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L’Autriche-Hongrie, expérience d’un fédéralisme raté

, par Arnaud Huc

Lorsqu’à la suite de la défaite de Sadowa (1866) face à la Prusse Francois-Joseph, empereur d’Autriche, décide de transformer son pays en double monarchie ne se doute-t-il pas que l’Autriche-Hongrie va devenir une expérience intéressante de fédéralisme dans un Etat multinational ?

Carte des minorités dans l'empire austro-hongrois – Auteur : Eric Fischer - Certains droits réservés

Auteurs

  • Étudiant en Science Politique à l’Université de Montpellier.

Mots-clés

Répondant aux aspirations de la nation hongroise, qui en 1848 avait fait son printemps des peuples en conduisant une véritable révolution, ce compromis va créer un Etat binational original qui à bien des égards sera source d’inspiration pour les tenants d’une Europe fédérée.

L’Autriche-Hongrie en 1867, une version réduite de l’Europe

L’Empire d’Autriche qui tout au long du XVIIIe et du début du XIXe était le chef de fil de la mouvance réactionnaire en Europe a tenté, à partir de 1867, de répondre au problème des nationalités qui dans cet Empire plus qu’ailleurs, allait être problématique. En effet l’empire austro-hongrois n’était pas uniquement composé des Autrichiens et des Hongrois, mais d’une multitude de peuples et de nations qui coexistaient au sein d’un même espace politiquement unifié.

Ainsi, on trouvait dans cet Empire 12 millions d’Autrichiens, 10 millions de Hongrois, 6 millions de Tchèques, 5 millions de Polonais, 4.5 millions de Serbo-croates, 4 millions d’Ukrainiens, 3 millions de Roumains, 2 millions de Slovaques, 1 million de Slovènes, et presque 1 million d’Italiens . En somme, la diversité autro-hongroise n’avait rien à envier à la diversité de l’Europe d’aujourd’hui. Il s’agissait d’une Europe à petite échelle. Bien sur, à cette diversité culturelle s’ajoutait la diversité linguistique puisque coexistaient dans l’Empire des langues germaniques, slaves, latines et finno-ougriennes. Enfin coexistaient dans l’Empire des religions chrétiennes tels que la catholicisme ou le protestantisme, mais aussi la religion juive en Galicie, ou musulmane en Bosnie à partir de 1908.

De plus, non seulement la population de l’Empire était multiple, mais les différentes cultures et langues vivaient dans des espaces fortement métissés, une naissante mobilité des populations avait contribué à mélanger plus ou moins les différentes nations, ce qui rendra en 1919 difficile un découpage des frontières selon les nationalités.

Le compromis autro-hongrois, un début de réponse au problème national En 1867, le compromis entre l’Empereur et la nation hongroise va diviser un empire autrefois plus ou moins unitaire en double monarchie. L’empereur sera à la fois empereur d’Autriche et roi de Hongrie. Les deux Etats seront liés entre eux au niveau de la politique étrangère, de la défense et de la finance, mais dans tous les autres domaines chaque Etat aura ses ministères propres. Ainsi, ce compromis mettra en place un véritable fédéralisme au sein d’un Empire multinational.

D’autre part, le pays à partir de cette époque sera divisé en deux ensembles géographiques distincts, l’un est la Cisleithanie autrichienne, l’autre la Transleithanie Hongroise. Chaque ensemble regroupant en son sein plusieurs minorités tels que les Tchèques et les Italiens coté autrichien et les Slovaques, Roumains, Polonais, Ukrainiens coté Hongrois.

Pourquoi ce système qui pouvait paraitre en avance sur son temps n’a-t-il pas fonctionné ? Pourquoi les minorités de l’Empire que sont globalement les Slaves et les Roumains ont elles continué à rêver d’indépendance alors que les Hongrois et les Autrichiens se satisfaisaient de ce compromis ? La réponse est simple, le compromis de 1867 fut seulement binational dans un Etat qui englobait onze nationalités. De plus, le gouvernement du Royaume de Hongrie, beaucoup plus réactionnaire qu’en Autriche, a mené une forte politique de magyarisation des minorités, ce qui contribua à rendre virulentes les différentes minorités locales.

L’échec de la fédération danubienne

Quelques années avant l’éclatement de la première guerre mondiale, l’idée d’une triple monarchie associant les Tchèques à la double monarchie autro-hongroise commença à se développer au sein de l’Empire. Il s’agissait en réalité d’associer tous les slaves à un Empire qui aurait été une fédération danubienne. Malheureusement, la première guerre mondiale détournera l’empereur Charles de ce projet.

L’Autriche-Hongrie aurait-elle pu devenir le premier exemple de fédéralisme européen ? C’est peu probable. Elle n’a finalement pas su évoluer pour répondre au défi national du XXe siècle et s’est cantonné à appliquer un compromis autro-hongrois qui ne devait être que temporaire. Certainement les différentes nations de l’Empire auraient été moins virulentes si une véritable fédération des onze nationalités de l’Empire avait vu le jour en Europe danubienne. L’idée d’ailleurs, d’Etats Unis de grande Autriche fut proposée par Aurel Popovici en 1906, idée qui resta sans suite.

L’Empire austro-hongrois n’a d’ailleurs pas survécu à la première guerre mondiale, c’est le principe des nationalités de Wilson qui s’est imposé dans cet espace anciennement unifié. Principe qui sera directement cause de la seconde guerre mondiale tant les irrédentismes allemands, hongrois et italiens seront fort en Europe centrale.

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P.-S.

Sources :

*BERENGER, Jean, L’Autriche-Hongrie 1815-1918, Armand Colin, 2008.

*BERENGER, J. (1990). Histoire de l’empire des Habsbourg, 1273-1918. Paris : Fayard.

*BERENGER, J. (2008). L’Autriche-Hongrie 1815-1918. Paris : Armand Colin.

Vos commentaires

  • Le 14 octobre 2012 à 10:02, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : L’Autriche-Hongrie, expérience d’un fédéralisme raté

    Il me semble un contre-sens de parler de fédéralisme au sujet d’une monarchie, fut-elle double. Le fédéralisme politique implique la participation des entités fédérées à la définition de la politique fédérale, pas seulement l’autonomie législative. Une déconcentration administrative ou une décentralisation législative, dans un État formellement fédéral (comme feu l’Union soviétique) mais soumis à un pouvoir central unique et autoritaire est sans commune mesure avec un État fédéral qui implique nécessairement une division du pouvoir politique, et donc une forme de démocratie.

  • Le 14 octobre 2012 à 11:09, par Ronan En réponse à : L’Autriche-Hongrie, expérience d’un fédéralisme raté

    Certes, mais (contrairement à une certaine propagande de guerre...) l’Autriche-Hongrie n’était alors pas un régime autoritaire (bigre, Clemenceau a encore frappé...), mais bien une monarchie parlementaire qui n’avait alors finalement déjà plus grand chose à envier au système politique de l’actuel Royaume-Uni, par exemple.

    On peut néanmoins reprocher deux choses à l’article :

    1. A propos de la mise en place de la « Double-Monarchie », il est dommage de ne pas parler davantage des compromis tchèque (et croate) également élaborés au sein des entités de Cis- et Trans-Leithanie (Autriche et Hongrie) (Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Compromis_croato-hongrois ).

    2. Il est regrettable de ne pas davantage parler du projet « fédéral » d’Aurel Popovici, en 1906. D’autant plus qu’il avait reçu l’aval de l’archiduc François-Ferdinand, prince héritier de la « Double-Couronne » : celui-là même qui s’est fait assassiner à Sarajevo... (Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tats-Unis_de_Grande_Autriche).

  • Le 14 octobre 2012 à 11:23, par Arnaud Huc En réponse à : L’Autriche-Hongrie, expérience d’un fédéralisme raté

    Je comprends que qualifier l’Autriche-Hongrie de modèle fédéral peut susciter des interrogations. Néanmoins, cet État fut-il monarchique était une monarchie constitutionnelle, et en ce sens existait une vie politique et démocratique. Le gouvernement (ou plutôt les gouvernements hongrois et autrichiens) étant nommés en fonction de la couleur de l’assemblée.

    Le fédéralisme autro-hongrois est juste plus particulier que les formes classiques de fédéralisme, mais les autrichiens tout comme les hongrois participaient bien à la conduite de l’État, (la dichotomie entre les deux posant certains problèmes).

  • Le 14 octobre 2012 à 12:50, par Julien-223 En réponse à : L’Autriche-Hongrie, expérience d’un fédéralisme raté

    Deux questions : A quel point la dislocation de l’Empire est-elle le résultat de ses contradictions internes, c’est-à-dire de son propre échec ?

    Dans quelle mesure résulte-t-elle aussi de la volonté des grandes puissances de le démanteler, et donc en quelque sorte d’un concours de circonstances ?

  • Le 14 octobre 2012 à 13:17, par Arnaud Huc En réponse à : L’Autriche-Hongrie, expérience d’un fédéralisme raté

    Pour vous répondre Ronan, vous avez raison de souligner que le compromis croato-hongrois et le projet d’États-Unis de grande Autriche sont importants. Néanmoins les sources sur ces deux thèmes sont extrêmement réduites, tant en Français qu’en Anglais et, ne parlant pas allemand, je n’ai pas pu m’informer sur ces projets qui sont d’avantages étudiés dans cette langue.

    Il aurait été pour moi difficile d’approfondir ces sujets en ne me basant que sur les écrits de wikipedia.

  • Le 14 octobre 2012 à 16:48, par Arnaud Huc En réponse à : L’Autriche-Hongrie, expérience d’un fédéralisme raté

    Pour vous répondre Julien,

    La dislocation de l’empire autro-hongrois est la combinaison de tensions internes et d’une volonté des grandes puissances. Contrairement à ce qui peut être communément admis, l’Autriche-Hongrie ne s’est pas effondré militairement en 1918.

    Par contre, l’Autriche-Hongrie a souffert d’un essoufflement de son modèle et d’un ras le bol des minorités qui lors du traité de Versailles furent présentes pour réclamer l’indépendance de leurs États. Cette volonté d’indépendance a d’ailleurs été actée dans le traité de Trianon en 1920.

  • Le 14 octobre 2012 à 18:13, par Ronan En réponse à : L’Autriche-Hongrie, expérience d’un fédéralisme raté

    Arnaud, vous vous sous-estimez, vous aviez là déjà largement de quoi faire :

    Avec des informations référencées, sourcées et des documents mis en lien (notamment sur la page en langue anglaise...) (Cf. http://www.centrulgafencu.ro/user/image/12isac.pdf ).

  • Le 8 février à 18:40, par Preston Camille En réponse à : L’Autriche-Hongrie, expérience d’un fédéralisme raté

    Une erreur qui n’est pas anodine à mon avis (compte tenu des événements des années 30) s’est glissée dans votre article : "Ainsi, on trouvait dans cet Empire 12 millions d’Autrichiens, 10 millions de Hongrois, 6 millions de Tchèques (...).

    Dans la partie autrichienne de l’Empire, la notion d’autrichien n’avait pas un sens ethnique. Il recouvrait soit les habitants des provinces de Basse-Autriche et de Haute-Autriche (sortes d’Ile-de-France autrichien), soit l’ensemble des sujets de la couronne autrichienne.

    En revanche, il y avait 12 millions d’allemands, l’une des nationalités reconnue par l’Empire. On le voit d’ailleurs écrit très clairement « Germans » sur votre carte de l’Empire avec les majorités ethniques.

    Dans nombre de grandes villes orientales de l’Empire (isolées au milieu des campagnes de Haute-Hongrie (Slovaquie), moraves, transylvanes, bohêmiennes, galiciennes, hongroises etc), ces allemands étaient des juifs.

    Lorsque l’Empire fut disloqué, une république allemande d’Autriche fut proclamée, incorporant une partie seulement des territoires autrichiens à majorité allemande : les Lands alpins qui voulaient pourtant eux directement se rattacher à l’Allemagne et le noyau autrichien (Vienne))

    Les Sudètes, la région de Pressburg (aujourd’hui Bratislava), Brunn (Brno), Marienbad (Maribor) etc furent eux incorporés dans des Etats d’une autre majorité ethnique (Tchécoslovaquie, Pologne, Roumanie, Yougoslavie, Italie (Sud-Tyrol))

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