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La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

, par Jonathan Leveugle

Un économiste américain, Dani Rodrik, a explicité le trilemme d’incompatibilité d’une zone monétaire comme la zone euro. Il est impossible d’avoir simultanément une intégration économique poussée, des États souverains et la démocratie. Seules deux de ces composantes peuvent être réunies et au vu de nos économies européennes intégrées, il est nécessaire de passer à un État fédéral européen pour préserver la démocratie sur notre continent.

Auteurs

À l’instar du triangle d’incompatibilité de Mundell, de nombreux économistes ont développé des outils pour essayer de comprendre et améliorer les zones économiques intégrées. Professeur à Harvard, Dani Rodrik a publié en février 2011The Globalization Paradox : Democracy and the future of the world economy,dans lequel il expose sa théorie du trilemme politique [1] ou « trilemme de Rodrik ».

Cette théorie complète celle de Mundell qui étudie les caractéristiques d’une zone monétaire au seul regard de l’économie. Le trilemme de Rodrik apporte une pierre aux études sur la zone euro en l’analysant d’un point de vue politique.

Les trois incompatibilités du Trilemme de Rodrik

Pour l’économiste américain, un groupe de pays ne peut avoir simultanément :

  • une intégration financière et économique poussée (flux de capitaux, échanges de marchandises, monnaie unique…) ;
  • des États-nations souverains ;
  • la démocratie.

Cette incompatibilité peut s’expliquer comme suit : à partir du moment où différentes économies échangent de plus en plus et deviennent interdépendantes, les États entrent en compétition et ne peuvent plus mener des politiques interventionnistes souhaitées par les populations. L’État peut alors choisir d’ignorer sa population et garder sa capacité d’intervention ou de transférer ses pouvoirs à une instance supranationale.

Au début du XXe siècle, au moment de l’étalon or, les économies européennes étaient intégrées. Mais les États gardaient leurs prérogatives, faisant peser les conséquences négatives sur la population en menant des politiques de déflation et en réprimant les révoltes occasionnées.

À l’inverse le compromis de Bretton-Woods, qui dura de l’après guerre jusqu’aux années 70, visait à limiter l’intégration économique et à garantir la souveraineté des États ainsi que la démocratie. Ce système a échoué face à l’intégration économique de plus en plus poussée des économies mondiales.

Le seul scénario possible : le fédéralisme

L’Union européenne est actuellement un espace économiquement intégré. Pour comprendre la pleine mesure du trilemme de Rodrik, il ne faut pas se limiter à la zone euro. L’Europe, pour assurer la paix s’est construite autour de l’interdépendance économique qui a fait sa richesse. C’est aujourd’hui un fait et le nier, ou vouloir revenir en arrière, nous serait terriblement couteux. On ne peut, sous prétexte de vouloir redonner toute sa puissance à l’État, mettre à mal un commerce européen qui correspond à 61% des exportations françaises en 2010 selon l’Insee [2].

Face à ce constat, le trilemme de Rodrik nous enseigne que la seule solution acceptable revient à la création d’instances fédérales européennes.

Ainsi, contrairement à ce que certains eurosceptiques essayent de nous faire croire, le transfert de pouvoirs nationaux à une Union européenne fédérale, tout en confortant le rôle du Parlement européen, correspond à la seule solution démocratique.

Nous sommes aujourd’hui dans un système bancal ou aucun choix n’a été fait. Les populations européennes subissent les doubles effets négatifs d’un manque de respect de la démocratie et de la perte de pouvoir des politiques, qui ne se trouve ni à Bruxelles ni dans les capitales européennes. Aujourd’hui le peuple grec subit les conséquences d’une politique économique dictée par les marchés au détriment de la démocratie.

Il n’est plus permis de douter du bien fondé d’un fédéralisme européen. Il est grand temps que les politiques nationaux acceptent de voir la réalité en face et confortent la démocratie en Europe.

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Vos commentaires

  • Le 17 novembre 2011 à 14:17, par Samahell En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrick

    Le fait que la compétition entre Etats mette mieux en évidence les mauvaises politiques interventionnistes qui les handicappent ne constitue-t-il pas au contraire une amélioration de la démocratie, en ce qu’il limite ses excès ?

  • Le 17 novembre 2011 à 16:07, par edgar En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrick

    c’est rare de lire de tels contresens ! La deep economic integration dont parle Rodrik s’apprécie au niveau international, pas national (global federalism, where we align the scope of (democratic) politics with the scope of global markets. Realistically, though, this is something that cannot be done at a global scale. It is pretty difficult to achieve even among a relatively like-minded and similar countries, as the experience of the EU demonstrates.)

    Si vous choisissez l’intégration complète cela ne veut pas simplement dire que vous avez des exportations (par ailleurs, 61% d’exportations quand les exportations font 13% du PIB, ça fait 6,5% du PIB, c’est déjà moins impressionnant. Et on exportait dans l’Union européenne avant l’Union euroépenne et avant l’euro). Ca veut dire que toutes les règles économiques que vous adpotez sont des règles internationales, donc alignées fort vraisemblablement sur des standards minimums. C’est ça votre idéal européen ? Je doute fort que ce soit une idée démocratiquement vendable.

    La situation d’un état européen qui joue le jeu de l’intégration européenne est celle que Rodrik (et pas Rodrick) appelle golden straightjacket, la camisole dorée. c’est ça l’Union européenne, il a parfaitement raison. ouvrez les yeux !

    (pour vous aider : http://www.lalettrevolee.net/article-27561403.html)

  • Le 17 novembre 2011 à 17:24, par Jonathan Leveugle En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrick

    Bonjour,

    @edgar

    Je vais essayer de répondre à vos remarques même si elles ne sont pas très claires. Vous m’excuserez donc si je réponds à côté.

    Cet article a pour but d’utiliser les apports de la théorie de Rodrik pour les appliquer au niveau européen.

    La pensée de Rodrik se fait en deux temps. Tout d’abord, il fait le constat d’une économie mondiale globalisée dans laquelle les économies sont interconnectées. Je fais donc un parallèle avec la situation européenne car si certaines parties du monde entretiennent des liens économiques forts, que dire des pays de l’Union européenne entre eux. En d’autres termes, l’UE est une mondialisation dans la mondialisation.

    (Vous me permettrez d’ailleurs de bien vouloir rectifier vos chiffres car le montant des exportations de la France en 2010, à destination de l’Union européenne est de 238 milliards d’euro pour un PIB de 1933 milliards, ce qui fait 12.3% du PIB[http://www.insee.fr/fr/themes/comptes-nationaux/tableau.asp?sous_theme=1&xml=t_1101]. Ce qui n’est pas rien.)

    Dans un deuxième temps, je me base sur ce constat pour préconiser un fédéralisme européen au vu de sa théorie. Je ne traite donc pas de l’UE actuelle et en aucun cas je ne dis que l’UE actuelle est dans la situation d’un fédéralisme et d’une démocratie, puisque c’est justement l’objet de mon appel.

    Il me semble que vous n’avez pas compris ou le sens de mon article ou celui de Rodrik. Ce que je dis, c’est qu’il faut tendre vers le fédéralisme permettant de défendre la démocratie, comme le préconise Rodrik. Pourquoi ? Et bien tout simplement parce que les économies au sein de l’UE sont déjà très intégrées. Le nier serait faux et revenir en arrière couteux. Ce qu’il faut donc, c’est favoriser le fédéralisme européen.

    Que dit Rodrik ? Que le fédéralisme à l’échelle mondial est souhaitable mais irréalisable. Je suis d’accord. Mais le parallèle que je fais avec l’Union européenne est réaliste et ce n’est pas galvauder la pensée de Rodrik puisque l’UE est une petite mondialisation dans la mondialisation. Donc nous pouvons réaliser ce qu’il préconise à l’échelle mondiale, à l’échelle européenne. Nous devons le faire pour préserver la démocratie.

    Je ne sais pas si j’ai répondu à vos critiques. Veuillez m’excuser si je ne suis pas assez clair mais je n’ai pas saisi toute la portée de votre propos.

    Cordialement,

    Jonathan LEVEUGLE

  • Le 17 novembre 2011 à 21:23, par edgar En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    C’est très simple, vous ne pouvez pas faire comme si l’UE était un univers fermé. Notamment pas avec un taux de change aussi surévalué. Pas non plus avec autant de flux financiers entre l’UE et le reste du monde. Vous ne pouvez pas faire dire à Rodrik que la « globalisation » au sein de l’UE c’est la même chose que la globalisation dans le monde d’aujourd’hui. Sutrout pas quand toutes les politiques de l’UE visent à ne pas résister à la globalisation, celle qu’évoque Rodrik. Ce que vous voulez c’est transférer encore des pouvoirs au niveau central (européen), donc en faire ce que Rodrik appelle un état-nation, dans le cadre de la globalisation. Donc vous êtes dans le cadre de la golden straightjacket, pas du global federalism.

    (pour le ratio x/pib, mon calcul est erroné en effet. je ne retrouve pas l’origine de ma faute. Toujours est-il que 12% du PIB c’est bien mais probablement pas très différent de ce que nous avions avant l’euro...)

  • Le 18 novembre 2011 à 15:00, par Jonathan Leveugle En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    Veuillez m’excuser mais je ne partage pas votre sentiment. Oui le parallèle peut être fait. Je rajouterai d’ailleurs que je ne suis pas le seul à le faire et que quasiment toutes les analyses faites sur le trilemme de Rodrik font un parallèle avec la zone euro en se demandant si le fédéralisme européen est possible.

    Pour n’en citer que quelques unes : [http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2011/06/15/1797-l-euro-survivra-t-il] [http://andreboyer.over-blog.com/article-le-trilemme-de-rodrik-88619828.html]

    Merci pour vos commentaires.

  • Le 18 novembre 2011 à 18:31, par edgar En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    Ni l’article d’éconoclaste ni celui de boyer (même si je retiens ceci de boyer : « Il est enfin possible d’avoir des États-Nations souverains et la démocratie, mais au prix de la disparition de l’Eurozone, ce qui n’est pas pensable pour les dirigeants européens. ») ne sont étayés au point de rendre caduc ce que rodrik écrit lui-même : quand il parle de global federalism et de gloabl markets, il ne parle pas de l’UE. Et quand il évoque la possibilité d’une transposition à l’échelle de l’UE, c’est pour noter que c’est un échec complet (cf. la citation que j’avais reprise dans mon premier commentaire). A partir de là vous pouvez décider que ce qu’écrit rodrik ne compte pas, mais, s’il vous plait, ne le faites pas en son nom !

  • Le 19 novembre 2011 à 14:32, par Jonathan Leveugle En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    Encore une fois, libre à vous de balayer les analyses des autres et de vous proclamer comme étant le seul ayant vraiment compris Rodrik. Ravis d’avoir pu échanger avec vous.

  • Le 20 novembre 2011 à 22:23, par edgar En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    Vous tirez argument du fait que l’export français dans l’UE est de 12,3%, ce qui est la preuve d’une forte intégration. Hors l’export de l’UE est de 11,2% et croît (http://epp.eurostat.ec.europa.eu/portal/page/portal/globalisation/indicators) régulièrement.

    Donc l’UE est aussi ouverte sur le monde que la France l’est sur l’UE, donc vous ne pouvez pas faire comme si l’UE était une bulle égale à la sphère globale qu’évoque Rodrik.

    Enchanté d’avoir pu échanger.

  • Le 7 décembre 2011 à 21:43, par edgar En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    Apparently, before the lecture Rodrik met the Dutch Prime Minister for lunch, which, one hopes, was an occasion to share his views on the implications of the globalisation paradox for Europe. His interpretation of the EU’s role in the crisis was an optimistic and friendly one. In his lecture he made sure to stress his view of these implications was not an Euroskeptic one. However, it is clear that if one takes his arguments seriously, the euro zone version of his trilemma means that EU has either to move towards political union – institutionalizing more common rules at EU level – or decrease the level of globalisation, that is, abandon Economic and Monetary Union.

    http://eurosearch.wordpress.com/2011/12/06/the-lessons-from-rodriks-globalisation-paradox/

  • Le 9 octobre 2012 à 11:51, par Jonathan Leveugle En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    @edgar : Quoi de mieux pour vous répondre que de vous inviter à lire cet article de Rodrik lui même, reprenant exactement la thèse de cet article.

    http://www.project-syndicate.org/commentary/why-economic-integration-implies-political-unification-by-dani-rodrik

    En résumé :If European leaders want to maintain democracy, they must make a choice between political union and economic disintegration. They must either explicitly renounce economic sovereignty or actively put it to use for the benefit of their citizens. The first would entail coming clean with their own electorates and building democratic space above the level of the nation-state. The second would mean giving up on monetary union in order to be able to deploy national monetary and fiscal policies in the service of longer-term recovery.

    Bien à vous

  • Le 13 octobre 2012 à 18:36, par edgar En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    vous vous trompez de branche ! Si, comme vous le souhaitez, et comme Rodrik l’indique, l’UE s’unifie, vous aurez un état-nation européen et une deep integration (puisque l’UE a fait du libre-échange son objet premier). On est donc sur le côté « golden straightjacket » du triangle, non sur global federalism. d’ailleurs, les institutions du global federalism n’existent pas - aussi du fait de l’UE. sur au moins deux sujets, l’UE a refusé la carte d’un monde multipolaire et d’un fédéralisme mondial : en intégrant le respect des règles de l’OTAN dans le traité de lisbonne (art. 42), et en rejetant la proposition chinoise d’instaurer un panier de monnaies internationales pour équilibrer le système monétaire international.

    Rodrik propose une alternative en fin d’article : "The first would entail coming clean with their own electorates and building democratic space above the level of the nation-state. The second would mean giving up on monetary union in order to be able to deploy national monetary and fiscal policies in the service of longer-term recovery. CommentsThe longer this choice is postponed, the greater the economic and political cost that ultimately will have to be paid.« Personne n’imagine aujourd’hui aucun des états-nations européens expliquer tranquillement qu’il entend se dissoudre dans un truc dirigé par van rompuy et alii. Je pense que rodrik le voit fort bien. ce qu’il dit donc est que les coûts de l’effondrement de l’euro seront d’autant plus élevés qu’on s’acharnera à le maintenir et qu’il vaudrait mieux »abandonner l’union monétaire pour être capables de déployer des politiques monétaires et budgétaires nationales au service d’un redémarrage économique durable".

    mais vous avez le droit de le comprendre différemment.

  • Le 18 octobre 2012 à 01:20, par edgar En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    tweet de Dani Rodrik, 17/10/2012, 20h44 : « Off to Warsaw and Cracow. Message : be glad you have your own currency (and keep it). » @rodrikdani

    ça ne me semble pas émaner d’un partisan d’une forte intégration européenne...

  • Le 18 octobre 2012 à 09:51, par Jonathan Leveugle En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    @edgar Mais ce qui fait la force de Rodrik c’est qu’il n’est partisan de rien, il analyse l’économie d’un point de vue impartiale. Dans ce cas, il pense que la Pologne devrait garder l’euro, ce que je ne trouve pas incongrue en temps de crise.

  • Le 18 octobre 2012 à 18:04, par edgar En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    Pourquoi, si l’euro est un bienfait ? C’est au contraire en temps de crise qu’il faudrait l’adopter. Non ?

  • Le 19 octobre 2012 à 14:53, par Jonathan Leveugle En réponse à : La nécessité d’un fédéralisme européen : le trilemme de Rodrik

    Pas temps que des institutions fédérales européennes permettant de consolider la zone euro ne soient mises en place

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