
De quatre langues en 1957 (allemand, français, italien et néerlandais), le compte est aujourd’hui porté à 23, dont beaucoup de petites langues peu parlées en-dehors du pays. Cette situation a mené progressivement à la généralisation de l’usage de la langue anglaise comme seule langue de travail, ce qui n’est pas sans poser des problèmes d’expression sur des sujets très techniques. Mais si l’usage de la langue anglaise est compréhensible sur la scène internationale, et que la tendance naturelle est au recours à un anglais dénaturé pour se débrouiller quand on ne connaît pas la langue de l’autre, on attend autre chose de la part des institutions officielles de l’Union européenne. Elles devraient en effet agir activement pour résoudre les problèmes sur le fond, de la meilleure façon possible, et non en cédant à la facilité de coller des rustines.
Des risques réels d’appauvrissement économique et culturel
Ce n’est pourtant pas ce que l’on observe, bien au contraire : loin de freiner ce risque de domination d’une seule langue sur toutes les autres, en recherchant des alternatives viables à la généralisation de l’anglais, elles ont trop souvent accentué cette tendance, allant jusqu’à publier des documents uniquement en anglais et même à proposer un nombre considérable d’offres d’emploi réservées aux locuteurs de langue maternelle anglaise - bafouant ainsi notamment l’article 21-1 de la Charte des droits fondamentaux interdisant toute discrimination fondée sur la langue.
Une telle situation est non seulement antinomique avec les fondements de l’Union, mais égalemet discriminatoire envers les citoyens de langue maternelle autre que l’anglais (soit 85% de la population). Une étude économique - le rapport Grin - a ainsi montré que cette situation crée une distorsion de concurrence en faveur des pays de langue anglaise évaluée à plus de 18 milliards d’euros par année. Elle offre également aux entreprises anglophones étrangères à l’Union un avantage compétitif déterminant sur les propres entreprises de l’Union.
Surtout, il convient de ne pas négliger les effets cognitifs et culturels : de nombreuses recherches en linguistique (de grands noms comme F. Saussure, Pierre Bourdieu, Claude Lévi-Strauss, A. Culioli, entre autres) ont montré qu’une langue n’est pas seulement un support de communication, mais qu’elle agit comme structurant de la pensée et porte en elle-même une représentation du monde. Détrie et al. (2001) rappellent ainsi que « la « réalité » est, dans une grande mesure, inconsciemment construite à partir des habitudes langagières du groupe. Deux langues ne sont jamais suffisamment semblables pour être considérées comme représentant la même réalité sociale. Les mondes où vivent des sociétés différentes sont des mondes distincts, pas simplement le même monde avec d’autres étiquettes. »
La défense de la diversité linguistique n’a donc pas simplement un intérêt économique, mais est surtout un impératif culturel pour la préservation de l’identité culturelle de 17 citoyens de l’Union sur 18.
L’Europe doit faire sien le combat pour la diversité linguistique
En conséquence, il est plus que jamais nécessaire de réaffirmer la défense de l’égalité linguistique des citoyens de l’Union. Cela passe d’abord par le respect de la plus stricte égalité linguistique dans la communication des institutions de l’Union envers les citoyens : il est inadmissible que l’Europe s’adresse à ses citoyens dans une langue qui est étrangère à une large majorité d’entre eux. Il est également souhaitable que des actions favorisant un multilinguisme équitable dans leur fonctionnement interne soient entreprises, par exemple le choix d’autres langues que l’anglais comme langues de travail dans certaines commissions parlementaires. Enfin, l’Union devrait prendre à son compte la défense accrue de la diversité culturelle dans le monde, en protégeant les États membres contre l’hégémonie linguistique et en promouvant une approche multilinguiste au plan mondial.
Mais au-delà de ces actions de base, il est nécessaire de prendre en compte sur le long terme la réalité linguistique et de rechercher des solutions de fond aux problèmes évoqués ci-dessus.
Pour cela, il est indispensable que l’Union européenne finance des études sérieuses et approfondies sur les politiques linguistiques possibles pour l’Europe, leurs coûts et leurs impacts sur la préservation des identités culturelles, et sur l’accès pour chaque citoyen à la diversité linguistique et à la communication internationale.
C’est la seule façon de garantir un respect maximum de l’identité culturelle de chaque citoyen sans sacrifier à l’efficacité nécessaire pour agir ensemble.
Une union démocratique telle que le projet européen la porte, cela ne peut être viable que dans le respect de l’identité de tous ses citoyens.




