
Naissance des courants européistes et fédéralistes
De l’incapacité d’organiser les États et les peuples européens – selon un ordre international correspondant à la nature une et diverse de l’Europe – est né, après la première guerre mondiale, le courant européiste dès les années 1920.
De l’incapacité d’organiser une société qui réponde aux besoins du xxe siècle et préserve les européens des fléaux prolétarien et totalitaire, est né, au début des années 1930, un courant fédéraliste original s’inspirant, notamment en France, des traditions proudhoniennes et libertaires du mouvement ouvrier et de la pensée personnaliste.
L’italien Francesco Nitti avait bien vu que « la paix de Clemenceau avec les méthodes de Wilson était la pire qui puisse se concevoir » et un autre italien, le libéral Luigi Einaudi, qui devait devenir président de la République après la chute du fascisme, avait fait dès 1918 le procès des projets de SDN en des termes qui ressemblent étrangement à ceux dont se servira en 1935, Lord Lothian dans son ouvrage sur le pacifisme pour dresser, face à la montée des périls, le constat d’échec de l’entreprise genevoise.
L’idéalisme européen et le mouvement paneuropéen
L’idéalisme européen des années 1920-1930 a été notamment marqué par un personnage hors du commun, le comte Richard Coudenhove-Kalergi, brillant aristocrate cosmopolite qui fonda à Vienne le Mouvement paneuropéen en 1923, associant à ses efforts quelques-unes des personnalités politiques ou littéraires les plus distinguées des « années folles » : Édouard Herriot, Léon Blum, Eleftherios Venizelos, Paul Claudel, Paul Valéry, Miguel de Unamuno, Edouard Benes, Francesco Nitti.
La proposition d’Aristide Briand, faite à Genève au nom du gouvernement français, le 5 septembre 1929, au cours d’un discours retentissant, appelant les peuples d’Europe à nouer entre eux « une sorte de lien fédéral […] sans toucher à la souveraineté d’aucune des nations qui pourraient faire partie d’une telle association », peut être considérée comme un sommet du verbalisme européiste de cette époque.
Alexis Léger, alors secrétaire général du Quai d’Orsay, plus connu comme un des grands poètes contemporains sous le nom de Saint-John Perse, rédigea même un mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne, présenté à la SDN. Mais, dès 1931, la proposition s’enlisa dans la procédure. Par ailleurs, le nazisme faisait des progrès fulgurants en Allemagne, provoquant l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, le 20 janvier 1933, tandis que les conséquences du krach de Wall Street, le 24 octobre 1929, avaient remis en cause les certitudes sur lesquelles reposait jusque-là la société bourgeoise et libérale.
Le personnalisme et le mouvement l’Ordre Nouveau
En France, également, ces mêmes années 1930 furent l’occasion de la première prise de conscience fédéraliste réellement « globale » avant la seconde guerre mondiale. Disant cela, je pense évidemment au mouvement l’Ordre Nouveau imprégné de philosophie personnaliste, avec Arnaud Dandieu, Denis de Rougemont, Alexandre Marc : à toute une génération hantée par l’idée de crise de civilisation, préoccupée par la guerre menaçante.
L’Ordre Nouveau réclamait, certes, une nouvelle Europe, mais aussi un fédéralisme vécu dans les rapports économiques et sociaux. La contestation du groupe était globale, elle rejoignait les réflexions des résistants de la première heure, à l’hitlérisme en Allemagne comme Harro Schulze-Boysen, en Grande-Bretagne, par les préoccupations des animateurs du mouvement New Britain, etc.
Mais pouvait-on encore « refaire l’Europe » dans les premiers temps de la décennie décisive des années 1930 ? Les jeunes intellectuels de l’Ordre Nouveau ont eu beau s’attaquer aux fausses démocraties ainsi qu’à leurs rejetons totalitaires, et déclarer que « Paneurope, la Esdéenne » n’étaient que les expressions différentes d’une même chimère idéaliste, leurs protestations ont eu valeur de témoignage, sans, pour autant pouvoir empêcher la marche désormais inéluctable des événements.
C’est le régime européen qui, en effet, se trouva brutalement mis en cause quand retentit le sinistre craquement de l’ordre international qu’avaient prétendu instituer en 1919-1920, les traités de Versailles, de Trianon et de Saint-Germain, avec l’Anschluss d’abord, en mars 1938, l’affaire des Sudètes ensuite, et la même année celle du corridor de Dantzig, qui déboucha en septembre 1939 sur la deuxième guerre mondiale.
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