
Aujourd’hui, le « Norden » - dans l’imaginaire collectif de tous ces peuples du Nord de l’Europe - c’est la « Fenno-Scandinavie » au sens très large du terme.
Soit : tous ces pays nordiques (à l’intérieur ou en dehors même de l’UE actuelle…) qui occupent aujourd’hui une place constitutive bien particulière dans l’histoire, l’identité, la culture et la géopolitique contemporaine de notre « Europe unie » actuellement en construction.
Le « Norden » : plus qu’une zone géographique ?
Cet espace de l’Europe du Nord est une zone géographique concernant aujourd’hui - au sens large du terme - environ 25 à 30 millions de personnes et comptant près de 3,5 millions de km² (dont 1,15 millions de km² pour son espace continental et 2,3 millions de km² pour ses îles, archipels et autres dépendances nord-atlantiques : Islande [1], Svalbard-Spitzberg et Jan Mayen [2], les îles Féroé et – bien entendu – l’immense Groenland [3], etc).
Cette Europe du Nord regroupe aujourd’hui cinq Etats européens indépendants (i.e : Danemark, Finlande [4], Islande [5], Norvège [6] et Suède), souvent regroupés entre eux [7] au gré d’une histoire tumultueuse où surnage néanmoins une aspiration récurrente à l’unité : depuis l’époque des ’’Empires’’ scandinaves du haut Moyen Age jusqu’au « Conseil nordique » des temps contemporains ; en passant par le « Scandinavisme » du XIXe siècle - aspiration romantique et libérale à l’unité « nordique » - et l’éphémère « Union de Kalmar » (union des royaumes scandinaves qui regroupa, de 1397 à 1523, ces peuples et royaumes du Nord).
De plus, juste souligner que certaines des « composantes » de cet espace politique fenno-scandinave sont des territoires « autonomes » jouissant aujourd’hui d’une autonomie interne forte. Puisque c’est effectivement le cas des îles Féroé et du Groenland (possessions danoises d’outre-mer, respectivement autonomes depuis 1948 et 1978) comme pour les îles Aland-Ahvenenmaa (territoire finlandais de peuplement svécophone, et « Etat autonome » associé à la Finlande depuis 1922).
Une aire de Culture et de Civilisation bien spécifique
En effet, cette Europe du nord est aussi une aire de civilisation rassemblant aujourd’hui environ 25 à 30 millions d’habitants très majoritairement d’origine « germano-scandinave », conscients de leur origine commune, de leur proximité linguistique et de leur spécificité culturelle ; ou - minoritairement - de type « esquimau-same » (comme le sont les Inuits - ou Esquimaux - du Groenland ainsi que les habitants « Sames » de Laponie), voire d’origine ethnique « finno-ougrienne » (base du peuplement finlandais).
Cette Europe du Nord a en partage une identité spécifique, une culture fondée sur les héritages combinés de l’histoire des vikings, du protestantisme luthérien et de la social-démocratie de l’époque contemporaine. Une mentalité scandinave « spécifique » caractérisée par un attachement à un certain modèle de société conciliant libertés et moralisme, civisme et démocratie, respect de l’individu et « sens de la communauté », recherche de l’intérêt général et de la justice sociale.
Cette région d’Europe du Nord a déjà connu l’expérience politique récente d’une très forte volonté d’union politique : le « Scandinavisme ». Ce « Nordisme » politique, recherche de l’unité politique dans le respect de la diversité culturelle, a plus concrètement pris corps en 1919, avec le lancement, à l’initiative de la Suède - d’une « Association nordique » : mouvement incluant alors également la Finlande, l’Islande (et les territoires danois d’outre-mer du Groenland et des Iles Féroé…) dans le but d’organiser une coopération économique et une intégration soutenue en Europe du Nord.
Ce fructueux modèle de coopération interétatique, parfois décrit comme une certaine forme de « nationalisme collaboratif » (sic), a d’ailleurs souvent été présenté par les actuels opposants à l’UE des pays scandinaves (effrayés, notemment, par le « déficit démocratique » actuel et la « vocation fédérale » de l’Union européenne…) comme une alternative crédible (mais strictement intergouvernementale) plus appropriée à la situation politique actuelle de ces pays du Nord…
Cela dit, il n’y a pas de ’’modèle politique scandinave" unique. Ainsi, si certains de ces Etats sont effectivement des monarchies parlementaires (comme c’est en effet le cas de la Norvège, de la Suède et du Danemark…), d’autres ne le sont pas (comme les républiques d’Islande et de Finlande…).
En tout cas, cela dit, force est néanmoins de constater que tous sont des démocraties authentiquement participatives dans lesquelles la société civile est véritablement impliquée.
Quelle intégration à l’Europe ?
Dans la seconde moitié du XXe siècle, les diplomaties des Etats nordiques à l’égard des grands enjeux européens et mondiaux (notamment dans le cadre politique de la guerre froide ou sur le thème géopolitique de l’intégration européenne…) se sont affirmées de manière relativement convergentes ; mais certainement pas uniformes…
Ainsi, sur le seul plan militaire, il y a bien eu un projet de « Pacte de défense du Nord » ou « Union de défense scandinave » (proposé par les Suédois en 1945-1946, puis en 1948-1949) mais ce projet sera finalement écarté, comme étant trop neutraliste. Du coup, certains de ces Etats choisiront de devenir membres de l’OTAN (et c’est le cas de l’Islande, du Danemark, de la Norvège…) alors que certains autres veilleront jalousement au maintien d’une très stricte neutralité entre les deux blocs (puisque c’est le cas de la Suède et de la Finlande…).
De même, sur le plan économique, dans les années 1960, il y a bien eu un projet danois de « Marché commun du Nord » (ou « Nordek ») : projet politique alors présenté comme l’ébauche d’un « bloc régional nordique » et comme une alternative crédible à l’intégration européenne. Mais ce projet économique allait, finalement, lui aussi être repoussé : la Finlande n’osant finalement pas ratifier le traité en raison des relations particulières qu’elle entretenait alors avec l’Union soviétique. Le projet n’ayant plus de raison d’être sans la participation de ce pays, la Norvège et le Danemark choisirent donc alors de se porter candidats à l’entrée dans la CEE…
L’adhésion du Danemark à la CEE fut effective en 1973 (contrairement à la Norvège, qui rejeta finalement cette perspective par référendum…). La Suède et la Finlande, quant à elles, rejoignirent finalement l’Union européenne en 1995 [8] (la Norvège réitérant alors son refus, à nouveau par référendum).
Alors que d’autres encore (comme l’Islande ou comme la Norvège qui, elle, refusa à deux reprises – en 1972 et en novembre 1994 – d’en devenir membre…) préférèrent rester en dehors de ce mouvement intégrateur. Certains d’entre eux préférant alors, momentanément, prendre part à l’expérience strictement économique - aujourd’hui défunte - de l’AELE - « Association Européenne de Libre Echange » (aux côtés du Royaume-Uni, du Portugal, de l’Autriche et de la Suisse) [9].
Un modèle d’intégration régionale ?
Ces divergences politiques ne doivent néanmoins pas occulter quelques convergences évidentes et réalisations remarquables, notamment grâce à la création du « Conseil nordique » en 1952-1953 : cadre d’une coopération solide dans de nombreux domaines, permettant la création progressive d’un « Espace économique et social commun » [10].
Ainsi, le « Scandinavisme » et le « Nordisme » contemporains ont sans aucun doute joué un rôle décisif dans la mise en place d’une collaboration politique et économique étroite entre pays scandinaves. Celle-ci se traduisant, par exemple, par la création du « Conseil nordique » : volet politique, interparlementaire et intergouvernemental de la coopération entre scandinaves dont on trouvera l’emblême ci-dessus [11].
Ainsi que par la mise en place de l’ « Union nordique des passeports » (ébauche de politique commune de contrôle douanier « à la scandinave »), par la création de la célèbre compagnie aérienne « SAS / Scandinavian Airlines System » (exemple « type » d’une bonne coopération économique inter-scandinave…) ou encore, par exemple, par la création de la « Royal Scandinavian Soccer League » (compétition de football commune regroupant les douze meilleures équipes de football de tout l’espace scandinave) [12].
Soient tout autant d’initiatives et de politiques communes de coopérations économiques et sociales, politiques (voire culturelles…) organisées entre scandinaves en faveur des libertés collectives, de la culture, du développement économique commun et - bien entendu - pour la promotion du fameux « Välfärstat » scandinave, déclinaison locale et exemplaire de l’ « Etat providence » économique et social.
Bienvenue au Pays du « Välfärstat » !
Bref, sans que l’on puisse parler de la constitution d’un véritable « Bloc nordique » en tant que tel, cette coopération politique, économique et culturelle « nordique » a cependant permis de souder entre eux les cinq Etats du Norden tout en soulignant leur commun attachement aux valeurs de la démocraties pluraliste, du capitalisme mixte, de l’économie sociale de marché et du « Välfärstat ».
En effet, ces pays ont - en tout cas - tous pour point commun d’avoir des économies dynamiques et des modèles sociaux enviés de tous : puisque conjuguant plein emploi et solidarité sociale.
Mettant là en oeuvre un système de capitalisme mixte à gestion keynésienne mis au service du fameux programme social-démocrate de développement sociétal « Egalité, Sécurité, Solidarité » : « tryptique programmatique » défini en son temps par le premier ministre suédois Olof Palme, célèbre homme politique social-démocrate suédois des années 1970 et 1980.
L’objectif étant ici de donner à la puissance publique les moyens matériels et techniques d’organiser un pilotage de l’économie et de la croissance afin de mieux redistribuer la richesse collective. Et ce, pour mettre en place une société de l’épanouissement individuel et collectif, fondée sur le ’’solidarisme’’ et l’égalitarisme ainsi que sur les principes de consensus et de mutualisme, de participation et de cogestion.
Un modèle de bonne coopération diplomatique ?
En tout cas tous ces pays du Nord - qu’ils soient aujourd’hui membres de l’UE, ou non - ont compris tout l’intérêt qu’il y avait à apprendre à vivre et à travailler ensemble. Comme en témoigne l’initiative originale qu’ils ont pris ensemble [13] - en 1999 - de regrouper à Berlin toutes leurs ambassades accréditées auprès de la république fédérale sur un site unique (situé dans le sud du parc de Tiergarten…), en un bâtiment et ’’manifeste architectural’’ tout dédié à leurs identités nordiques et à leurs cultures scandinaves [14].
Un bâtiment - maison ’’pan-nordique’’ (avec restaurant, service d’informations culturelles et salles d’exposition communes…) qui leur permet à la fois de réaliser d’importantes économies d’échelles, d’exprimer ensemble leurs spécificités culturelles - semblables et différentes tout à la fois - et, surtout, de mieux travailler ensemble dans la sphère culturelle comme dans les domaines diplomatiques.
En tout cas, à l’heure où l’on reparle d’un ’’service diplomatique communautaire européen’’, voilà de la part ces pays scandinaves un exemple de ’’mutualisation des ressources’’ dont les 27 Etats-membres de l’UE feraient effectivement, aujourd’hui, sans doute bien de s’inspirer.
« Conseil nordique » ou « Conseil de la Baltique » ?
Ce modèle intergouvernemental que nous proposent les scandinaves dans le cadre du « Conseil nordique », on le retrouve également dans l’espace baltique (de façon somme toute assez similaire, mais sans doute beaucoup moins achevée…) sous la forme du « Conseil des États de la mer Baltique » ; ou, plus simplement : « Conseil baltique » .
Il s’agit là d’un forum régional de coopération (fondé en 1989-1992, à l’initiative des ministres allemands et danois des affaires étrangères de l’époque, alors Hans-Dietrich Genscher et Uffe Ellemann-Jensen…) ; un forum strictement intergouvernemental regroupant onze Etats des rives de la mer baltique (Allemagne, Danemark, Estonie, Finlande, Islande, Lituanie, Lettonie, Norvège, Pologne, Suède, Russie) et l’UE (d’autres Etats ayant un statut de ’’membre observateur’’ : France, Pays-Bas, Royaume-Uni, Italie, Slovaquie, Ukraine et Etats-Unis).
Cette organisation strictement intergouvernementale a pour principales missions d’instaurer le dialogue entre ses Etats membres et de coordonner leur action souveraine dans divers domaines des politiques économiques et sociales (protection de l’environnement, coopération économique, développement démocratique et intégration sociale, etc) afin de « réaliser des tâches que chaque État ne saurait assurer à lui seul ».
Mais, entre la complexité « inachevée » du « Conseil nordique » et la simplicité strictement intergouvernementale du « Conseil baltique » (dont on a tant vanté les mérites à l’occasion du débat sur une future Union méditerranéenne…), il semble que nos actuels gouvernants européens aient clairement choisi la voie à suivre…
Les limites du modèle
Cela dit, même si ce modèle que les scandinaves ou - plus largement - ces « gens du Nord et des rives baltiques » nous proposent aujourd’hui est effectivement intéressant à bien des titres, on ne peut pas non plus s’empêcher de pointer du doigt les limites évidentes de ce seul « intergouvernementalisme » des scandinaves, pertinemment dénommé par ceux-là mêmes « nationalisme collaboratif ».
Notamment parce que l’action politique - dans le « Conseil nordique » comme dans le « Conseil baltique » - s’y limite en fait à de simples « coopérations renforcées ». Et ne s’y développe désormais qu’à travers les seules initiatives intergouvernementales des Premiers ministres, ministres des Affaires étrangères et/ou de la coopération des Etats membres [15]… Et ce, à l’initiative de tout processus législatif, avec une prise de décision interétatique se faisant à l’unanimité (et à l’occasion de seuls sommets pontuels se réunissant - normalement - au moins deux fois par an…).
Mais également parce que - sur le seul point « critique » du contrôle démocratique de l’action diplomatique des Etats - les membres de l’assemblée parlementaire du Conseil nordique ne sont en fait, à ce jour encore, que des délégués de leurs assemblées nationales respectives (et non pas des députés spécifiquement élus, par les citoyens, pour cette mission…).
Une situation peu satisfaisante, également, pour la simple et bonne raison, que cette Assemblée parlementaire là ne dispose pas véritablement du pouvoir législatif d’édicter des normes ; chaque gouvernement membre de l’organisation n’ayant qu’une maigre obligation morale - mais non juridique - de transposer ses décisions (sur un modèle voisin de celui des directives de l’UE…).
Autre problème, celui du manque de lisibilité pour le grand public : phénomène accentué par un système de présidence annuelle du Conseil des Ministres, exercé par rotation entre les cinq Etats membres. Difficile de savoir donc exactement - pour le grand public en tout cas - ce que fait actuellement le Conseil nordique et qui en est exactement à la tête [16], avec quelles missions et quels objectifs.
Enfin, on soulignera aussi - et surtout - que ce « modèle scandinave » ne rassemble finalement guère, aujourd’hui, que des peuples « frères » et des Etats historiquement « amis » ayant déjà souvent connu l’expérience de l’unité politique commune ; et n’ayant finalement pas - récemment tout du moins - connu de grandes rivalités historiques sanglantes [17].
Des Etats ’’frères" qui parlent ensemble de coopération interétatique depuis déjà près d’un siècle. Et pour lesquels la mise en place d’un climat d’entente et de coopération - entre danois, suédois et norvégiens - aura été - somme toute - une chose tout de même relativement assez facile à accomplir.
Alors que le projet politique fédéraliste pour l’Europe est un projet tout autre, bien plus ambitieux (à l’image des réconciliations franco-allemande ou germano-polonaise de l’après seconde guerre mondiale, par exemple…) : assurer vraiment la paix sur le continent ; et permettre enfin le dépassement des conflits historiques les plus sanglants qui soient, entre irréconciliables « ennemis » d’autrefois, sous la suprématie du Droit.







