
Géographiquement…
Géographiquement, on constatera qu’une partie au moins de la Russie est - aussi arbitraires et subjectives soient ces considérations - « en Europe ». Et ce, depuis « au moins » le début du XVIIIe siècle.
En effet, rappellons que si l’Europe a été définie par les Grecs (par rapport à l’Afrique et à l’Asie…) sur la base des connaissances géographiques incertaines des Temps antiques, le continent européen n’a jamais - depuis lors - reçu de délimitation stable par la suite. Faute de mieux, c’est donc les monts et le fleuve Oural qui ont été retenu - au XVIIIe siècle - pour servir de ’’limite’’ orientale à l’Europe.
Il s’agit donc là d’une donnée relativement récente de la géographie qui prit corps quand Vassili Nikitich Tatichtchev (1686-1750) - géographe de Cour au service du tsar Pierre le grand (Cf. portrait, ci-dessous) - a « inauguré » cette fameuse « convention géographique » qui place, depuis lors, la ’’frontière orientale’’ de l’Europe sur les monts Oural.
L’objectif (politique) étant alors, par cette décision ’’politique’’ (et pour le tsar réformateur…), de proclamer l’appartenance au concert des nations civilisées d’une Russie jusque là cantonnée dans quelque périphérie ’’moyenâgeuse’’, « orientale » et présumée arriérée. Bref, il s’agissait là de proclamer l’entrée fracassante de la Russie dans le monde moderne et civilisé. Et ce, à la face d’un monde « occidental » en doutant encore.
Des conventions géographiques à relativiser…
Néanmoins, quant à ces fameuses ’’limites" orientales de l’Europe, il faut en relativiser le caractère définitif tant il n’y a rien de plus arbitraire et de plus conventionnel en la matière. Notamment parce que cette fameuse ’’frontière’’ de l’Oural n’en n’a jamais vraiment été une aux yeux des Russes eux-mêmes, les principaux intéressés. Ainsi il faut bien convenir que l’Oural n’a, à vrai dire, jamais été une limite administrative dans l’organisation interne d’une Russie qui n’a, en fait, jamais fait de biens grandes différences entre ses provinces européennes et asiatiques (ni du temps de l’Empire des tsars, ni plus tard…).
D’ailleurs, il faut également savoir qu’en Russie même on ne comprend pas bien l’insistance « européenne » mise par certains à essayer de différencier l’Europe et l’Asie à cet endroit précis. Tant, pour Moscou, la Sibérie et l’Extrême-Orient russe sont en fait aussi russes que n’importe quelles provinces européennes de la grande Russie : ce grand pays « entre deux mondes » ayant une identité spécifiquement « eurasiatique »… mais se pensant néanmoins, sans doute, pourtant plus en « pays européen » qu’en « contrée asiatique ».
De même, l’on imagine que cette fameuse question géopolitique aurait pu se poser bien différemment encore. Surtout si l’on considère que l’unification des principautés russes aurait fort bien pu se dérouler sous l’autorité des Grands-Ducs de Lithuanie (princes païens, puis catholiques à partir de la fin du XIVe siècle…) plutôt que sous la férule des très orthodoxes Grands-Princes de Moscou (bientôt Tsars de toutes les Russies…). Auquel cas, nos actuelles réticences seraient-elles les mêmes ?!
Où l’on découvre donc que fixer les « frontières » - arbitraires et conventionnelles - de l’Europe était alors - déjà - un geste de haute portée politique. Où il apparaît déjà qu’ « être » ou « ne pas être » en Europe, c’est surtout là une question de positionnement idéologique (et de volonté politique), sinon de reconnaissance politique réciproque…
Culturellement…

- Vassili Nikitich Tatichtchev
Là encore, « identitairement » et « culturellement » parlant, ça se discute. En tout cas, les Russes d’aujourd’hui estiment pleinement participer à la culture européenne depuis au moins le Moyen âge : depuis la « colonisation » varègue, la naissance de la Principauté de Kiev et la conversion du peuple russe au Christianisme orthodoxe (aux IXe et Xe siècles).
En effet, pour une très grande majorité des Russes, leur pays est ’’en Europe’’ au moins depuis qu’elle a accès à la mer Baltique (au début XVIIIe siècle) et à la mer Noire (à la fin XVIIIe siècle). Une Europe avec laquelle la Russie partage également la majeure partie de son patrimoine historique et culturel (dont le christianisme, depuis plus de mille ans…). Et une Russie dont l’essentiel de sa population est d’ailleurs de type ’’européen’’.
Une Russie qui, depuis lors, aura participée à tous les grands soubresauts politiques, à toutes les grandes aventures collectives et à tous les courants culturels ayant touché l’Europe : Temps des Lumières, Epoque révolutionnaire, Classicisme, Romantisme, deux Guerres mondiales, etc. Et il est - culturellement parlant, tout du moins - effectivement difficile de placer ailleurs qu’en Europe le pays des Borodine, Dostoïevski, Gogol, Glinka, Lermontov, Pouchkine, Tchaïkovski, Tchékov, Tolstoï et autres Tourgueniev…
Si bien que la Russie actuelle - pays effectivement membre du Conseil de l’Europe (depuis février 1996) - participe à de nombreux forums politiques, ainsi qu’à de nombreux rendez-vous culturels et sportifs européens (comme le Concours de l’Eurovision ou les fameuses compétitions sportives dont il a été question plus haut…) [2].
Politiquement…
Politiquement, force est de constater que la Russie n’est pas encore un pays européen. Notamment parce que cette « grande Russie » se pense - aujourd’hui encore - comme une grande puissance eurasienne aux ambitions impériales (tout particulièrement à l’égard des pays de son ’’étranger proche« ; comme l’Ukraine et la Géorgie, par exemple…). Or, la Russie peut-être être à la fois impériale voire despotique (asiatique ?!) et démocratique (ou »européenne"…), c’est là toute la question…
Une question qui suscite la perplexité de l’Occident. Notamment pour ce qui est du manque de respect des normes démocratiques aujourd’hui affiché par les dirigeants de cet Etat : élections sommairement truquées (comme lors des dernières élections générales : présidentielles et législatives, en décembre 2007…), journalistes assassinés (comme Anna Politovskaïa, en octobre 2006), populations civiles terrorisées (comme en Tchétchénie, depuis 1994…).
Quant à envisager une future adhésion de la Russie à l’UE, force est de constater que la question - même si elle compte déjà bon nombre d’adeptes - ne se pose pas encore avec suffisament d’accuité sur la scène internationale pour déclencher un véritable débat public vraiment digne de ce nom.
Cela dit, compte tenu des potentialités humaines et des ressources naturelles de l’immense espace russe, on ne peut qu’envisager avec intérêt l’éventualité d’un véritable partenariat « euro-russe » entre une UE enfin rénovée et une future Russie enfin démocratique.
Bref, comme pour la Turquie, la question est moins de savoir si la Russie est vraiment « en Europe » (ou si la Russie est vraiment un pays européen…) que de savoir ce qu’en pensent vraiment les tous premiers intéressés.
Ou s’il ne serait finalement pas souhaitable - à moyen terme - qu’elle le soit (ou qu’elle le devint). Même s’il reste encore, sans nul doute, bien du chemin à faire… (Et même s’il reste encore à savoir comment faire…).





