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La chute programmée de la diversité européenne

, par Maël Donoso

L’Union européenne a fait de la diversité l’une de ses valeurs phares. Elle l’a inscrite dans sa devise, défendue et promue, et souvent érigée en modèle. Pourtant, les partisans d’un espace politique européen doivent prendre un peu de recul avec cette notion, et admettre que l’Europe du futur sera par de nombreux aspects plus unie, plus intégrée, mais moins diversifiée qu’aujourd’hui.

Auteurs

Un détour par la biologie évolutive, et en particulier la biogéographie, est peut-être utile pour illustrer l’idée. Pendant près de cinquante millions d’années, l’Amérique du Sud a été séparée des autres continents par l’océan, et durant tout ce temps, la faune sud-américaine a développé une grande richesse biologique, en particulier du côté des mammifères. La collision de l’Amérique du Nord avec l’Amérique du Sud, qui s’est traduite par la formation de l’isthme de Panama il y a trois millions d’années, a cependant changé la donne. La coalescence des deux plaques continentales, en permettant la circulation des faunes de part et d’autre de l’isthme, a en effet introduit un « marché commun des espèces », et transformé les Amériques un seul grand terrain de colonisation.

Le résultat, tel que l’attestent les archives géologiques, a été l’élimination de la plus grande partie des espèces du Sud par leurs concurrentes du Nord, entraînant une chute considérable de la biodiversité des Amériques. Cet épisode n’est pas isolé et suit une règle générale en biogéographie : lorsque deux continents se séparent, des espèces nouvelles apparaissent dans chacun d’entre eux, et lorsqu’ils entrent en collision, il se produit une compétition générale qui s’achève par un effondrement du nombre d’espèces, la disparition de certaines lignées biologiques, et une diminution générale de la diversité. [1]

Langues, universités, économie, politique : plus d’unité, moins de diversité

Certes, nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes [2]. La jonction (géographique) des Amériques a cependant quelques points communs avec l’unification (politique) de l’Europe. Qu’est-ce que l’Union européenne, sinon la réunion d’États autrefois isolés, et l’interconnexion des Européens dans un marché commun économique, social, culturel et scientifique ? En défendant l’intégration européenne, en appelant de nos vœux un système politique, diplomatique et militaire commun, nous réalisons un processus comparable à la coalescence des plaques tectoniques, et qui s’achèvera sans doute de la même manière : par une chute de la diversité, ou du moins de certaines formes de diversité.

L’intégration européenne s’achèvera sans doute de la même manière : par une chute de la diversité, ou du moins de certaines formes de diversité.

Précisément, de quelles formes de diversité parle-t-on ? Nous pouvons citer comme premier exemple la diversité linguistique, fleuron d’une Europe qui a fait vœu de promouvoir le multilinguisme [3], et qui en réalité le menace par de nombreux aspects. L’anglais, déjà langue internationale, s’impose de plus en plus comme la langue européenne de référence, et si l’usage du français, de l’allemand, de l’espagnol et de l’italien n’est pas menacé dans l’immédiat, il en va tout autrement des langues disposant de moins de locuteurs.

Nous pouvons également citer l’enseignement supérieur et la recherche, qui à travers le système de Bologne et la généralisation de la mobilité tendront de plus en plus à s’uniformiser. Toutes les universités importantes devront adopter, au moins en partie, des normes européennes pour faciliter la circulation des étudiants, mais aussi des chercheurs et des connaissances. Dans ce marché commun universitaire, les pratiques académiques évolueront nécessairement vers une forme d’homogénéité, remplaçant une mosaïque de systèmes par un modèle unique, maintenu par une concurrence à l’échelle européenne.

Est-il besoin de dire que le marché commun économique ouvre la voie à de grands groupes paneuropéens, et à une concurrence qui verra nécessairement l’élimination ou la restructuration de nombreux acteurs de l’économie ? Quant à la politique, même si le mouvement semble lent à s’amorcer, on peut parier que la ligne directrice des grands partis européens, comme le PSE ou le PPE, déteindra forcément sur les programmes politiques nationaux, et que les partis constitués au sein des États membres devront, ne serait-ce que partiellement, aligner leurs positions sur celles de leurs grands frères européens.

Pourquoi la diversité ?

À mesure que l’intégration de l’Europe se poursuit, la société européenne tout entière s’achemine donc vers davantage d’homogénéité, conséquence logique du marché commun et du transfert de compétences au niveau européen. Ce processus n’a rien d’exotique : la mondialisation en a déjà effectué une grande partie, en instaurant sur toute la planète les mêmes références, les mêmes codes, les mêmes procédures, et en effaçant au passage d’innombrables spécificités locales, régionales ou nationales. Pourtant, l’intégration européenne va plus loin encore, car elle touche directement les structures de gouvernance des États membres. La conclusion à en tirer est simple : la diversité européenne va se réduire, le principe de subsidiarité n’en sauvera pas beaucoup.

Un constat alarmant ? Certainement pas. Mais une occasion de réfléchir à la notion de diversité, et à tout ce qu’elle implique. Jusqu’à quel point faut-il la promouvoir ? En quoi est-elle utile ? Dans un environnement naturel, la biodiversité a des avantages bien connus : le maintien d’un fond génétique hétérogène rend les espèces plus résistantes à des agressions externes, et la complexité des structures et des fonctions biologiques est une bonne garantie de la stabilité des écosystèmes. Dans un environnement humain, la question est plus difficile, et dépend essentiellement de l’angle sous lequel on l’aborde.

Un constat alarmant ? Certainement pas. Mais une occasion de réfléchir à la notion de diversité, et à tout ce qu’elle implique.

En Europe, l’apologie de la diversité sonne trop souvent creux, et semble être devenue une manière élégante de ne froisser personne, d’épargner les fiertés nationales, et de minimiser le poids du niveau européen. La promotion de la diversité, telle qu’elle apparaît dans de nombreux discours, signifie pour l’essentiel : ne craignez rien, l’Europe se fait mais elle ne vous affectera pas réellement, nous construisons une mosaïque d’États qui garderont chacun leurs spécificités nationales, ne vous faites pas de souci, vous ne serez pas touchés.

Or, il n’en est rien : l’Europe est, dans une large mesure, une machine à produire des normes et à uniformiser. Nous allons vers une union toujours plus étroite entre les peuples et les États membres de la Communauté européenne [4], ce qui se traduira nécessairement par l’effacement de nombreuses spécificités nationales. Si dans une certaine mesure, la diversité et le polycentrisme sont effectivement porteurs du projet européen, aujourd’hui leur promotion sert souvent de compromis face aux eurosceptiques. Le manque de confiance des pro-européens dessert ainsi la devise que l’Europe s’est donnée : « Unie dans la diversité ».

Vers une nouvelle diversité

Dans une société qui accepte la diversité, les inerties politiques, morales et intellectuelles ont moins de chances de s’établir. Préserver des cultures, des coutumes, des modes de vie ou des artisanats n’est pas un luxe, mais un investissement pour produire une société plus forte, plus dynamique et plus libre. En ce sens, sans être la valeur suprême à défendre, la diversité reste un ciment essentiel pour bâtir un futur ouvert et progressiste. Ce n’est qu’en acceptant la tendance uniformisatrice du processus européen que nous pourrons réfléchir sérieusement aux diversités qu’il nous faut sauvegarder, et à la meilleure manière de le faire.

Ce n’est qu’en acceptant la tendance uniformisatrice du processus européen que nous pourrons réfléchir sérieusement aux diversités qu’il nous faut sauvegarder.

De toutes les menaces qui pèsent sur la diversité aujourd’hui en Europe, celle concernant les langues est peut-être la plus regrettable. La seule solution crédible évoquée à ce jour, qui serait l’instauration d’une langue de communication très simple (espéranto, latin simplifié ou autre), pour permettre les échanges européens sans se substituer aux langues nationales ou régionales, n’a aujourd’hui fait l’objet d’aucune étude sérieuse à l’échelle de l’Union [5].

Mais plus importante encore que la question linguistique, il y a la volonté de faire de l’Europe du futur un espace démocratique où chacun pourra trouver sa place, indépendamment de ses origines, de ses croyances et de ses choix. Car s’il y a bien une diversité à promouvoir, c’est celle des parcours de vie, fondée sur la liberté individuelle. Contrairement à d’autres formes de diversité, celle-ci n’est pas incompatible avec le processus d’intégration européenne, tant que ce dernier repose sur les valeurs universelles portées par l’État de droit.

Pour le reste, l’idée que l’intégration européenne se fera par l’uniformisation possède deux contre-arguments importants. D’une part, on peut considérer que l’Union joue un rôle protecteur vis-à-vis de la mondialisation, et que les normes européennes évitent aux États membres de se plier aux normes américaines. D’autre part, on peut supposer que l’affaiblissement des pouvoirs nationaux favorisera l’émancipation régionale, et qu’au sein d’une Europe forte les régions seront appelées à jouer un nouveau rôle. Il n’en demeure pas moins que les principales valeurs ajoutées de l’Union sont l’intégration politique et la fédération des Européens, deux processus qui se fonderont sur un espace public et citoyen homogène.

Une nouvelle devise pour l’Europe ?

L’unité ou la diversité ? L’équilibre entre ces deux notions opposées n’est pas facile à trouver. En fondant l’Union, les Européens ont délibérément choisi de promouvoir la première, sans renoncer toutefois à la seconde. Il nous faut à présent réfléchir aux meilleurs moyens de poursuivre le processus et d’approfondir la démocratie européenne, en sauvegardant les diversités qui nous semblent importantes. C’est une bonne occasion de se tourner vers l’histoire européenne, et de nous rappeler que les États actuels se sont souvent construits en brimant et en éliminant la diversité ethnique, culturelle, religieuse ou politique sur leur territoire… Les nations qui existent aujourd’hui ne sont donc pas plus naturelles ou plus légitimes que ne le sera l’Europe fédérale.

Par ailleurs, la devise « Unie dans la diversité » s’appliquerait mieux à l’Inde qu’à l’Europe [6]. Avec leurs centaines de langues régionales et leur mixité culturelle, les Indiens sont mieux placés que les Européens pour parler de diversité. Pourquoi l’Europe ne tirerait-elle pas avantage de sa véritable spécificité, qui a été le processus de droit, démocratique et pacifique, par lequel des États aux histoires, aux langues et aux cultures différentes se sont réunis, ce processus qui fait de l’Europe un cas unique à cette échelle dans la civilisation humaine, et un laboratoire d’exception pour préparer une future fédération mondiale ?

La devise « Unie dans la diversité » est intéressante, mais elle montre progressivement ses limites. La devise « Unie par le droit » conviendrait peut-être mieux à l’Union européenne.

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P.-S.

Illustration : photographie du drapeau européen. Auteur : S. Solberg J. Source : Wikimedia.

Notes

[1Ce processus est résumé dans ce dossier.

[2Célèbre phrase de Jean Monnet.

Vos commentaires

  • Le 25 mars 2009 à 07:48, par Valéry En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    « L’anglais, déjà langue internationale, s’impose de plus en plus comme la langue européenne de référence, et si l’usage du français, de l’allemand, de l’espagnol et de l’italien n’est pas menacé dans l’immédiat, il en va tout autrement des langues disposant de moins de locuteurs. »

    Peut tu préciser la nature de la « menace » s’il te plaît ? Le fait qu’une langue ait peu de locuteur n’implique en effet pas un moindre usage ou sa disparition. Les langues sont tenaces. Seule une politique d’ethnocide systématique et durable, comme celle menée en France contre la diversité au sein de ce pays, peut espérer menacer une langue. Les langues qui ont un statut officiel sont a priori peu menacées. Donner un tel statut à de nouvelles langues peut aussi les préserver mais ce sont là des compétences nationales ou régionales. En toute hypothèse, la langue de référence au niveau international et l’usage des langues me semblent être deux questions bien distinctes.

    Peut être veux-tu dire que l’usage de langue en tant que langue de communication internationale est menacé ? Peut être veux-tu dire que la diffusion d’une culture, ou plus précisément de produits culturels, est fonction de la langue ? Mais ce sont là des choses différentes.

  • Le 25 mars 2009 à 10:28, par Emmanuel En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    C’est assez simple : moins une langue a de locuteurs (natifs ou non), plus elle est menacée.

    En Europe, l’absence de multilinguisme (avec la prédominence de l’anglais) appauvrit considérablement la diversité linguistique, donc la capacité a s’ouvrir à l’autre et à sa culture. Evidemment, les étudiants Erasmus « internationalisent » leur formation, en renforçant leur anglais dans des cours donnés (souvent en pidgin-English) aux quatre coins de l’Europe, mais je doute qu’ils en reviennent plus « européanisés ». En n’ayant au mieux appris de leur pays d’accueil que les quelques phrases leur permettant de se repérer dans le métro ou de faire leurs courses, ils n’auront absolument pas progressé dans la compréhension de la culture locale, car ils en seront resté à l’anglais international pour communiquer.

    Bien sûr, le Tchèque continuera à parler tchèque (encore que... dans les grands groupes internationaux, cette stupidité monolingue fait aboutir à des résulats d’une absurdité sans nom, où des gens de même nationalité, simplement parce qu’ils sont dans le moule et totalement aculturés, continue à communiquer entre eux en anglais), mais si l’anglais prédomine comme langue de communication, les étrangers n’auront aucune incitation à apprendre le tchèque. C’est là une menace immense contre les langues, sauf à croire que la diversité culturelle est un mal avec lequel il faut vivre, et qui, dans le meilleur des cas, disparaîtra tout seul. En un mot, une vision assez peu fédéraliste...

  • Le 25 mars 2009 à 10:29, par Jean-Jo En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    Je ne comprends pas très bien la conclusion... Tout se résume à une question de devise ?

    Par ailleurs, je ne suis pas d’accord concernant cette phrase « Qu’est-ce que l’Union européenne, sinon la réunion d’États autrefois isolés, et l’interconnexion des Européens dans un marché commun économique, social, culturel et scientifique ? ». Premièremement les échanges (pas uniquement commerciaux) n’ont pas attendu la création de l’UE, les Etats n’ont jamais été totalement isolés les uns des autres. Ensuite je trouve très réducteur de considérer l’UE comme un supermaché contenant un rayon « économie », un stand « social » et un coin « culturel » et « scientifique ».C’est malheureusement cette pensée qui prédomine au sein des institutions européennes à l’heure actuelle et qui est responsable de cette perte de « diversité ».

    Il aurait été plus pertinent de parler « d’espace commun/de rencontre » ou « d’interface de biotopes » si l’on souhaite réellement faire un peu de biogéographie. Que je sache le « marché » est inconnu du monde vivant sauf d’une espèce atypique que l’on appelle l’être humain. Maintenant il y a peut être quelques chercheurs qui seraient en mesure de nous prouver que les échanges commerciaux existent aussi chez les baleines, dans ce cas là, j’aimerais bien savoir ce que les baleines pensent des théories de Ricardo, Smith et Paretto...

  • Le 25 mars 2009 à 11:50, par Maël Donoso En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    Pour répondre à Valéry, et en complément à Emmanuel, j’ajoute que la « menace » portée aux langues minoritaires consiste en particulier à voir s’organiser en anglais tous les pôles de compétence européens (en matière financière, économique, scientifique, technologique, bientôt politique peut-être). L’anglais est la langue la plus ancrée dans l’évolution des idées, des techniques et des procédures. Elle est par conséquent la langue la plus pratique, la plus en adéquation avec les exigences actuelles, et celle qui évolue le plus vite.

    Le danger est que les langues minoritaires risquent d’être réduites à des outils de communication très locaux, éventuellement à des objets culturels intéressants, mais ne plus avoir leur place dans l’économie, l’industrie ou l’enseignement supérieur. Je peux témoigner que dans le domaine scientifique, même une langue comme le français (pourtant solide, et pour laquelle des efforts de traduction importants existent) atteint actuellement des limites, et qu’au sein de mon laboratoire nous communiquons souvent en anglais, ou en tout cas avec une batterie d’expressions anglaises, pour cibler au mieux nos questions scientifiques et nos protocoles expérimentaux.

    Si une langue comme le français ne parvient pas à se maintenir au-delà d’un certain niveau d’exigence, il me semble que les langues minoritaires risquent d’être rapidement balayées de tous les cercles décisionnels qui comptent en Europe. Évidemment, ça n’implique peut-être pas la disparition de ces langues dans un usage strictement local et non spécialisé, à la limite un usage « familial »... Mais est-ce vraiment cela, le multilinguisme ?

  • Le 25 mars 2009 à 14:24, par krokodilo En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    Petite critique sur la formulation de ce passage : « L’anglais, déjà langue internationale, s’impose de plus en plus comme la langue européenne de référence » C’est certes une langue très importante, mais ce n’est qu’une parmi la dizaine de langues de diffusion internationale. De plus, s’impose-t-elle, ou est-elle imposée ? A l’école primaire, c’est clair : elle est imposée... A la télévision French24, que les Français financent sans pouvoir la regarder (bien fait pour nous qui acceptons sans broncher des choses pareilles), il est imposé. Dans les cursus Erasmus mundus itou, car les universités veulent les subventions euroépennes qui vont avec, etc.

    Bravo pour le passage qui rappelle le refus de discuter d’une langue véhiculaire neutre et largement plus simple à apprendre :

    « La seule solution crédible évoquée à ce jour, qui serait l’instauration d’une langue de communication très simple (espéranto, latin simplifié ou autre), pour permettre les échanges européens sans se substituer aux langues nationales ou régionales, n’a aujourd’hui fait l’objet d’aucune étude sérieuse à l’échelle de l’Union »

    Effectivement, l’UE subventionne à fonds perdus des congrès sur cette imposture scientifique qu’est l’intercompréhension passive (simple faible niveau de diverses langues comme les marins, commerçants et autres voyageurs l’ont depuis des siècles), mais refuse d’engager les malheureux milliers d’euros nécessaires à la confirmation de la vitesse d’apprentissage de l’espéranto, et à la confirmation de ses performances dans la traduction (avec tests de rétrotraduction comparativement avec l’anglais et le français).

    Une langue véhiculaire ne s’oppose nullement à la diversité : tous les pays immenses en ont une, voire deux, l’ex-URSS, l’Inde, la Chine. La question qui se pose, c’est laquelle convient le mieux pour l’UE ?

    Cette question de la communication dans l’UE est des plus difficiles, mais il est regrettable qu’elle soit étouffée, que dans le même temps le Parlement se gargarise du mot « multilinguisme » (rapport d’hier), sans entrer dans les détails, en occultant le tout-anglais qui sévit. Le parti ADLE signale d’ailleurs que des passages critiques y ont été censurés :

    « Certain paragraphes du projet de rapport initial, appuyé par le PPE, qui formulait des critiques assez explicites contre la politique linguistique dans l’enseignement pratiqué dans plusieurs régions d’un Etat membre de l’UE ont été supprimées grâce à un compromis soutenu par l’ADLE, le PSE et les Verts. »

    http://www.alde.eu/fr/details/news/multilinguisme-un-atout-pour-une-societe-europeenne-ouverte/

    La censure est-elle le meilleur moyen de débattre que connaisse l’UE ?

  • Le 25 mars 2009 à 14:43, par Maël Donoso En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    Je me permets de te répondre point par point :

    Je ne comprends pas très bien la conclusion… Tout se résume à une question de devise ?

    Non, bien sûr, je trouve simplement que la devise actuelle résume assez bien l’attachement des Européens à la notion de diversité, parfois paradoxal quand on considère que l’Union est, à de nombreux égards, un système d’intégration et d’homogénéisation.

    Premièremement les échanges (pas uniquement commerciaux) n’ont pas attendu la création de l’UE, les Etats n’ont jamais été totalement isolés les uns des autres.

    Je n’ai évidemment jamais prétendu que les Etats européens aient été, à un moment quelconque, "totalement isolés les uns des autres". Mais si on veut poursuivre sur la métaphore des plaques tectoniques, avant la coalescences des Amériques il y avait aussi des passages de vie végétale (graines) et animale (insectes par exemple) d’un continent à l’autre : ça n’avait pourtant rien à voir avec le grand mélange d’espèces qui a suivi la formation de l’isthme de Panama. Pour l’Europe c’est pareil, même si les échanges ont toujours existé, le principe de l’Union a été de les amplifier et de les généraliser.

    Ensuite je trouve très réducteur de considérer l’UE comme un supermaché contenant un rayon « économie », un stand « social » et un coin « culturel » et « scientifique ».

    Je ne vois pas très bien ce que tu proposes d’autre ? J’aborde ces différents aspects séparément parce qu’il faut bien que je structure ces idées, on ne peut pas parler de tout à la fois. Ou ai-je mal compris le sens de ta remarque ?

    Que je sache le « marché » est inconnu du monde vivant sauf d’une espèce atypique que l’on appelle l’être humain.

    Tout sauf inconnu ! Les espèces vivantes, nous compris d’ailleurs, se livrent à une compétition pour la survie qui n’a rien à envier à la concurrence économique chez l’espèce humaine. D’ailleurs Darwin s’est largement inspiré des travaux d’Adam Smith lorsqu’il a fondé le concept révolutionnaire de "sélection naturelle" dans le monde vivant. L’évolution, l’écologie et la biologie comportementale ont pleinement intégré cette notion, que je résume ici de manière trop rapide et abusive (je ferai peut-être un article sur l’évolution à une autre occasion :) ).

    Je crois donc que l’analogie se tient entre le "marché commun des espèces" introduit par la coalescence des Amériques et le "marché commun" économique, politique, social, culturel, scientifique et technologique européen issu de l’Union. Et si on s’en tient à ce que la biologie nous apprend dans de tels contextes, une chute de certaines formes de diversité semble naturelle dans ce genre de processus.

  • Le 25 mars 2009 à 17:05, par Jean-Jo En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    En réponse à ta réponse (on risque d’aller loin à ce rythme) :-P

    Franchement, en tant que fédéraliste, tu crois que l’on va réussir à « vendre » le projet européen en limitant cela à un marché ?=> c’est justement ce qui mobilise le plus les eurosceptiques.

    Par ailleurs, le marché commun revêt d’abord un aspect économique. On peut considérer que ses prolongements sont la culture, la science, l’éducation, la vie sociale, pour autant ces éléments là ne forment pas le marché commun en tant que tel. On peut tout aussi bien considérer que tout ce qui relève de l’économie n’est qu’un moyen pour la culture, la science, l’éducation ou la vie sociale.

    Enfin, je suis conscient des relations intellectuelles entre Smith et Darwin, dois-je te rappeller ce qu’a amené à une certaine époque un avatar de leurs théories : l’idée selon laquelle nous sommes tous en compétition, qu’un processus « naturel » entraîne une nécessaire sélection des meilleurs d’entre nous...

    PS (je le fais exprès) : Je ne saisi pas ce qu’est un « marché commun des espèces »=> sommes nous échangeables comme des biens ou des services ? Le sujet de l’article concerne la diversité=> comment peut-on comparer diversité biologique et sociologique/économique/culturelle ? Je t’invite à lire des ouvrages comme « Tristes Tropiques » de C. Levy-Strauss.

  • Le 25 mars 2009 à 22:59, par valery En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    « C’est assez simple : moins une langue a de locuteurs (natifs ou non), plus elle est menacée. »

    De quoi ? Par qui ?

    « En Europe, l’absence de multilinguisme (avec la prédominence de l’anglais) appauvrit considérablement la diversité linguistique, donc la capacité a s’ouvrir à l’autre et à sa culture. »

    Donc ce n’est pas la langue qui est menacée mais la diversité culturelle. Comme je le disais ce sont deux choses différentes.

    En toute hypothèse seuls les gens très motivés pour apprendre le tchèque iront l’apprendre.

    La domination de l’anglais pour les échanges internationaux vient simplement remplacer celle du Français au siècle antérieur. Le français est menacé en tant que langue d’échanges internationaux et donc en tant que facteur de « puissance » pour la culture française ou les cultures francophones. Mais la langue n’est pas menacée en soi.

    Mais pour le tchèque cela revient strictement au même que la langue dominante dans les échanges internationaux soit le français ou l’anglais.

    Il faut voir ce qu’implique une politique en faveur du multilinguisme. S’il s’agit de considérer que chacun doit parler plusieurs langues, c’est insuffisant : un français ira (en général) apprendre plutôt l’anglais, l’espagnol, l’allemand, voire l’arabe, l’italien ou le portugais selon ses affinités. Il n’apprendra pas le tchèque, le maltais ou le finlandais.

    Tout cela pour dire qu’une politique de diversité dépend de l’objectif poursuivi : un objectif d’évitement de la domination d’une seule langue pour les échanges internationaux est différente d’une politique de promotion de la connaissance des langues les plus rares.

    Pour ma part j’ai tendance à considérer que si le but du jeu est de promouvoir le français ou l’allemand plutôt que l’anglais on est on du compte en matière de diversité.

    En réalité il n’existe guère en matière d’échanges internationaux d’alternative qu’entre l’anglais et l’adoption d’une langue internationale neutre. À partir de là, oui il faut encourager l’apprentissage de plusieurs langues dont des langues moins courantes, ou encore des langues régionales. Mais il s’agit là d’une autre question.

  • Le 28 mars 2009 à 19:31, par Fanny Dubray En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    Bonjour Maël, et merci beaucoup pour cet article clair et argumenté.... qui cependant ne me convint pas complètement.

    S’il est vrai que la notion de diversité est très à la mode, cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit nouvelle. Et de manière paradoxale, elle a souvent servi de faire-valoir à une politique d’unification culturelle. C’était le cas de la IIIème République, dont on oublie souvent que les programmes scolaires, tout en imposant à tous la pratique de la langue française, vantaient la diversité de ses régions. En allant vite, on peut dire que l’Europe a fait de même, mais de manière plus subtile, se servant de cette notion de diversité comme d’une garantie apportée aux peuples que l’hypothèse d’une uniformisation européenne inquiétait.

    A première vue, je partage donc on avis. Le marché unique tend à uniformiser les cultures. C’est même son rôle premier. Toutefois, contrairement à toi, c’est une perspective qui m’inquiète. Et pourtant je suis une fédéraliste de coeur et de raison. Mais je pense, vois-tu, qu’un Etat peut s’accommoder d’une pluralité de langues et de cultures en son sein. Mieux, qu’il doit les protéger. C’est que la diversité culturelle, pour être une expression galvaudée, n’en n’est pas pour autant une coquille vide. Je ne discuterai pas avec toi de biologie, d’abord parce que je n’y connais rien, ensuite parce que l’application de la théorie de l’évolution aux sociétés humaines me semble délicate. Mais, en restant sur le plan des sciences humaines, je dirais que la diversité, ce n’est pas seulement une très belle chose devant laquelle il convient de se pâmer avec une complaisante délectation, c’est tout simplement ce qui permet aux êtres humains de d’inventer, d’innover, de recréer en permanence le monde qui les entoure. Pardonne-moi si j’enfonce des portes ouvertes, mais nous vivons dans un monde au sein duquel les identités sont à tel point exacerbées que l’on semble avoir oublié la vertu de la différence.

    Alors que faire ? Il y a dans ton article une idée sous-jacente, omniprésente bien que non explicitée. C’est que le marché unique est une construction économique, alors que la diversité est une notion culturelle. Or, soyons juristes ! Pourquoi le discours de la Communauté en matière de diversité sonne-t-il creux ? Parce que la Communauté dispose de compétences - quasi - illimitées en matière de concurrence, tandis que ses pouvoirs en matière de culture sont limités à une simple compétence d’appui. Aussi doit-elle, pour s’affirmer, faire passer le marché avant la culture.

    Ce que j’essaie de te démontrer, c’est non seulement que la diversité culturelle est d’une importance capitale pour l’Europe et pour le monde, mais aussi que c’est une affaire de choix, d’arbitrage. Or, l’Union n’est plus seulement économique, elle est politique. Elle doit donc se donner les moyens de légiférer dans les domaines où elle est le moins présente. Ce qui passe pour l’instant par la tolérance d’exceptions nationales à la libre concurrence, comme la prix unique du livre par exemple, pourrait à l’avenir se traduire par une véritable promotion de la diversité.

    Je défendrai donc haut et fort notre belle devise. Une antithèse ? Oui. Mais l’Union n’a pas fini de nous surprendre...

  • Le 28 mars 2009 à 23:24, par Maël Donoso En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    Il y a dans ton article une idée sous-jacente, omniprésente bien que non explicitée. C’est que le marché unique est une construction économique, alors que la diversité est une notion culturelle.

    Ah ? Non, ce n’est pas du tout mon point de vue. C’est l’inverse, même. :) Justement, je pense que le « marché commun » va bien au-delà de l’économie : par exemple, l’accès des étudiants à un grand nombre d’universités européennes, et d’ailleurs la compétition entre ces universités pour se positionner sur tel ou tel domaine de compétence, sont une forme de « marché commun » universitaire. Quant à la diversité, je ne la réduis pas du tout à sa dimension culturelle : je parle dans cet article de la diversité des acteurs économiques, des systèmes d’enseignements, des tendances politiques, bref de formes de diversité qui n’ont pas de rapport direct avec la « culture » (enfin ça dépend, bien sûr, de ta définition de la culture - voir plus bas...).

    Ce que j’essaie de te démontrer, c’est non seulement que la diversité culturelle est d’une importance capitale pour l’Europe et pour le monde, mais aussi que c’est une affaire de choix, d’arbitrage. Or, l’Union n’est plus seulement économique, elle est politique. Elle doit donc se donner les moyens de légiférer dans les domaines où elle est le moins présente.

    Mais comment faire, dans la pratique ? L’Union peut légiférer pour promouvoir l’égalité des droits entre les citoyens européens, indépendamment de leurs origines, de leurs choix et de leurs convictions : c’est la diversité des individus et des idées, à mon sens la plus importante. Elle peut aussi décider de mettre en place une politique crédible pour mettre en valeur la diversité linguistique. Mais pour le reste, l’Europe défendra-t-elle à long terme (et d’ailleurs, a-t-elle intérêt à défendre) la diversité des systèmes d’enseignement ? La diversité des modèles de développement économique ? La diversité des paysages politiques nationaux ? Tout le contraire, à mon avis : dans chacun de ces domaines, l’action actuelle de l’Union est plutôt celle d’une homogénéisation.

    Pour ce qui est de la diversité « culturelle » qui semble te tenir à coeur, tu remarqueras que je n’en parle précisément pas, sauf dans le paragraphe où, justement, je cite les diversités qu’il est important pour une société de préserver. J’ai évité d’aborder frontalement le sujet « culturel », parce que ce terme peut recouvrir beaucoup de définitions : pour certains, c’est une sorte de melting-pot des caractéristiques sociales et politiques d’un pays, alors que d’autres le considèrent de manière beaucoup plus stricte comme l’ensemble des références littéraires, philosophiques et artistiques qui en forment l’arrière-plan. Je ne me suis donc pas risqué à aborder directement la « diversité culturelle », et mon article prend d’autres exemples : les langues, les universités, l’économie, la politique.

    Quelle que soit ta définition, je ne suis pas opposé à ce que l’Union légifère à coeur joie pour protéger différentes formes de diversité, et je serai le premier à soutenir ce programme lorsqu’on aura clairement établi de quelles « diversités » on parle, et qu’on se sera mis d’accord sur celles qu’il convient de protéger... Un effort qui n’a pas du tout été fait jusqu’à présent. Un dernier point :

    Je ne discuterai pas avec toi de biologie, d’abord parce que je n’y connais rien, ensuite parce que l’application de la théorie de l’évolution aux sociétés humaines me semble délicate. Mais, en restant sur le plan des sciences humaines...

    Je reviens sur ces phrases parce que je lis ou entends régulièrement des remarques de ce genre. Je suis toujours heureux de pouvoir échanger des points de vue avec des juristes, des sciences-po, etc., et tout à fait satisfait de compter, depuis quelques années, beaucoup de personnes issues de ces filières dans mon entourage. Pourtant, je n’ai pas du tout l’intention de renoncer à mes exemples scientifiques et à mes argumentations appuyées sur ces exemples. Pourquoi ? Simplement parce qu’il est hors de question que les scientifiques, leurs idées et leur langage soient tenus à l’écart du débat d’idées en politique. Et ce, même si nous ne sommes qu’une minorité parmi les personnes engagées dans les affaires publiques. Il n’est écrit nulle part que la civilisation humaine devait être jugée uniquement selon le point de vue des facultés de droit et de sciences politiques, ni que celles-ci devaient avoir le monopole du débat public... :)

    L’humanité est une espèce « juridique » certes, mais c’est aussi une espèce « biologique » dont on peut comprendre certains aspects lorsqu’on les considère, par exemple, du point de vue de l’évolution. Lorsque j’aborde des questions relatives à la construction européenne, je fais l’effort 95% du temps de « rester sur le plan des sciences humaines » pour reprendre ton expression. Admettez donc qu’en contrepartie, je puisse de temps en temps me baser sur des principes issus des sciences naturelles, principes qui ne sont pas forcément moins utiles ou moins pertinents. Et je vous encourage tous à réfléchir quelques instants à ces idées, au lieu de les rejeter par principe parce qu’elles ne vous sont pas familières : à accepter, en un mot, la « diversité » des points de vue...

  • Le 26 avril 2009 à 16:20, par Eléna En réponse à : La chute programmée de la diversité européenne

    Bonjour à tous,

    Merci pour toutes ces réflexions très intéressantes. La question de la diversité culturelle nous intéresse tout particulièrement, c’est pourquoi nous sommes cinq étudiants à avoir organisé un cycle de table ronde sur le thème de l’Europe et la culture, qui a pour but de contribuer au renouvellement du débat sur l’identité culturelle européenne. Je vous invite donc à assister à sa 2e table ronde- débat, « La culture européenne : qu’es aquo ? », ce mercredi 29 avril de 17 à 19h à Sciences Po, en Salle E. Eichtal (27, rue St Guillaume).

    Après notre 1e table ronde réunissant des acteurs institutionnels de l’Europe culturelle, ce 2e débat entrera dans le vif du sujet et réunira autour d’une même table des intervenants de divers horizons (représentants du monde artistique, de la minorité culturelle rrom, de la Commission européenne, du monde universitaire).

    En espérant vous y retrouver nombreux ! Inscriptions et informations (notamment si vous souhaitez que je vous envoie le compte-rendu de la première table ronde) sur leuropeetlaculture@gmail.com

    L’équipe du projet « L’Europe et la culture » Linda Ay Eléna Dalibot Julie Diebolt Charles Gosme Anne Solaret

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