérêt de la Serbie.
Et un troisième point important est que Kostunica et la classe politique tentent de reconsolider leurs positions pour dessiner l’avenir politique de la Serbie. Dans ce scénario, ils essayent vraiment de réduire au silence tous ceux qui ont une voix différente ou qui ont des propositions alternatives, comme la coalition LDP [Parti libéral-démocrate] et les ONG qui ont été impliquées dans la question du Kosovo ou qui ont travaillé là pendant des années.
L’exemple le plus éloquent a été l’incident qui est intervenu lorsque deux journalistes de B92 [radiotélévision libre] essayaient de faire la promotion de leur livre, et qu’ils ont été stoppés par je ne sais combien de personnes –des centaines– qui étaient organisées, qui sont venus en bus de manière organisée. Il y avait des centaines de policiers qui ont conseillé [aux journalistes] de quitter les lieux au risque de se faire envahir. Ce n’était pas spontané, c’est juste un projet de ce qui se passer ici en Serbie dans les prochains mois.
Le Taurillon : Si le Kosovo déclare son indépendance, que pourrait être d’après vous l’impact sur la scène politique serbe : une radicalisation ou une libéralisation des partis politiques ?
Sonja Biserko : Nous sommes déjà très radicalisés. Je pense qu’ils vont mettre le Kosovo à l’agenda politique jusqu’à ce que tout soit terminé. Ils ont menacé de rompre les relations avec tout pays qui reconnaîtrait le Kosovo. Je ne peux pas anticiper, mais c’est dur de croire que la Serbie va rompre ses relations avec l’ensemble de l’Union Européenne et avec les Etats-Unis. C’est une sorte de fiasco. Je pense que ces huit-neuf années ont révélé les vraies couleurs du nationalisme serbe. Milosevic, c’était du nationalisme de gauche, et ceci est du nationalisme de droite. Ils n’ont pas le même projet. Je crois que c’est la fin de l’aventure serbe que je nomme le « projet national de la Serbie ». C’est très dur pour nous ici de comprendre et de vivre avec tout ça, mais pour nos voisins et la communauté internationale, ça a été une vraie révélation et le point final de ce qui s’est passé.
Le Taurillon : Vous analysez vraiment la question du Kosovo en Serbie comme un écran de fumée ?
Sonja Biserko : Oui.
Le Taurillon : Le gouvernement serbe dit que si le Kosovo déclare unilatéralement son indépendance, il fermera la frontière. Ne pensez-vous pas que les premières victimes de ce geste seraient les Serbes, précisément ?
Sonja Biserko : Ceci montre aussi qu’ils n’ont rien à faire du peuple. Ils ne se soucient que du territoire. Mais évidemment, ça créerait des problèmes pour le commerce. Vous savez, il y a beaucoup de communication au Kosovo entre les deux communautés, particulièrement par le commerce. La Serbie est le plus gros importateur du Kosovo. Il y a de la communication entre les sociétés civiles, dans le domaine de la jeunesse, ou des relations humaines…Ce sont là des coopérations très intenses mais qui ne sont pas couvertes par les médias. C’est donc une décision à l’encontre du peuple lui-même. Comme je l’ai dit, ça montre assez clairement qu’ils ne s’intéressent pas aux individus.




