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La poudrière espagnole : jeu, set et match

, par Berenice Darnault, Traduit par Mathieu Goethals

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Une fois encore, le gouvernement central espagnol bride le gouvernement autonome catalan. La Generalitat accuse Wert [NdTr : ministre de l’Éducation], avec sa loi sur la réforme de l’éducation, d’avoir déclenché une nouvelle bataille idéologique. 1978 : deuxième service.

Bandera de Catalunya (i de l'antiga Corona d'Aragó) a la Plaça Octavià de Sant Cugat del Vallès (Província de Barcelona, Catalunya, Espanya). Source: Wikipedia - Pablo Saludes Rodil

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La loi Wert est une tactique qui vise clairement à détruire notre système éducatif. Nous devons tous nous unir pour défendre notre modèle de réussite , a récemment gazouillé sur Twitter Irene Rigau Oliver, ministre catalane de l’Éducation, suite à la proposition de réforme du gouvernement espagnol visant à centraliser l’éducation.

José Ignacio Wert a attisé le nationalisme catalan en proposant de consacrer cinq millions d’euros aux parents catalans qui souhaiteraient envoyer leurs enfants dans des écoles privées où le castillan serait la langue principale d’enseignement. Cette somme généreuse sera directement prélevée du budget du ministère de l’Éducation catalan lui-même.

Alors que les grands joueurs de tennis s’affrontaient durement sur le célèbre gazon britannique de Wimbledon, un autre match, tout aussi âpre, se profilait sur la péninsule ibérique. D’un côté du court, on retrouve tous les défenseurs du gouvernement central et de sa loi de réforme de l’éducation, qu’on connait mieux sous l’acronyme LOMCE (Ley Orgánica de Mejora de la Calidad de la Educación). De l’autre, on retrouve à peu près tout le spectre politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite, qui s’oppose fermement à la réforme.

Comme dans la plupart des autres pays européens, l’éducation espagnole chancelle au bord du gouffre. La génération espagnole NiNi (Ni estudio, Ni trabajo, NdTr : Pas d’études, pas de travail) enfle de jour en jour. Selon le quotidien El País (édition du 26 juin 2013), le taux de chômage chez les jeunes diplômés de 15 à 29 ans atteint 24,4 %, soit deux millions de la population totale du pays. Il n’est donc pas surprenant de voir les manifestants défiler dans la rue pour se plaindre des failles institutionnelles et structurelles qui gangrènent le système éducatif. Une majorité de Catalans reproche à Wert de construire une société inégalitaire. Le ministre espagnol, en déclenchant de nouveaux affrontements politiques et linguistiques, fait dangereusement resurgir le démon de Franco et de son obsession pour une centralisation dictatoriale de l’État.

En quête du Saint Graal : la souveraineté espagnole affronte l’autonomie régionale

Le match est toujours en cours et les échanges sont rudes entre le gouvernement central et le quartier général de la Generalitat. À l’avant-garde de la promotion des régions européennes, le Conseil de l’Europe travaille d’arrache-pied pour accorder aux régions d’Europe une plus grande légitimité démocratique et une plus grande responsabilité. Avec succès. Outre ses ambassades présentes dans l’UE, ses 34 centres d’affaires et ses cinq délégations politiques répandues de par le monde, la Catalogne devrait bientôt jouir d’une représentation indépendante à l’UNESCO. La Generalitat a pour objectif d’agrandir son ouverture sur l’extérieur et sa représentativité à l’étranger. Cet objectif est en partie rempli par l’organisation diplomatique Diplocat (Consejo de Diplomacia Pública de Cataluña) qui a organisé plusieurs conférences dans le but de sensibiliser l’étranger aux mouvements catalans pro-indépendance. En effet, El País a rapporté en avril 2013 que 66 % des Catalans seraient prêts à voter en faveur de l’indépendance. Les colloques de Diplocat ont débuté en juin à Paris et d’autres devraient également se tenir à Londres cet automne.

De toute évidence, la Catalogne frappe fort et loin sur le court. Le gouvernement espagnol, lui, tente de recoller au score en contrant le revers de la projection internationale de la Catalogne par le biais de sa récente Ley de Acción Exterior y del Servicio Exterior del Estado (LAESEE).

Le Vide démocratique européen et « l’Art des ténèbres institutionnelles »

Les idéaux de la Generalitat, qui visent à contrebalancer les directives pro-centralisation du gouvernement espagnol, sont-ils empreints d’un optimisme démesuré ? Récemment, Joan Tardà, député de gauche, a été expulsé du Parlement espagnol car il s’était exprimé en catalan pour s’opposer à l’arrêt rendu par la justice concernant l’usage du castillan dans les écoles catalanes, alors que la demande provenait des étudiants eux-mêmes. Cela reflète les tensions qui règnent sur le terrain linguistique et l’impasse institutionnelle qui en découle.

La loi Wert a également été critiquée par les Institutions européennes, notamment en raison de la suppression des cours d’éducation civique. L’apprentissage de ce qu’est et de ce qu’implique la citoyenneté européenne est primordial pour comprendre le projet démocratique européen lui-même. Cette omission anti-démocratique du gouvernement espagnol met en exergue l’impossibilité pour la communauté enseignante d’avoir voix au chapitre dans la conception de cette réforme.

Depuis la manifestation catalane en faveur de l’indépendance, qui s’est tenue le 11 septembre 2012, le président du gouvernement catalan, Artur Mas, a exigé l’organisation en 2014 d’un référendum à l’écossaise. Le président du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, n’a pas véritablement répliqué et a étonnamment laissé faire, en tenant des propos pour le moins ambigus. Les lapsus — révélateurs ? — de Rajoy, comme lorsqu’il a qualifié la Catalogne de « pays pluriel » début juin, sont autant d’exemples maladroits de discours qu’il voudrait politiquement corrects. Reste à voir si les groupes sécessionnistes basques suivront, tôt ou tard, l’exemple catalan. Mais cet « effet domino » pourrait bien être ralenti par la crise et l’austérité, et par la nécessité de s’unir autour d’un pouvoir central plutôt que de s’en éloigner.

La politique européenne est en train de perdre la partie. La faute à l’absence de bon entraîneur, diraient certains. Le discours sur la « Démocratie européenne sans frontière » qu’a donné l’ancien Premier ministre grec, George Papandréou, lors de la conférence TED du mois de juin, souligne la nécessité de coopérer au-delà des frontières, car le temps d’unir nos forces est venu et appelle à la révolution mondiale de la démocratie. Il est temps d’intégrer le peuple, et de faire du projet européen ce qu’il est vraiment : le projet du peuple, plus accessible, plus transparent.

Que se passera-t-il lors du prochain « jeu » politique ? Qui servira pour le match ? Avec l’émergence de nouvelles vagues indépendantistes en Europe, ce tournoi-ci du Grand Chelem n’est pas encore terminé. Aux citoyens de choisir leur favori.

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Vos commentaires

  • Le 8 août 2013 à 12:05, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : La poudrière espagnole : jeu, set et match

    Il était utile de signaler dans le Taurillon les récentes polémiques entre le gouvernement espagnol et le gouvernement catalan. Tuotefois l’article me semble manquer d’éléments de contexte.

    Les lecteurs francophones ne connaissent pas tous la situation linguistique en Catalogne. Je l’ai constaté encore l’été dernier en entendant une touriste française venant se plaindre à l’office du tourisme de la localité catalane où je séjourne chaque année que les rayons du supermarché étaient étiquetés dans la langue du pays et non pas en Espagnol.

    La langue de la Catalogne a été réprimée depuis la fin de l’autonomie catalane en 1714 et tout particulièrement suos la dictature fasciste de Franco. Le célèbre architecte catalan Gaudi a lui-même été arrêté pour s’être exprimé publiquement dans sa langue. Pourtantà la différence de nombreuses langues ne disposant pas d’un statut officiel, le Catalan est resté une langue vivante pratiquée par l’ensemble de la population à l’exception des travailleurs venus s’installer ici depuis le reste de l’Espagne.

    Depuis le retour de la démocratie et de l’autonomie de la Catalogne la langue des Catalans a de nouveau un statut officiel avec de nombreux medias et livres disponibles dans cette langue. Comme au Quebec, la défense de la langue est une question prioritaire pour les Catalans compte tenu du passé difficile du pays au sein d’un État qui reste formellement unitaire et où s’exprime souvent des postures anticatalanes.

    Au niveau de l’enseignement le gouvernement catalan a mis en place une immersion linguistique linguistique permettant à tous ceux qui viennent s’installer dans le pays de s’intégrer efficacement. C’est pourquoi les enseignements sont donnés en catalan. De plus des cours sont disponibles gratuitement pour les nouveaux arrivants au’ils soient originaires du reste de l’Etat espagnol ou du reste du monde. Enfin un programme de volontaires de la langue permet de rencontrer et d’échanger régulièrement avec les catalanophones pour pratiquer la langue. Ce sont là des pratiques dont les pays qui se posent la question de l’intégration des immigrés gagneraient à s’inspirer.

    Notons que l’Espagnol n’est pour sa part nullement menacé en Catalogne. 80 % des médias, la plupart des films, des jeux videos, etc. ne sont disponibles qu’en Espagnols et tous les Catalans sont bilingues.

    La démarche du gouvernement espagnol est perçu comme une menace pour ce système éducatif en empêchamt l’intégration des écoliers qui y serais soumis à la société dans laquelle ils vivent. En outre exiger que cette mesure soit financé par le gouvernement autonome relève de la provocation alors même au’une part conséquente du PIB de la Catalogne est chaque anné transféré vers d’autres provinces de l’Etat espagnol, une part jugé excessive par de nombreux catalans.

    Au lieu de chercher à calmer le jeu et à faire évoluer le pays vers une forme de fédéralisme qui a longtemps été proposé comme une solution par des Catalans, les partis nationaux espagnols et notamment les conservateurs semblent chercher, sans doute par maladresse, à attiser le sentiment nationaliste catalan. Quiconque se promène cet été en Catalogne et a un peu quitté la plage n’a pas pu manquer l’estelada, le drapeau indépendantiste à de nombreuses fenêtres des villes et villages.

  • Le 2 décembre 2013 à 22:01, par pericochicano En réponse à : La poudrière espagnole : jeu, set et match

    Dans les écoles de Catalogne le castillan « espagnol » est considéré comme une langue étrangère il est enseigné deux heures par semaine. Pour les catalanophones qui n’ont jamais parlé castillan le résultat est éloquent. Les niveau de castillan exigé pour les examens est risible. Le catalan ne fut jamais interdit sous le franquisme, j’ai moi même parlé catalan devant des policiers et je n’ai jamais eu de problèmes.Valerie xavier serait bien en peine de me transmettre un lien crédible m’orientant vers un document interdisant l’usage du catalan dans la sphère sociale et privée (l’administration c’est différent). Par contre vous pouvez sans problème regarder sur you tube des émissions en prime time datant des années soixante sur la seule chaine de télévision de l’époque, Avec Joan Manuel Serrat, Salome, ou lluis llach chantant en Catalan.(curieusement celui ou celle qui avait mis sur youtube lluis llach en 1964 l’a retiré dernièrement). Par ailleurs je peut aussi vous passer les liens récapitulant les listes de prix littéraires pour les ouvrages en Catalan dés les années 40. On ne laisse pas fleurir autant de prix littéraires pour une langue interdite. Faudrait arrêter l’intox Par ailleurs, c’est probablement avec le franquisme que la Catalogne a vécu son age d’or économique.

  • Le 2 décembre 2013 à 22:57, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : La poudrière espagnole : jeu, set et match

    C’est la loi du la loi du 5 avril 1938 puis sa mise en oeuvre avec la défaite de la République qui a mis fin au statut de la langue catalane que garantissait l’autonomie.

    Pour ceux que ça intéresse, on trouve en français quelques ressources dont cet article universitaire : http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/68/20/89/PDF/6T_C2011_5APalau.pdf

    D’autres liens plus synthétiques sur un site gouvernemental :

  • Le 23 janvier à 22:54, par perico chicano En réponse à : La poudrière espagnole : jeu, set et match

    V.Xavier je viens de revenir sur ce blog. Ce n’est pas judicieux de prendre comme preuve de l’interdiction du catalan le site de la “generalitat” l’interdiction du catalan sous le franquisme fait parti des mantras de l’agit prop nationaliste catalaniste. Contrairement à ce qui est écrit, la Catalogne a connu sous le franquisme son age d’or. L’interdiction du Catalan ne dépassa pas l’administration et l’éducation officielle. Ci après un certain nombre de videos de you tube éloquentes

    BD en Catalan

    Salome chanteuse catalane aux actualités cinématographiques en 1964

    lluis llach ; icône de la chanson anti-franquiste en catalan, publie dans les années 60 ses disques, en vente libre dans toute l’Espagne.

    Joan manuel serrat en 1967 à Barcelone “palau de la musica”

    joan manuel serrat en prime time de la chaine unique de tv espagnole en 1968

    En 1968 a Madrid Un récital du chanteur valencien raimon, le concert est autorisé mais dégénère en manifestation contre le régime.

    Lluis llach comme J.M Serrat, Salomé, ou Raimon dans les années 60 on chanté en catalan, on tous publié leurs disques, faits des concerts autorisés, et sont passés dans la chaine unique de télévision.

    La guerre civile espagnole fut aussi une guerre civile à l’intérieur de la Catalogne. Lorsqu’éclata la guerre, 90 000 catalans environ quittèrent la région vers la France pour échapper à la “terreur” rouge A Pampelune Franco forma un corps de volontaires carlistes essentiellement composé de catalans le “tercio de Monserrat” environ 2000 volontaires qui parlaient catalan entre eux, et qui étaient arrivés à passer la ligne de front.

    (a suivre)

  • Le 23 janvier à 22:56, par perico chicano En réponse à : La poudrière espagnole : jeu, set et match

    (suite)A l’arrivée des troupes franquistes à Barcelone, si des milliers de catalans fuyaient sur les routes en direction de la frontière, des milliers d’autres sortaient de leurs cachettes, pour accueillir l’armée des vainqueurs.

    Lors de ses visites à Barcelone la bourgeoisie catalane ne se faisait pas prier pour acclamer le caudillo, qui avait su gardé l’Espagne dans l’état de développement asymétrique qui avait tant profité à la Catalogne, et à l’oligarchie terrienne de la péninsule. Pendant ce temps les quartiers ouvriers peuplés d’”immigrés” extrémenes ou andalous étaient bouclés par la police.

    http://www.youtube.com/watch?v=hNMTjkMs1yw

    Selon le journal “la vanguardia”Le 27 mai 1968 Nestor Lujan directeur de la revue “destino” est accusé d’avoir publié dans sa revue la lettre d’un lecteur insultant la langue catalane et protestant contre l’introduction du catalan dans l’enseignement public. Il est condamné à un an de prison avec sursis et 10000 pesetas d’amende, pour insulte à la culture catalane, dont l’usage est encouragé dans le domaine social et culturel. L’article est consultable sur ce blog. http://blogs.periodistadigital.com/bokabulario.php/2011/12/16/p307007

    Pour le reste voir ce blog d’el Pais, journal de référence espagnol, non soupçonnable de collusions franquiste.

    http://lacomunidad.elpais.com/zpmiente/2007/8/31/la-lengua-catalana-durante-franquismo-verdades-y-mentiras Les premiers livres en catalan sont publiés dés 1941.Dés milliers de livres en catalan sont publiés pendant le franquisme. “L’institut d’estudis catalas,” est inauguré en 1943. La même année des cours de catalan reprennent dans l’institut “amics de la poesia” En 1943 il existe des cours de catalan sur la radio de Barcelone.

    Pendant tout le dix-neuvième siècle et jusqu’au début des années soixante, toute tentative de modernisation et d’ouverture de l’Espagne s’est heurtée à l’opposition de l’oligarchie terrienne, de l’église et de la bourgeoisie catalane. La péninsule a été maintenue en état de colonie de la Catalogne. Avec les crédits, matières premières et excédent de main d’oeuvre que les oligarques réservaient à une seule région, et surtout un marché protégé pour l’industrie catalane.

  • Le 23 janvier à 22:59, par perico chicano En réponse à : La poudrière espagnole : jeu, set et match

    (suite et fin) Pendant tout le dix-neuvième siècle et jusqu’au début des années soixante, toute tentative de modernisation et d’ouverture de l’Espagne s’est heurtée à l’opposition de l’oligarchie terrienne, de l’église et de la bourgeoisie catalane. La péninsule a été maintenue en état de colonie de la Catalogne. Avec les crédits, matières premières et excédent de main d’oeuvre que les oligarques réservaient à une seule région, et surtout un marché protégé pour l’industrie catalane. Le Franquisme s’inscrit dans cette tradition anti progrès, avec un allié précieux ; les Carlistes. Dont l’ennemi commun avec les militaires, l’oligarchie terrienne, et la hiérarchie catholique était le jacobinisme. Je suis Valencien, issu d’une famille de républicains, et j’ai appris le catalan (Valencien) dans la rue avant d’immigrer en France avec mes parents. Le nationalisme catalaniste est insupportable, comme tous les nationalismes. Il se nourrit d’une mythologie ; Vérités exaltées, demi-vérités et mensonges sans vergogne. Les véritables grands perdants, et à plat de coutures, du franquisme, furent les andalous, coupables de révolte, et, surtout, d’avoir battu tous les records en matière d’incendie d’église.

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