
Cet atelier de réflexion s’est articulé autour de trois composantes qui nous ont paru indissociables du concept d’identité, à savoir la culture, la civilisation et la citoyenneté. Pour discuter de ce sujet, nous avons eu le grand honneur d’accueillir Daniel Innerarity et Serge Champeau. Ce qui suit reprend l’essentiel des réponses apportées par nos invités aux questions de notre équipe.
Identité et culture
La culture recouvre différents éléments, qu’il s’agisse de celui des valeurs, de la religion… Il faut se garder de tout raisonnement hâtif concernant l’Europe. En effet, jamais l’Histoire n’a démontré l’existence d’une identité européenne homogène ni d’ailleurs son unicité religieuse. L’Islam et le Judaïsme ont eu également leur rôle à jouer dans la construction identitaire de l’Europe. Mais alors, peut on parler d’une ou des culture(s) européenne(s), et évoquer à ce titre des valeurs proprement européennes ?
Il existe certes une culture européenne inscrite dans le processus de séparation des pouvoirs religieux, politique et civil. Les valeurs établies dans la Charte européenne (individualisme, pluralisme, État de droit, démocratie, solidarité…) sont le fruit de l’évolution qu’a connu notre continent au cours du XVIIIe siècle. Néanmoins ces valeurs, nées en Europe, n’en sont plus aujourd’hui l’apanage dans la mesure où elles émergent avec plus ou moins de difficultés à l’échelle mondiale.
Quelles sont alors les valeurs proprement européennes ? Au sortir de la seconde guerre mondiale, la substitution au modèle de l’Etat-nation d’un nouveau mode de gouvernance à l’échelle européenne combiné à un nouveau rapport de l’Europe aux autres pays représente une caractéristique culturelle propre à l’Europe.
En premier lieu, la gouvernance européenne est marquée par le sceau de la négociation, et non de la confrontation comme c’est souvent le cas sur le plan national. Telle est la conséquence de la nécessaire recherche du consensus ou de la majorité qualifiée au Conseil, de l’obligation de travailler dans un environnement politique fortement composite au parlement européen…
En second lieu, l’Union européenne, parce qu’elle n’est pas un super État, ne saurait user de la force pour asseoir sa puissance. A l’inverse des super puissances telles que les USA, la Chine… son modèle est exclusivement fondé sur le recours au droit. Ce qui nous fait dire au final que l’Europe demeure un lieu d’avant-garde, celui de la régulation volontaire et négociée, tant d’un point de vue interne (entre les États qui la composent) qu’externe (vis-à-vis du reste du monde). Ce qui démarque ainsi la culture européenne des autres, qui s’inscrivent dans le modèle de l’État nation, c’est cette faculté à susciter un sentiment d’appartenance sans besoin de se fédérer contre un ennemi extérieur commun. Cette ouverture sur l’autre, alliée à une capacité accrue d’auto relativisation par rapport à ses références nationales (tenant aux horreurs des guerres passées), participe d’une forme de légère identité comprise dans le sens inverse d’une identité exclusive et de défiance.
Néanmoins, cette forme légère d’identité, nourrie par des considérations d’ordre politique, n’empêche pas que la nation reste le cadre démocratique prédominant, dans lequel les Européens continuent de s’identifier en priorité.
Au-delà de ces traits propres à une culture commune, les cultures européennes existent, mais ne coïncident pas nécessairement avec les États nations. Autrement dit, elles peuvent s’exciper des frontières et embrasser des aires culturelles aux contours flous puisque non déterminés géographiquement. Il y a par exemple une culture catholique, une culture rationaliste athée, une culture musulmane. Les traditions juridiques et économiques qui en découlent peuvent ainsi largement diverger. Le modèle social européen est à ce titre un bon exemple, qui voit la tradition britannique libérale s’opposer à la conception française soucieuse de conférer aux droits sociaux (exemple : la protection des travailleurs contre tout licenciement injustifié) un caractère constitutionnel et impératif.
Identité et civilisation
Claude Lévi-Strauss distingue dans « Race et histoire » entre les cultures et les civilisations. Par civilisation, il entend un processus qui naît de la confrontation des cultures dans une aire donnée et qui se caractérise par une transformation des cultures en question, une ouverture réciproque, une capacité de chacune d’elles à entrer en contact avec les autres. Bref, la civilisation est un processus par lequel les cultures se confrontent, s’enrichissent et par là dépassent leur état premier. En ce sens, l’Europe est une civilisation, c’est-à-dire un ensemble de cultures ouvertes les unes sur les autres, ayant appris à partager des domaines de souveraineté nationale, en même temps qu’elle est ouverte à d’autres civilisations par son soutien au dialogue avec celles-ci.
Cette civilisation doit elle se définir comme avant tout occidentale ? Une difficulté de taille émerge alors : les fondements culturels qui furent propres à l’Europe, notamment ses valeurs (défense des droits de l’Homme), sont aujourd’hui hissées au rang de valeur universelle (exemple : la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948). On ne peut donc pas associer civilisation européenne et occidentale, sans prendre le risque d’écarter arbitrairement d’autres aires culturelles non européennes.
Une autre question majeure lorsqu’on évoque la civilisation est celle du rapport de l’Union européenne aux religions. Il ne faut pas confondre en effet origine et fondement. L’origine des valeurs européennes est chrétienne, incontestablement, cependant que l’héritage juif et musulman est à prendre en compte (voir plus haut). Toutefois, cela ne signifie en rien que l’Europe est fondée sur des valeurs religieuses voire une religion particulière (le christianisme cohabite avec d’autres religions, en particulier l’Islam, qui regroupe près de 15 millions de croyants, sans compter les rationalistes athées fort nombreux, voire majoritaires dans certains pays). Cette diversité religieuse ne constitue donc pas un obstacle à l’affirmation d’une civilisation européenne.
Identité et citoyenneté
Le concept de citoyenneté européenne a été inscrit dans le Traité de Maastricht en 1992. La citoyenneté au sens global du terme comprend un ensemble de droits et de devoirs. Or, la citoyenneté européenne ne fait qu’énumérer un certain nombre de droits (celui de s’installer et de travailler dans un autre État membre, de voter aux élections municipales et du Parlement européen…). Celle-ci n’est pas assimilable à la citoyenneté nationale, dont elle reste dérivée. Autrement dit, on est citoyen européen parce qu’on est citoyen français, allemand etc, sans possibilité de l’être de façon autonome.
Des pays comme le Danemark ou l’Allemagne l’ont par ailleurs explicitement exclu. Un arrêt célèbre de la Cour constitutionnelle allemande de 1993 nous le rappelle : l’Union est une association d’États (Staatenverbund) mais sans peuple (Staatsvolk), et tout exercice de fonctions de souveraineté par les instances européennes puise sa légitimité dans les parlements nationaux (certes la primauté du droit communautaire est affirmée par la Cour de Justice, mais cette primauté trouve son origine dans l’acceptation des États). En outre, le traité de Lisbonne confirme que la souveraineté juridique reconnue à l’Union s’exerce « dans la limite des compétences données par les États ».
Une condition essentielle pour l’exercice d’une citoyenneté pleine et effective réside dans l’existence d’un « demos », c’est-à-dire d’une affection, d’une identification réelle et palpable à une entité abstraite. En l’occurrence ce demos n’est, au mieux, qu’à l’état embryonnaire lorsqu’on parle de l’identité européenne, alors qu’il retrouve toute son expression dans le contexte national.
Un argument explicatif pourrait se traduire par l’admission intellectuelle du concept de patriotisme constitutionnel, employé par le philosophe allemand Habermas. Celui-ci consiste à distinguer le « lieu de l’affectivité » incarné par la nation d’une part, et le « lieu de la loi » incarné par l’Union européenne d’autre part. Mais cette théorie ne semble pas convaincante : on ne saurait reconnaître en effet que seule l’Union édicte le droit (conformément au principe de subsidiarité, les États produisent encore une législation abondante, laquelle n’est pas rentrée dans le champ de compétences de l’Union) et les grands principes d’ordre constitutionnel auxquels les citoyens seraient unanimement attachés (par exemple, la Charte des droits fondamentaux, texte supposé fondateur, est loin de faire l’unanimité au sein des États et se retrouve même relégué en appendice dans le traité de Lisbonne). Par ailleurs, limiter l’affectivité à la nation est un raisonnement potentiellement dangereux dans la mesure où il est susceptible de donner libre cours au nationalisme.
La citoyenneté européenne peut se développer, en se fondant sur un substrat culturel commun. Le travail à l’étranger, l’unification des modes de vie, l’identité croissante des produits que nous consommons, la pratique des langues étrangères, la lente émergence d’un espace public européen (existence d’une société civile européenne incarnée par les think tanks, d’une presse européenne à l’instar du journal Euractiv, de politiques et d’outils communautaires recherchant à favoriser cet esprit citoyen européen à l’instar des Eurobaromètres, de la Confédération européenne des syndicats…) participent, mais dans une proportion encore faible, à l’émergence de cette citoyenneté que nous autres, adhérents aux Jeunes Européens, appelons de nos vœux.




