
Or, le 7 juin dernier, les « Jeunes Européens » de Nancy organisaient un café débat sur cette question : occasion de découvrir cette langue méconnue et peu médiatisée, à tort…
Un café débat dont voici un très bref compte rendu, ci-dessous…
’’Cxu vi parolas esperanton ?’’
Si vous répondez par l’affirmative à cette question (i. e : ’’Parlez-vous l’Espéranto ?’’), c’est que vous faîtes donc bel et bien partie des près de deux millions de personnes qui - dans le monde d’aujourd’hui - maîtrisent cette langue.
L’espéranto fait partie de ce qu’on appelle les langues ’’artificielles’’, langues ’’construites’’ ou langues ’’synthétiques’’, par opposition aux langues ’’vivantes’’ usuelles. (Nb : On désigne par l’expression ’’langues vivantes’’ ces langues nées d’une évolution grammaticale ’’naturelle’’ et dont on peut clairement étudier les origines…).
Parmi les langues ’’artificielles’’, on recense aussi le Volapük, le Glosal, le Novial, l’Ido, l’Interlingua (ou ’’Latine sine flexione’’, i. e : Latin sans déclinaison), etc. Toutes langues dont, aujourd’hui, le grand public ignore majoritairement l’existence.
Or, contrairement à ses ’’concurrents’’, l’espéranto ou ’’Internacia Lingvo’’ (i. e : « langue internationale ») a cependant connu - lui - un succès plus heureux. Avec - aujourd’hui, de par le monde - plus de deux millions de locuteurs se reconnaissant dans ce drapeau vert de l’espérance (et de l’esperanto, bien sûr…).
Comment l’espéranto est-il apparu ?
Dans la seconde moitiée du XIXe siècle (dans les années 1870-1880), à Bialystok (dans le nord-est de l’actuelle Pologne), Ludwig Lejzer (i. e : Louis-Lazare) Zamenhof - médecin ophtalmologiste de formation, linguiste amateur à ses heures et homme épris d’idées humanistes (1859-1917) - se lance dans un projet ambitieux : la création - pour le grand bénéfice de toute l’humanité - d’une langue ’’universelle’’ synthétique, l’espéranto.

- Ludwik L. Zamenhof, créateur de l’Esperanto
Pour comprendre précisément de quoi il retourne, il faut bien considérer le contexte de l’époque : une Pologne orientale alors sous occupation russe où polonais, russes, lituaniens, ukrainiens, blanc-russiens, juifs (etc) se côtoyent. Et, cela, dans une ambiance souvent riche de conflits communautaires et nationaux, sociaux et raciaux, culturels et religieux.
Pour tenter de résoudre ces difficultés, L. Zamenhof (lui-même israélite polonais…) avait entrevu l’idée d’une langue commune à toutes ces diverses communautés, espérant ainsi réduire d’autant les incompréhensions entre ses contemporains…
Cette nouvelle langue - d’apprentissage facile et culturellement ’’neutre’’ - aurait ainsi eu vocation de devenir une ’’langue internationale’’ maîtrisée par tous en tant que seconde langue. Et ce, pour favoriser la communication entre les hommes et les différentes cultures.
Et Zamenhof pensait pouvoir élargir son raisonnement : envisageant d’essayer de l’appliquer jusque dans les relations internationales…
Rêvant ainsi d’une langue universelle pour faciliter les relations entre êtres humains et pour l’humanité toute entière, Zamenhof publiera donc en 1887 (date de ’’naissance’’ officieuse de l’espéranto) une brochure - intitulée ’’Langue internationale’’. Une brochure où, sous le pseudonyme de Dr Espéranto, il jette ainsi les bases de ce qui deviendra plus tard l’ ’’Internacia Lingvo’’, autrement dit : l’espéranto…
Quel pourrait être le nouvel avenir de l’espéranto ?
Cent vingt ans après, le rêve de L. Zamenhof reste encore à accomplir. Cependant on dénombre aujourd’hui, à travers le monde, des centaines de milliers de locuteurs de l’espéranto [1].
« Quand les peuples pourront enfin se comprendre, ils cesseront de se détester. » (L. Zamenhof)
Et aujourd’hui, à l’heure où l’Europe manque effectivement d’unité politique et où la construction européenne semble singulièrement marquer le pas, les espérantistes formulent un voeu : que les peuples et Etats de l’Union européenne puissent, dans le futur, s’approprier cette langue et - en complément de leurs langues propres, en tant que ’’seconde langue’’ commune, en plus de leurs langues maternelles - en faire alors leur ’’lingua franca’’ [2].
Ainsi, après la mise en place en Europe de politiques communes et d’une monnaie commune, pourquoi ne pas en effet adopter une langue commune qui en serait le ciment ?! Voilà en tout cas le projet politique aujourd’hui formulé par les espérantistes d’Europe : que l’Union européenne soit ainsi, plus que jamais ’’Unuiĝinte en diverseco’’ (i. e : ’’Unie dans la diversité’’, en espéranto).
L’espéranto a-t-il les moyens de ses ambitions ?
Facile d’accès, avec une construction des mots aisée sur des bases morphologiques (et lexicales (i. e : grammaire et vocabulaire…) similaires à celles des langues indo-européennes [3], sans conjugaison véritable, reprenant 22 lettres de l’alphabet latin, l’espéranto présente - de prime abord - de nombreux avantages pour le novice ayant choisi de l’apprendre.
Une structure linguistique simple afin - précisément - de pouvoir être très rapidement acquise, en l’espace de seulement six-huit mois à un an [4]. Un seul exemple : en espéranto « Parolo » désigne le nom (i. e : la ’’parole’’, le ’’mot’’), « Parole » l’adjectif correspondant (i. e : bavard, verbeux ?!), « Paroli » le verbe (parler, s’exprimer) et « Parola » l’adverbe (en parlant), etc.
De même, outre ces avantages au niveau de l’apprentissage de la langue, l’espéranto offre également une certaine neutralité. En effet, son usage ne profiterait à aucun Etat directement que ce soit au niveau culturel, commercial (contrairement à l’anglais, par exemple). Puisque les espérantistes voit aussi dans leur projet linguistique le moyen de ’’rééquilibrer’’ le monde et de lutter contre l’actuelle suprématie linguistique, culturelle (et politique) anglo-américaine, dont certains d’entre eux estiment qu’elle ’’phagocyte’’ et ’’appauvrit’’ les autres langues du monde d’aujourd’hui (notamment sur le plan des vocabulaires spécifiques nouveaux, scientifique en tout particulier…).
En tout cas, on peut constater que l’espéranto a déjà fait l’objet d’initiatives précises et parfois officielles, notamment en termes de radiodiffusion quotidienne (sur la Radio publique polonaise ainsi que sur Radio China International, etc) ou hebdomadaires (notamment sur la RAI, en Italie, ou sur Radio Vatican, par exemple…).
De même, juste souligner qu’en Hongrie également, l’espéranto est un enseignement nécessaire pour obtenir la validation du diplome de fin d’études en lycée. Donc, des expériences très concrètes qui plaident en faveur de l’espéranto et qui illustrent son possible développement à venir [5].
Finalement, l’espéranto a tout pour plaire, alors pourquoi ne pas franchir le pas ?
Certains rétorquent qu’on tombe là dans la facilité et déplorent, a priori, quelque absence de richesse de la part de cette langue (en seuls termes de vocabulaire…). Laquelle, effectivement, emprunte son vocabulaire aux autres langues plus qu’elle ne crée ses propres termes spécifiques. De même, les sceptiques s’inquiétent du manque d’authenticité et de profondeur culturelle d’une langue qui ne puiserait pas là dans un patrimoine linguistique original et culturel propre, issu d’une maturation historique millénaire.
Ce à quoi les partisans de l’espéranto rétorquent en exprimant l’idée que leur langue est précisément l’opportunité de garantir - par l’intermédiaire d’une ’’interface’’ d’apprentissage facile et potentiellement universelle - un accès égalitaire et aisé à toutes les cultures du monde. Et ce, sans devoir passer par les longues années d’apprentissage de cette autre langue ’’pivot’’ intermédiaire qu’ils considèrent comme autrement plus difficile, autrement plus contraignante et favorisant ainsi de manière unilatérale, sinon injuste, une partie de l’humanité : l’anglais [6].
De même, certains émettent la crainte comme quoi, si l’espéranto se généralisait à travers le monde, il pourrait alors y avoir des évolutions différentes de l’espéranto d’une région à l’autre du globe, ainsi que des risques de ’’pidginisation’’ (i. e : mélange de la langue nationale avec l’esperanto). Mais à ce seul titre, l’expérience ’’espéranto’’ n’ayant guère plus d’un siècle, nous manquons singulièrement de recul et nous en pouvons guère émettre de véritable constat objectif…
Autre problème : si l’espéranto devait acquérir à l’avenir quelque statut supérieur, on s’exposerait alors sans doute très vite à des limites pratiques en raison de la faible importance du nombre initial de locuteurs et, donc, d’enseignants potentiels.
Ce à quoi les défenseurs de l’espéranto répondent en insistant sur le caractère facile de l’apprentissage de cette langue : une facilité dans l’apprentissage qui laisse entrevoir la possibilité que chaque ’’apprenant’’ devienne, très rapidement un potentiel enseignant à son tour [7]. Ce qui permettrait alors de résoudre le problème souligné…
De l’indifférence du monde politique…
Aujourd’hui, malgré l’existence de militants convaincus et de quelques ’’lobbies’’ actifs pour faire la promotion de l’espéranto, les politiques restent sourds à cette idée d’une langue synthétique universelle. Et, pour que l’espéranto ne s’impose vraiment, il lui manque donc le préalable et l’accompagnement d’une réelle volonté politique.
Or, à ce jour, force est de constater que - malgré l’existence de rapports favorables à cette ’’hypothèse espéranto’’ [8] et malgré la ’’bénédiction’’ d’éminentes personnalités [9] - l’espéranto n’est pas (encore ?) un enjeu de politique, ni même de politique scolaire aujourd’hui ressenti, en tout cas, comme prioritaire par les formations politiques ni par l’opinion publique.
Totalement absente des actuels plans du Ministère (i. e : de l’Education nationale) tout comme des plateformes éducatives des grandes formations politiques se présentant devant le suffrage, la question de l’espéranto (et d’une éventuelle organisation expérimentale de son enseignement) est, donc, peu susceptible de déterminer le choix des électeurs…
Question perçue comme marginale, victime du scepticisme des uns voire de l’ignorance des autres, des indéniables lourdeurs structurelles du système scolaire actuel, de l’indifférence des grands médias et des priorités politiques (politiciennes ?) du jour, la question de l’espéranto reste donc somme toute peu traitée par les décideurs en la matière. Ne reste donc à l’opinion publique qu’à s’intéresser vraiment à la question et à se saisir du dossier !
Néanmoins, malgré le nombre encore très modeste de locuteurs, on constate que l’espéranto continue aujourd’hui de se diffuser lentement dans le vaste monde.
Bénéficiant aujourd’hui - notamment - non seulement de militants et lobbyistes convaincus mais, surtout, de l’essor d’internet (et de sa ’’nouvelle’’ presse) et du développement de ses nouvelles potentialités : tant en termes de lobbying et d’information, effectivement, qu’en termes de vulgarisation ou d’aide à l’apprentissage.
Alors, l’espéranto, future ’’lingua franca’’ européenne et future langue commune universelle ?! A voir…





