
Le Taurillon : Que représente pour les Turcs l’idée européenne ? Quelle place se voient-ils occuper dans l’Union européenne ?
Riva Kastoryano : Pour la Turquie l’Europe a été un choix de modernisation politique – source de fierté de toute une nation. La volonté de faire partie de l’Union européenne, avoir sa place dans « la photo de famille » pourrait être perçue comme la confirmation de ce choix donc de son occidentalisation qui a commencé à la fin du 19ème siècle.
Pour la Turquie d’aujourd’hui l’Europe est une idée, un projet et une aspiration qui sert de levier à la vie politique, économique et sociale voire culturelle de la Turquie. Relations sociales, valeurs nationales, culture politique évoluent sous le regard normatif de l’Union européenne et de ses institutions. Une société civile s’affirme grâce aux associations en effervescence actives dans tous les domaines et pèse de plus en plus sur la vie politique. Les critères imposés par le traité de Copenhague notamment en matière de Droits de l’Homme, droits de minorité, relations homme/femmes – trouvent un écho à la fois dans la société civile et la classe politique. Tous ensembles conduisent la Turquie vers le chemin de la démocratisation et de l’Européanisation.
Le Taurillon : L’Union européenne est-elle en mesure d’intégrer un Etat des dimensions de la Turquie dans l’état actuel de ses institutions ? A quel point les réticences d’une partie de l’opinion publique de certains Etats membres constituent-elles un obstacle à son entrée dans l’Union ?
Riva Kastoryano : Plusieurs études ont souligné la réussite de l’élargissement de l’Union européenne. Même si la question se pose en termes de « capacité d’absorption » à la suite de l’adhésion des nouveaux Etats, la stabilité des institutions en place sont rarement mises en cause. Cependant la taille de la Turquie – géographique et démographique – pose le défi de la capacité d’adaptation et de flexibilité des institutions notamment lorsqu’il s’agit de la représentation. Quant à la taille géographique, il est plus question de frontières – et du sens de l’Europe – que de l’état des institutions.
Les réticences de l’opinion comptent dans la mesure où ils sont instrumentalisées par les classes politiques qui incluent l’adhésion de la Turquie dans leur campagne électorale et développent des discours pour ou contre. Une telle instrumentalisation conduit à des tensions bien entendu mais plus important encore à l’ignorance : ignorance de la Turquie, ignorance de l’Union européenne, de ses objectifs, de sa vocation et de son sens. L’opinion peut par conséquent jouer dans le sens du rejet de l’Europe à la fois de la part des Européens – comme le rejet du traité de la Constitution par exemple – et eut de la part des Turcs qui attribuent à l’Union européenne une vocation purement identitaire.
Le Taurillon : Michel Rocard soutient dans son ouvrage Oui à la Turquie que l’idée d’une Europe politique de type fédérale est morte. Pensez vous malgré tout que l’intégration de la Turquie est compatible avec la construction d’une Europe politique ?
Riva Kastoryano : L’Europe a besoin de la Turquie, non pas parce qu’elle n’a plus de projet politique, mais au contraire pour se donner les moyens de devenir une véritable puissance et s’intégrer dans la globalisation. La Turquie pose plusieurs défis à l’Europe, mis à part sa taille et sa place géopolitique mentionnées ci-dessus, elle a souligné ses paradoxes quant à ses attentes et ses valeurs : universalité formulée en termes de Droits de l’Homme et un particularisme européen – religieux – qui désormais s’est ajouté aux particularismes nationaux.
Dans cette perspective la Turquie a été sans conteste l’altérité qui a transformé un projet politique rationnel en un discours irrationnel en quête de « conscience collective » pour sa définition d’appartenance à une idée d’unité avec sa diversité. C’est précisément dans la recherche d’une consciences collective que demeure l’idée d’une Europe politique, notamment dans la recherche de nouveaux ancrages affectifs au-delà du lien instrumental avec un espace économique, dans la définition de nouvelles solidarités entre les nations et entre les citoyens, dans l’imagination d’une citoyenneté qui serait le moteur d’une identité européenne. La Turquie membre de l’Union permet de faire de l’Europe un espace de diversité politique.
Le Taurillon : D’après vous, si l’on devait invoquer un seul argument pour rejeter la candidature de la Turquie lequel serait-il ? De la même manière quel serait le meilleur argument plaidant pour son intégration ?
Riva Kastoryano : Un argument pour rejeter la candidature de la Turquie serait son évolution politique. Depuis quelques années la Turquie traverse des crises politiques successives qui se résument en une crise de confiance : confiance vis-à-vis du pouvoir, vis-à-vis de ses institutions et vis-à-vis des intentions de la classe politique au pouvoir. Ces crises sont devenues explicites par l’assassinat du journaliste arménien Hirant Dink. Elles mettent en évidence les tensions entre l’AKP – parti au pouvoir et l’opposition – CHP – parti qui continue à prôner l’idéologie kémaliste, tension entre un discours d’ouverture et des forces nationalistes exclusivistes dont les frontières sont de plus en plus difficile à définir…. La question kurde, la laïcité, la liberté religieuse et les questions européennes sont perçues et discutées à travers ces prismes. La normativité européenne s’impose plus que jamais pour éviter les dérives politiques et assurer une certaine stabilité politique en Turquie à la fois à l’intérieur du pays comme dans ses frontières.
Mais en même temps la position géopolitique de la Turquie revient à l’ordre du jour. La Turquie cherche à poursuivre son émancipation dans le Caucase (Georgie, Arménie, Azerbaïdjan) et dans le Moyen Orient en jouant le rôle d’intermédiaire entre Israël et la Syrie. Bien que la question se pose de savoir quel sera l’effet des élections américaines et de la politique vis-à-vis du Moyen Orient dans le rôle que s’est donné la Turquie dans le Moyen Orient, ce pays tampon est un pont important entre les continents, les cultures et constitue un moyen d’intégrer l’Union européenne dans la globalisation.
A cet argument s’ajoute son dynamisme économique, social et culturel, source de vitalité surprenante et de souffle nouveau pour un dialogue indispensable entre les cultures.





