
Projet-phare de la Commission et notamment de son actuel Président, José Manuel Barroso, l’idée de l’IET est issue de la « stratégie de Lisbonne révisée » (2005) et constitue un élément de relance de l’objectif ambitieux de faire de l’Europe, d’ici à 2010, « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » établi lors du Conseil européen de Lisbonne de mars 2000.
Suite à une consultation publique, fin 2005, la Commission a présenté en février 2006 le cadre général de la création de l’Institut et a adopté une proposition formelle en novembre 2006, sur la base de l’article 157 du Traité CE. L’accord du Conseil de novembre dernier intervient après une résolution du Parlement européen en septembre 2007 et devrait aboutir à la mise en œuvre du règlement IET au printemps 2008 suite à la phase de seconde lecture prévue par la procédure de codécision.
Une nouvelle initiative pour renforcer la capacité d’innovation de l’Union
L’objectif fondamental de l’Institut est de créer des synergies entre la science et l’innovation industrielle et commerciale grâce à un renforcement du « triangle de la connaissance » : éducation supérieure, recherche et innovation.
Les partenariats stratégiques ainsi constitués s’efforceront d’apporter des solutions concrètes aux défis sociaux, économiques et environnementaux majeurs de notre époque, grâce notamment à des approches interdisciplinaires et par le biais des nouvelles technologies. Comme l’a déclaré le Président Barroso en 2006, « Je souhaite que l’Institut devienne le symbole européen de notre effort renouvelé pour une société compétitive fondée sur la connaissance, garante d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et de prospérité […]. L’IET sera également un modèle d’excellence au niveau européen. »
Modèle d’excellence en effet, car l’initiative vise à rapprocher les meilleurs acteurs au sein du « triangle » afin de relier efficacement le monde académique et les entreprises européennes et de « convertir les résultats de la recherche-développement en débouchés commerciaux, en innovations et en emplois ». L’inclusion des entreprises à tous les niveaux – stratégique et opérationnel - du projet est, ainsi que le précise la Commission, « la pierre angulaire » de l’initiative. L’atteinte, au niveau européen, d’une masse critique de renommée mondiale constituée par les acteurs-clés de l’innovation devrait donner à l’UE un coup de pouce pour rattraper son retard dans ce domaine [1] par rapport à ses principaux concurrents internationaux, les Etats-Unis et le Japon en tête [2], poursuivis de près par l’Inde et la Chine.
L’accord récemment obtenu au sein du Conseil a approuvé la structure générale du futur IET, structure qui met l’accent sur l’indépendance et l’efficacité :
- l’Institut sera une instance communautaire indépendante dotée d’une personnalité juridique propre ;
- la définition de ses priorités stratégiques se fera par le biais d’un Comité Directeur (CD) non-bureaucratique, composé de 15 professionnels indépendants reconnus pour leur expertise respective dans les 3 domaines du « triangle » avec un mandat non-renouvelable de 6 ans.
- Le CD sélectionnera ensuite, par voie contractuelle, un certain nombre de partenariats autonomes appelés « Communautés de la Connaissance et de l’Innovation » (CCI) sur la base d’une procédure compétitive et transparente et pour une durée de 7-15 ans selon les spécificités des projets. Les CCI, constituées d’universités, d’instituts de recherche, d’entreprises et d’autres parties prenantes, tout en étant rattachées à l’IET pour la période du partenariat, jouiront d’un fonctionnement autonome concernant leur organisation interne et leurs méthodes de travail. Il s’agit donc d’une structure double et complémentaire entre le pilotage et l’évaluation (approche top-down) et la production (approche bottom-up).
Les CCI seront habilitées à dispenser des formations aux niveaux Bac + 5 et Bac + 8 (Masters et Doctorats, portant une « mention IET » supplémentaire) et seront encouragées à disséminer au niveau européen les meilleures pratiques en matière d’innovation. Ainsi, hormis l’objectif fondamental de l’IET décrit plus haut, retrouvons-nous une volonté politique plus large de :
- mettre en réseau les instances-clés de l’innovation européenne et d’en moderniser l’organisation et le fonctionnement ;
- enrichir l’éducation supérieure européenne des connaissances les plus actuelles et les plus pertinentes ;
- promouvoir la mobilité des étudiants et des chercheurs ;
- créer des modèles de partenariats stratégiques plus intégrés que par le passé et de renommée internationale ;
- décourager la « fuite » des meilleurs cerveaux européens ;
- promouvoir les initiatives entrepreneuriales.
Les conditions de réussite d’un projet ambitieux
Si, comme son nom l’indique, le projet IET (en anglais, EIT : European Institute of Technology) est effectivement inspiré du célèbre MIT américain (Massachusetts Institute of Technology), il conviendra d’abord de ne pas en tirer des conclusions trop hâtives sur sa forme. Le MIT, fondé en 1861, est aujourd’hui considéré comme la meilleure université occidentale en sciences et en technologies et est mondialement réputé pour sa capacité d’innovation et pour ses liens de proximité avec le monde des entreprises. En 2005, 61 membres ou anciens membres du MIT (corps enseignants et élèves) avaient reçu le prix Nobel. En 2006, il comptait près de 1 000 enseignants pour 10 000 étudiants, réunis sur un campus de plus de 60 hectares.
Un réseau de réseaux
Il serait illusoire, voire contre-productif, d’imaginer l’IET, créé ex nihilo, comme un « MIT européen » ou de penser que l’Europe va se noyer sous une pluie de nouveaux brevets et de prix Nobel dès 2008 ! Les premières conclusions de l’EURAB (Comité consultatif de la Commission pour la recherche) mettaient d’ailleurs la Commission en garde contre des finalités démesurément ambitieuses : « Un institut de recherche de classe mondiale ne peut être créé selon une méthode descendante. Le succès du projet d’IET peut uniquement provenir des communautés de recherche existantes, soutenues par des primes pour la recherche et l’innovation. » Partant, certaines des propositions originales de la Commission ont été édulcorées : à la demande du Parlement européen par exemple, l’IET ne délivrera pas lui-même des Masters et des Doctorats mais, toujours dans le but d’attirer les meilleurs étudiants et chercheurs vers des pôles d’excellence européens, les diplômes décernés par les CCI respectives seront estampillés du « label » IET.
A la différence du MIT, l’Institut ne disposera pas d’un campus unique car, en pratique, l’IET sera une sorte de réseau de réseaux, élément de réponse au problème plus large de fragmentation entre les différents acteurs de la connaissance et de l’innovation en Europe, morcellement malheureux de talents qui, réunis, pourraient donner naissance à des partenariats transnationaux à haute valeur ajoutée. L’IET cherchera ainsi à devenir un symbole de l’intégration de l’Espace européen de l’éducation supérieure (issu du processus de Bologne, 1999) et de l’Espace européen de la recherche (amorcé en 2000).
Un des défis majeurs de l’IET sera donc de se coordonner le plus efficacement possible avec les réseaux et structures déjà en place, notamment avec le Conseil européen de la recherche (CER), organisme de financement établi lors du 7e programme-cadre pour la recherche et le développement technologique (PCRDT 2007-2013). On pourrait également citer, entre autres : des « mini- » ou « quasi- » IET préexistants comme les Plateformes Technologiques Européennes, les Initiatives Technologiques Communes, les Industry-Academia Partnerships and Pathways, d’autres programmes issus des articles 169 et 171 du Traité CE (DG Recherche) ainsi que les projets EUREKA (initiative intergouvernementale) ; la coordination de programmes d’innovation nationaux et régionaux (PRO INNO Europe) et la mise en réseau des professionnels de l’innovation (Europe INNOVA) [3] - (DG Entreprises).
Dans ce véritable labyrinthe d’activités, un IET clair dans ses objectifs, ambitieux mais enrichi par les expériences passées et actuelles [4], pourrait jouer un rôle utile d’intégrateur de réseaux à forte visibilité internationale.
Concernant sa production technologique à proprement parler, l’IET devra rapidement prouver son efficacité et produire des résultats ciblés afin, notamment, d’inciter la sphère privée à le soutenir massivement dès le départ. Une rationalisation des ressources communautaires, déjà limitées, ne suffira pas pour porter son budget de quelques millions d’Euros aux quelques deux ou trois milliards escomptés pour un fonctionnement à plein régime. Notons qu’un certain nombre de députés européens militent en faveur de Strasbourg comme emplacement du futur siège [5] de l’IET, arguant de l’inutilité du siège actuel du Parlement européen vis-à-vis de son site bruxellois : une partie des fonds ainsi économisés pourraient alors être réaffectés vers le nouvel Institut…
Le succès de la Stratégie de Lisbonne dépend largement de la mise en réseau des trois piliers du triangle de la connaissance : éducation supérieure, recherche et innovation. Ainsi que l’a suggéré l’EURAB, l’IET seul ne comblera pas le retard européen pris en matière d’innovation : réforme des universités, réforme du système des droits de propriété intellectuelle, disponibilité du capital-risque pour l’innovation en Europe… le chantier est de taille. Néanmoins l’IET, potentiellement très porteur, rajoutera sans doute une pierre idoine à l’édifice : « L’excellence a besoin de fers de lance ».




