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Le Triangle de Weimar est-il l’avenir de l’Europe politique ?

, par Charlotte Guériaux

Le Triangle de Weimar fêtait l’an dernier son vingtième anniversaire, ce bel âge porteur d’espoir, d’avenir et de libération des anciennes convenances. Ces vingt bougies soufflées à l’épreuve de la tempête économique et des querelles nationales sont un pas de plus vers cette coopération approfondie entre l’Allemagne, la France et la Pologne.

Guido Westerwelle, Radek Sikorski et Alain Juppé le 20/05/2011 – Auteur : polandmfa - Certains droits réservés

Auteurs

  • Double-master en politiques européennes, IEP de Strasbourg et Université Jagellonne de Cracovie

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En veille depuis le début des années 2000, cet axe géopolitique Est-Ouest de l’Europe a peiné à s’affirmer, pâtissant d’intérêts divergents et des maux d’une mémoire difficile à surmonter. Aujourd’hui, ces trois artères du cœur européen représentent une force politique mobilisatrice exceptionnelle qui pourrait infléchir positivement la voie actuelle suivie par l’Union européenne (UE), perçue davantage comme une union des marchés plutôt que comme une union des peuples, en se portant comme figure de proue de l’Europe politique, de l’Europe de la défense et de la politique extérieure européenne.

Le triangle de Weimar : passé timide, potentiel formidable et rêve d’Europe partagé

De l’Atlantique à la Vistule, de Gdansk à Marseille, le Triangle de Weimar rassemble deux des Etats fondateurs de l’UE et l’économie la plus florissante d’Europe centrale et orientale. Ces trois peuples représentent non seulement une puissance économique, démographique et territoriale remarquable mais ils partagent surtout une forte aspiration européiste : leurs gouvernements appellent à plus d’Europe, campagne courageuse en temps de crise où ressurgissent de vieux fantômes nationalistes. Partageant une « communauté de valeurs » assise sur des idéaux de paix, de liberté et de tolérance, à l’origine de la construction européenne, ces trois Etats sont aujourd’hui une inspiration commune vers une Europe politique plus unifiée, et l’espoir d’un nouveau souffle pour la construction et l’intégration européennes.

Le Triangle de Weimar n’est certainement pas un groupe régional classique ou bien une coopération fonctionnelle restreinte à certains aspects opérationnels ; c’est une institution proprement sui generis. Si le Triangle de Weimar avait d’abord été conçu au début des années 1990 comme l’opportunité d’associer la France au processus de réconciliation germano-polonaise et de soutenir l’adhésion de la Pologne à l’UE et à l’OTAN, les objectifs premiers du Triangle se sont vus progressivement dépassés par de nouveaux projets communs, avec notamment une coopération culturelle et scientifique accélérée, des rapprochements des jeunes générations ou encore l’apport possible d’un « pilier polonais » au sein d’Arte. Ces objectifs peuvent apparaître relativement modestes dans un contexte post-guerre froide, le Triangle de Weimar inspirant souvent plus d’indifférence que de mobilisation politique, en particulier à l’Ouest. Ce trio des Grands continue cependant d’exister autour de réunions de plus en plus fréquentes, menant à l’adoption de positions communes particulièrement intéressantes à l’heure où la Pologne présidait l’UE et la France le G8/G20.

Le Triangle de Weimar comme nouveau moteur de la gouvernance européenne

Le Triangle de Weimar constitue un levier vers une Europe plus politique et plus forte, à l’intérieur comme à l’extérieur. L’expérience franco-allemande associée à l’euro-enthousiasme de la Pologne et ses liens historiques avec les nouveaux Etats membres de 2004 devraient promouvoir un meilleur chemin vers l’unité et l’intégration européennes.

Les rencontres au sein du Triangle de Weimar sont une base de compréhension mutuelle durable et l’opportunité d’une coopération renforcée sur certaines questions européennes. Véritable « baromètre » de l’attitude des Etats membres à l’encontre de l’UE, les conclusions de ces réunions permettent aussi de définir des points d’ancrage communs entre les Etats, à l’instar de l’importance fondamentale donnée à la circulation des personnes (Schengen), le développement de la coopération régionale et culturelle ou certains aspects de la gouvernance économique.

En matière de Défense, le Triangle de Weimar a survécu tant bien que mal à des blocages et désaccords successifs, à l’instar de l’intervention en Lybie où, lorsque la France s’engageait, l’Allemagne s’opposait et la Pologne s’abstenait. Il n’en demeure pas moins que les trois gouvernements réfléchissent aujourd’hui au projet d’une politique de la défense européenne – qui était d’ailleurs l’une des grandes priorités affichées par la présidence polonaise en 2011. Le dernier projet commun du Triangle est le « battlegroup Weimar », qui va regrouper Français, Polonais et Allemands le 1er janvier prochain au sein de l’astreinte « battlegroup », la force de réaction rapide de l’UE. La France accueille le quartier général de l’opération au Mont-Valérien tandis que l’essentiel de la force sera fournie par la Pologne.

Le poids futur de l’UE dans la gouvernance mondiale est conditionné par la nécessité de repenser l’Europe et son action collective, en parvenant enfin à un meilleur équilibre entre la méthode intergouvernementale et communautaire, entre le cadre de l’Euro-zone et l’Europe des 27 - bientôt 28. Les rencontres tripartites devraient initier une réflexion approfondie sur l’avenir de l’UE dans le monde, les trois Etats s’entendant sur la nécessité d’un plus fort engagement de l’union sur les questions de sécurité et de défense.

Quel futur à long terme pour le triangle de Weimar ?

Tout d’abord, cette coopération trilatérale ne doit se faire aucunement au détriment des autres pays membres de l’UE : elle ne doit pas être exclusive mais demeurer attractive et ouverte à ses partenaires, notamment par son pouvoir de proposition et de leadership politiques.

Ensuite, la clef du développement du Triangle de Weimar pourrait résider dans les rapports diplomatiques de l’UE, et de ces trois pays, avec l’un de leurs partenaires stratégiques majeurs : la Russie. Le Triangle de Weimar a ponctuellement souffert d’intérêts nationaux divergents, à l’exemple de la politique de voisinage. Ainsi, la présidence polonaise a souvent préféré approfondir le partenariat oriental, avec l’Ukraine en particulier, alors que la France reste attachée à promouvoir le voisinage sud européen tout en sachant que l’Allemagne tente de densifier ses relations avec la Russie. Associer les deux Etats de l’Ouest au processus de réconciliation russo-polonaise se révèlerait sans doute fondamental pour la bonne conduite future des relations entre le « grand frère russe » et son ancien satellite polonais - qui peine encore à panser ses blessures de l’ère communiste mais qui est prêt à jouer la carte russe pour peser davantage. Cette coopération « Triangle de Weimar + Russie » serait l’occasion de définir, enfin, une politique plus unie et plus ferme envers la Russie.

Un triangle aux côtés inégaux ?

Le Triangle de Weimar peine à devenir un partenariat entre trois membres égaux, la Pologne se trouvant souvent délaissée au profit de la « relation spéciale » entre la France et l’Allemagne, en particulier sous l’ère « Merkozy ». La Pologne a parfois été boudée par ses homologues en raison de son entrée récente « européenne » mais surtout de son absence de l’Euro-zone, à l’heure où l’union monétaire est sur la défensive. En outre, cette puissance d’Europe centrale s’est sentie un temps évincée par le développement d’une Europe à deux vitesses en matières économique et financière. Malgré un taux de croissance plus soutenu que celui de ses voisins de l’Ouest, le fleuron des économies d’Europe centrale et orientale rattrape tant bien que mal son retard économique, tout en risquant de pâtir d’une diminution de sa population dans les prochaines années (actuellement de 38 millions d’habitants, comparable à la population espagnole).

Toutefois, la Pologne affiche aujourd’hui une vraie ambition européenne, notamment depuis que Barack Obama a déclaré que l’Europe n’était plus une priorité de sécurité pour les Etats-Unis. Le gouvernement centre droit du Premier ministre polonais Donald Tusk comme le ministre des affaires étrangères Radek Sikorski réclament ainsi plus de pouvoirs pour les institutions européennes – ce que nombre de dirigeants français ont souvent ignoré.

La danse des indécisions entre Berlin, Paris et Varsovie

Si l’Allemagne entretient des liens denses et forts avec Varsovie, le réveil du Triangle de Weimar ne pourra s’opérer sans un plus grand investissement de Paris dans la « logique des trois ». En effet, le gouvernement français a par le passé limité, voire miné, certaines initiatives polonaises, que ce soit en matière de défense ou sur la gouvernance économique en 2011. La politique française à l’égard de la Pologne a paru sous-tendue par un certain pragmatisme. Les Polonais ont par ailleurs reproché à Nicolas Sarkozy de ne pas les placer suffisamment au cœur de l’Europe en leur faisant remarquer leur absence de la zone Euro.

Les Français et les Polonais entretiennent pourtant une relation d’amitié exceptionnelle depuis des siècles, ces deux peuples ne s’étant jamais combattus sur les champs de bataille, s’unissant au contraire dans une même fraternité d’armes. La Pologne est aujourd’hui le premier associé commercial de la France en Europe centrale et la France s’est imposée sur les terres de Solidarnosc comme un partenaire industriel, scientifique et technologique incontournable sur le long terme. Ces relations devraient se densifier davantage au fil des prochaines années, que ce soit dans les domaines de l’énergie ou des transports. La présidence française de l’UE au second semestre de 2008, comme la récente présidence polonaise du Conseil de l’UE de 2011 ont permis l’approfondissement de certains domaines de coopération, comme le renforcement de la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) l’année dernière. Les deux gouvernements disposent donc d’un socle considérable d’intérêts communs, en particulier sur les questions européennes et internationales dont nombre sont également relayées par l’Allemagne. Les trois puissances ont donc tout intérêt à coopérer davantage au sein du Triangle de Weimar.

Varsovie et Berlin marchent main dans la main vers un projet d’Europe fédérale, leurs ministres des Affaires étrangères respectifs ayant signé récemment une tribune dans ce sens dans le New-York Times. Le corps de cette réflexion sur le futur de l’Europe se retrouvait déjà en juin dernier au cœur d’un rapport proposé par onze ministres des affaires étrangères aux Présidents de la Commission et du Conseil européen. Sikorski et Westerwelle appelaient déjà à faire de la Commission européenne un véritable gouvernement avec un président directement élu par les citoyens qui désignerait ses propres ministres. Ils proposaient une architecture institutionnelle simplifiée où les citoyens ne se perdraient plus dans les méandres compliqués de Bruxelles.

La France a semblé se tenir en retrait de ce tournant historique de la construction européenne en certaines occasions. Si Nicolas Sarkozy s’était engagé pour une Europe intergouvernementale par bien des aspects, François Hollande paraît lui vouloir investir dans une « Europe à deux vitesses » pour contourner les obstacles britanniques dans le projet d’une Europe politique. Le réveil du Triangle de Weimar ne semble ainsi ni des plus démocrates (les projets européens étant portés par des élites) ni des plus partagés, la France se tenant à l’écart de certaines déclarations d’envergure sur une vision d’avenir de l’UE. L’élection de François Hollande pourrait être une opportunité pour l’avancement de cet axe transeuropéen et dans l’approfondissement des relations franco-polonaises. Pour ce faire, la France doit retrouver de la crédibilité aux yeux des Polonais en réussissant ses réformes structurelles, en assurant qu’on peut peser en Europe sans l’euro et en affichant plus clairement sa confiance dans les institutions européennes.

Le gouvernement polonais semble avoir pris note de la mise en veille lancinante du Triangle de Weimar et a tenté d’attirer l’attention de Paris et Berlin en se constituant comme un point d’entrée et de passage nécessaire vers les politiques et économies d’Europe centrale et orientale. Les Polonais ont ainsi accéléré leur coopération avec leurs voisins, que ce soit au sein du groupe de Visegrad ou avec leurs voisins baltes et orientaux. La Pologne ne cesse de revendiquer un plus grand rôle au sein de l’UE, confortée par une population des plus euro enthousiastes du continent : pourquoi ne pas tendre l’oreille ? La Pologne a clairement montré son désir d’engagement dans le projet européen, que ce soit dans l’euro-groupe ou dans la défense. Dans cet équilibre du Triangle de Weimar, de part et d’autre d’une Allemagne forte : Varsovie rêve Europe et Paris regarde ailleurs.

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