
Le Taurillon : La nomination d’un gouvernement sous la direction de Yves Leterme, plusieurs mois après les élections, devait marquer la fin de la crise politique en Belgique. Il semble que ce ne soit pas le cas. Le pays s’oriente-t-il vers une scission ?
Olivier Hinnekens : La nomination d’un gouvernement de transition « Verhofstadt III », le 21 décembre 2007 avait plusieurs buts :
- régler quelques problèmes urgents, pour lequel un gouvernement en affaires courantes n’est pas compétent tel que faire un budget, certains décisions économiques
- essayer de trouver une sortie du blocus total en ce qui concerne les négociations communautaires
- arrêter le compteur des jours sans gouvernement
Le gouvernement « Leterme I » a débuté avec un budget, un accord réduit sur une première phase de réforme institutionnel (« les miettes ») et un accord sur une procédure pour élaborer une deuxième phase pour le 15 juillet ; sans accord sur le contenu de cette deuxième phase.
Le dossier BHV ne faisait pas partie de cet accord, vu qu’il était en suspens à cause de différentes procédures qui permettaient de repousser un vote pour longtemps. Cela étant dit, il n’y aura pas d’accord sur le fond le 15 juillet sans un accord sur BHV. Leterme I a reçu du côté néerlandophone un mandat conditionnel, qui dépend d’une obligation de résultat le 15 juillet. En résumé, les politiques se sont accordés un délais supplémentaires mais la dispute n’était pas vraiment réglée.
Si le gouvernement ne produit pas un compromis honorable le 15 juillet, il est possible qu’il perde sa majorité parlementaire et que la Belgique se retrouves en pleine crise. De là à une scission du pays, il reste encore un grand pas à franchir et la majorité de la population aussi bien en Flandres, à Bruxelles, qu’en Wallonie ne sont pas demandeur d’une séparation. Cela étant dit, la radicalisation des esprits est très réelle des deux côtés de la frontière linguistique et si on n’arrive vraiment plus à se mettre d’accord sur un projet pour le pays…
Le Taurillon : Les positions des partis flamands sont perçues comme radicales à l’extérieur de la Belgique. La Flandre a mauvaise presse hors de ses frontières. Est-ce mérité ?
Olivier Hinnekens : Les problèmes belgo-belges sont très souvent fort complexes — et très Belges — ce qui fait qu’ils semblent souvent surréalistes pour des observateurs externes. Le fait que la presse étrangère et les fonctionnaires étrangers parlent, logiquement, beaucoup plus souvent le français que le néerlandais, a pour conséquence qu’ils sont beaucoup plus familiers avec un seul point de vue et qu’ils regardent très souvent les discussions à travers des lunettes francophones. À cela s’ajoute l’image de certains partis politiques flamands qui sont en effet extrémistes.
Le Taurillon : Certaines affaires récentes sont mal comprises hors de la Belgique. Est-il légitime qu’un maire élu soit recalé pour s’être adressé à ses concitoyens francophones dans leur langue ?
Olivier Hinnekens : En Belgique on ne connais pas le système du maire élu directement par la population. Le maire est en effet proposé par une majorité dans le conseil communal et nommé par le gouvernement, sur base d’une recommandation du gouverneur. Le maire n’est pas seulement le président du collège communal, il a aussi des fonctions propres comme représentant du gouvernement et est responsable pour le maintien des lois et décrets sur son territoire. Quand un individu déclare qu’il refuse obstinément d’observer la loi et les règlements et qu’il commet des infractions à plusieurs reprises par la suite, cette personne se déclare soi-même incompétent pour être considéré comme celui qui va être le responsable pour faire respecter la loi dans sa ville. Ce qu’on oublie de dire très souvent, c’est que plusieurs maires francophones élu en BHV ont bel et bien été nommé par le gouvernement flamand. Il y a d’ailleurs aussi des maires à Bruxelles et en Wallonie qui n’ont pas été nommé par leur gouvernement pour des infractions mineurs, qui les disqualifiaient
Le Taurillon : En ce qui concerne l’arrondissement BHV, en quoi le bilinguisme de ces communes à population majoritairement francophones serait-il inacceptable ?
Olivier Hinnekens : Le bilinguisme est le statut de Bruxelles. Dans certains communes autour de Bruxelles il y a des facilités qui ont été introduites pour aider la transition des habitants qui devenaient à ce moment Flamands. Toutes les communes étaient à ce moment en grande partie néerlandophones avec une minorité significative de francophones. Cela n’est en effet plus le cas dans certaines de ces communes ou maintenant un majorité des gens, qui y ont déménagé sont maintenant francophones. Mais si on suit la logique que pour cette raison là on doit changer le régime linguistique que l’administration communale autorise, il y aura certaines communes de Bruxelles ou la langue à utiliser par les autorités communales devrait devenir l’arabe ou l’anglais. Un bilinguisme actif d’une administration communale veut aussi dire que tout fonctionnaire doit maitriser les deux langues. Cela est en effet le cas dans les communes à facilités, mais pas du tout dans tout les 19 communes de Bruxelles, qui sont de statut bilingue et ou cela devrait être une évidence. Le problème de beaucoup de flamands est que bilinguisme veut dire pour certains qu’on doit pouvoir parler le français partout, pas que les autorités et toute l’administration devrait être bilingue.
Le Taurillon : Tu parles d’habitants qui deviennent Flamands, pourtant il ne s’agit pas d’une nationalité. Par ailleurs le français est une des trois langues ayant un statut officiel en Belgique. Pourquoi l’assimiler à des langues étrangères ?
Olivier Hinnekens : En effet, je me suis mal exprimé. Les gens ne sont pas devenus Flamands ou Wallons à cause de la décision sur le régime linguistique qui s’appliquerait à leur commune, quand un accord a été trouvé sur la frontière linguistique. On s’est tout simplement mis d’accord sur la question de savoir dans quelle langue les autorités publique s’adresseraient aux citoyens. À Bruxelles on a décidé que l’administration serait bilingue et que chaque citoyen pourrait s’adresser soit en néerlandais soit en français à sa commune et aux autorités régionales de Bruxelles. En Wallonie, il s’agit du français, en Flandres du néerlandais et dans les communes germanophones de l’allemand et du français. Pour aider les minorités linguistiques relativement importantes dans certains communes (dont six dans le « Rand », la périphérie de Bruxelles) on a instauré un système de facilités linguistiques où, à la demande du citoyen concerné, il peut recevoir un document de sa commune dans la langue à facilité, qui dans le Rand est le français. Mais cela ne change en rien le régime linguistique de la commune.
Le français et le néerlandais (et en moindre mesure l’allemand) sont les langues officiels de la Belgique, ce qui fait que chaque loi ou règlement qui est d’application dans tout le pays (donc fédérale) doit être publié dans les deux langues. C’est aussi le cas pour Bruxelles qui est officiellement bilingue, mais pas pour les décrets ou décisions qui ne sont d’application qu’en Flandre ou en Wallonie. Le néerlandais n’a aucun statut priviligié en Wallonie ni le français en Flandre. Le fait que néerlandais, français et l’allemand sont des langues officiels pour la fédération belge est aussi peu pertinent pour le régime linguistique dans une commune ou dans une région que le fait que l’estonien, le finlandais, le bulgare ou le portugais sont des langues officielless de l’Union européenne. Ou aussi peu pertinent que le fait que le néerlandais est une des langues officielles de l’Union européenne l’est pour une commune dans la France profonde ou dans la ruralité roumaine.
Le Taurillon : Yves Leterme et son parti sont-ils nationalistes ?
Olivier Hinnekens : Le CD&V n’est pas plus nationaliste qu’un autre parti flamand ou francophone. La nouvelle présidente du parti vient de réaffirmer qu’il est nullement l’ambition du parti d’écrire les derniers pages de l’histoire de la Belgique. Ce qui fait la différence entre partis démocratiques flamands et francophones est le fait que les Flamands sont plus régionalistes, non pas par nationalisme, mais par conviction qu’on ne peut pas traiter des problèmes totalement différents, sur le marché du travail ou dans l’économie, par la même solution. Il y a une énorme différence entre les problèmes auquels la Flandres doit faire face et les problèmes de Bruxelles et de Wallonie. La Flandre est en pénurie de main d’œuvre et n’a plus de problème de jeunes sans emploi, là ou cette catégorie est au centre des efforts en Wallonie et à Bruxelles. Le taux de chomage à Bruxelles est trois fois celui de la Flandre. En plus, il y a une mobilité de main d’œuvre très réduite entre régions. L’argument pour plus de responsabilités pour les régions n’est pas émotionnel, il est rationnel.
Le Taurillon : Étant donné ta culture politique fédéraliste, quelles sont selon toi les causes de l’échec du fédéralisme belge ? Le pays est-il encore fédéral ou plutôt confédéral ?
Olivier Hinnekens : Il est un peu tôt de parler de l’échec du système belge. Jusqu’à maintenant, la Belgique reste un bel exemple de cohabitation paisible entre les influences latines et germaniques. Le mariage passe par un moment difficile, mais cela ne veut pas dire que l’on va se séparer ou divorcer. Mais pour survivre, il faut faire un new deal. Il est clair que dans un système fédéraliste on n’arrive jamais à une solution définitive. Il y a toujours des choses qui changent. C’est la même chose dans l’Union européenne.
Le Taurillon : Dans quelle mesure un engagement pro-européen et fédéraliste est-il compatible avec l’adhésion aux thèses de Yves Leterme ?
Olivier Hinnekens : La question est du moins curieuse. Yves Leterme est un chrétien-démocrate flamand, comme Eyskens, ou Wilfried Martens ou Jean-Luc Dehaene. Je ne connais pas de thèses de Yves qui serait anti-européenne ou anti-fédéraliste. Bien au contraire, le jour ou sa carrière belge prendrais fin, il retournera probablement à la Commission européenne, dont il est fonctionnaire. La ligne pro-européenne de la Belgique n’est donc pas en danger.
Le Taurillon : Quels sont les scénarios possibles pour la Belgique dans les prochaines années ? Quel est celui qui a ta préférence ?
Olivier Hinnekens : Avec un peu de bon sens on trouveras dans les années à venir un nouveau équilibre institutionnel dans le pays, qui est mieux adapté à repondre aux défis qu’on a devant nous, sans casser la solidarité dans la société ou entre régions. Et qui sait peut-être on aura à nouveau une équipe de foot dont on peu être fier. Mais pour les deux : on y travaille et cela risque de prendre un peu de temps… Mais je suis relativement confiant que l’on y arrivera.







