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Interview de Mme Fischer : « Le fédéralisme, c’est un rapprochement des nations »

, par Lucas Buthion

Claude Fischer est Présidente du think tank « Confrontations Europe ». De passage dans la ville rose pour une conférence dans le cadre du Réseau européen des Ecoles de l’Europe [1] , elle a répondu aux questions des Jeunes Européens Toulouse.

Claude Fischer,Présidente du think tank « Confrontations Europe »http://www.confrontations.org/fr/

Auteurs

  • Ancien Vice-président des Jeunes Européens-France

Le think tank « Confrontations Europe » a publié au mois de novembre dernier un « Manifeste pour une Eurozone solidaire et intégrée », appelant à la sauvegarde de l’Union monétaire et à la relance de l’intégration européenne. L’Eurozone se situe donc à ce point « au bord du gouffre » ?

Il existe un risque de désintégration, et plusieurs phénomènes menacent notre Union :

D’abord la crise : elle est en grande partie le résultat des différentiels énormes de compétitivité entre les Etats de la Zone Euro. Ceci, conjugué à l’absence d’endiguement des dettes publiques, fait que les économies des pays les plus faibles sont les plus durement touchées. Ensuite la zizanie politique avec des Etats qui se divisent, certains comme le Royaume-Uni ne voulant pas davantage d’intégration, d’autres ne voulant pas partager leur souveraineté et d’autres ne voulant pas payer pour les autres. Il n’y a pas de solidarité. Les solutions (politiques budgétaires et fiscales, rénovation du Marché intérieur avec des politiques industrielles, l’investissement de long terme…) ne sont pas imaginées dans une perspective européenne, alors que c’est à cette échelle qu’elles pourraient se révéler efficaces. Enfin, les sociétés se replient sur elles-mêmes : elles ne s’impliquent pas car elles ont peur, et la responsabilité des Etats et des acteurs pour les mobiliser n’est pas assumée.

Tous ces éléments font que l’Eurozone est vécue à l’extérieur comme une zone à risque pour les investisseurs, et les dégradations récentes des notes souveraines de plusieurs pays de la Zone en témoignent. Il ne faut pas pour autant diaboliser cette situation, mais la prendre suffisamment au sérieux pour agir et éviter de nous abimer dans le gouffre.

C’est précisément pour sauver l’Eurozone de l’effondrement que les Etats membres de celle-ci ont décidé, en décembre dernier, de négocier un traité sur l’Union budgétaire. Or, on l’a vu la semaine dernière durant la session plénière du Parlement européen à Strasbourg, cette initiative a été fortement décriée par les Députés européens. En quoi, selon vous, ce Traité n’est-il pas une étape dans la bonne direction ?

Confrontations Europe en appelle à une réforme des traités, car les Traités actuels ne permettent pas un partage de souveraineté dans le domaine des politiques économiques, qui restent encore aujourd’hui une compétence nationale.

Néanmoins, ce nouveau Traité ne se prépare pas dans les meilleures conditions. Il prévoit en effet un durcissement de la discipline budgétaire, mais ne prend pas en compte les politiques de croissance. Dans ces conditions, le risque est grand d’aboutir à une « coquille vide », voire à une aggravation du problème, comme l’illustre le cas de la Grèce : son déficit n’a cessé de se creuser depuis qu’elle reçoit de l’aide européenne, et si on ne l’aide pas à retrouver le chemin de la compétitivité et de la croissance, cette aide sera un puits sans fond.

Il faut donc un Traité qui « marche sur les deux pieds », alliant stabilité et croissance, et dont l’application puisse être contrôlée par l’Union européenne. Chaque Etat membre ne peut pas faire ce qu’il veut, en ignorant ses voisins, car les choix politiques des uns en matière de dépense ont des répercussions sur l’ensemble de la Zone Euro. De même, un pays ne peut se mettre en déficit, et venir demander l’aide européenne : il y a des règles à respecter.

Cependant, il est très insuffisant de demander aux Etats de baisser leurs dépenses, et cela ne doit pas être fait n’importe comment. Il faut créer des objectifs de croissance, des investissements dans le capital humain, dans les réseaux, dans les entreprises et les secteurs productifs, pour créer de la valeur ajoutée. Il va falloir aussi achever notre marché intérieur par des politiques communes avec, bien sûr, une vraie politique sociale, mais également une politique industrielle européenne, et créer des biens publics sur ce marché.

L’enjeu n’est rien de moins que d’assurer la transition vers l’Europe de demain, dans laquelle la prospérité des citoyens sera préservée. Sinon, les Européens ne garderont pas leur prospérité.

Justement, parmi les mesures que vous appelez de vos vœux dans ce Manifeste, figure notamment la négociation d’un « Traité pour l’Eurozone ». Quelle serait la teneur d’un tel Traité ?

Un tel Traité serait un moyen pour bâtir un gouvernement économique européen, mettre sur pied un Ministère de l’économie et des finances européen, qui pourrait prendre les décisions, fédérer des choix collectifs, surveiller les budgets nationaux, et élaborer un budget communautaire. On attend donc un véritable gouvernement économique.

Ce n’est pas la BCE qui peut jouer ce rôle, mais elle peut accompagner un gouvernement économique fort. De même, la Commission ne peut pas être ce gouvernement économique : elle n’a jamais été pensée dans cette perspective. Elle n’est qu’un exécutif mandaté par les Etats, elle a déjà le mandat de la concurrence, qu’elle assume plus ou moins bien avec parfois beaucoup de zèle, parfois avec trop de laxisme. C’est d’ailleurs un énorme problème de la Commission, qui se trouve affaiblie et n’a pas su jouer son rôle. Son Président n’a peut-être pas été à la hauteur des évènements, mais au-delà, c’est le système lui-même qui comporte des failles : les commissaires, trop nombreux, n’arrivent pas à travailler en collégialité, Les Directions générales tendent à travailler seules, ou entre elles dans un rapport de rivalité et de concurrence, ce qui nuit aux synergies et à la bonne gouvernance au sein de l’institution.

Pour pallier ces difficultés, il faudra adopter une voie à la fois communautaire et intergouvernementale, mais pour aller vers plus de fédéralisme. Ce fédéralisme, c’est un rapprochement des nations, une gouvernance en partenariat avec des institutions européennes qui restent en tension mais soient plus responsables, plus légitimes.

Au-delà des enjeux en termes d’achèvement du marché intérieur, de gouvernance économique ou de réforme institutionnelle, votre Manifeste estime crucial de relever le « défi démocratique » pour construire une Union européenne dynamique et viable. Quelles mesures concrètes défendez-vous afin de relever un tel défi ?

Relever le « défi démocratique » que nous évoquons dans le Manifeste, ce n’est pas demander aux gens de voter ou pas pour une Constitution, mais c’est élaborer un projet avec les gens, pour que demain les choses murissent, et qu’on aille alors vers une Constitution. Il ne faut pas « mettre la charrue avant les bœufs », sous peine de voir se reproduire le scénario de 2005 aux référendums français et néerlandais.

Y parvenir passe par l’invention d’un nouveau modèle démocratique : la démocratie européenne participative. Celle-ci est basée sur trois piliers. L’éducation/formation tout d’abord, en mettant l’accent sur la formation des enseignants et professeurs à l’Europe. Les Ecoles de l’Europe sont de ce point de vue d’excellentes initiatives, qui doivent être développées. L’enjeu d’information ensuite. Il y a là un devoir des médias, mais aussi des forces sociales (syndicats), politiques (partis) et de l’Etat. Ce rôle de relai doit être mené au plus bas niveau, de manière décentralisée.

Enfin, la réforme du système représentatif. Confrontations Europe prône ainsi la fin du cumul des mandats, une rotation des rôles, et des listes transnationales aux élections européennes ouvertes aux acteurs de nos sociétés civiles. Cette démocratie européenne participative passe enfin par la création d’une société civile européenne dotée d’institutions locales, nationales et européennes, à travers lesquelles les gens pourraient participer à l’élaboration des choix collectifs et évaluer leur efficacité, gauche et droite mélangées : Ce clivage gauche- droite est un obstacle à l’exercice de la démocratie participative.

Vous évoquiez à l’instant l’importance de l’information dans l’édification d’une démocratie européenne participative…En ces prémisses de campagne pour l’élection présidentielle française, quel est votre sentiment sur la qualité de l’information et du débat politique en matière d’Europe dans l’hexagone ?

La campagne me paraît mal engagée. Les primaires socialistes, dont on a dit tant de bien dans les médias, ont figé le débat avec la société. On a vu durant celles-ci les discussions s’axer davantage sur l’identité du candidat, plutôt que sur le contenu du projet politique, et notamment en matière d’Europe. On attend encore de savoir quel est le projet de François Hollande ; son axe de bataille contre le monde de la finance est intéressant mais c’est beaucoup trop court. Il faut dire quelle transformation sociale il va engager pour la France dont le modèle social est en crise. Tous les candidats doivent poser la question de l’emploi et de l’investissement et nous dire quel rôle la France doit jouer en Europe.

L’Europe est confrontée à une crise grave, profonde et durable : dans le cadre de cette campagne électorale, on devrait savoir quels sont les défis communs auxquels la France est confrontée avec les autres pays européens, on devrait éclairer les enjeux européens pour mieux penser les réformes en France et mieux concevoir nos politiques nationales. On doit nous dire si demain on est prêt à gouverner avec nos partenaires européens et à lâcher un peu de souveraineté pour être davantage solidaire des autres peuples européens. Ce sont pour moi les seuls débats qui vaillent dans la campagne électorale, et on ne les a pas pour l’instant.

C’est regrettable car les élections françaises, comme le seront les élections en Allemagne et en Italie en 2013, devraient être une occasion formidable de poser les questions sur l’avenir de l’Europe.

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Vos commentaires

  • Le 31 janvier 2012 à 09:28, par herbinet pierre-franck En réponse à : Interview de Mme Fischer : « Le fédéralisme, c’est un rapprochement des nations »

    La belle étoilée en risque majeur de turbulence

    L’absence d’embellie de la vieille Europe glace le sang des européistes, lesquels dénoncent le gel du projet européen sans une vision d’une Europe intégrée. Les temps anciens, Vaclav Havel livra une vision libre - L’Europe n’acceptera plus jamais d’être divisée - ; les temps modernes, les peuples européens impulsent une ère vertueuse en lissant les risques, en évitant tout risque majeur de turbulence, en coulant dans le marbre la solidarité et la discipline, en reliant la compétitivité, la consommation, la croissance et l’emploi, en impulsant la sobriété et la croissance soutenable, en primant la démocratie politique et en généralisant le principe de précaution.

    Pierre-Franck HERBINET

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