
La mise en place du bipolarisme
Dans la confusion politique française post-révolutionnaire, où les groupes balbutiants (Girondins, Montagnards et Jacobins) se mettent en place dans des luttes de pouvoir chaotiques, le clivage politique n’est pas clair. Les Montagnards de Robespierre eux-mêmes possèdent par exemple ce qui sera décrit plus tard comme une aile gauche, celle d’Hébert, et une aile droite, celle des Indulgences de Danton. Le XIXe se met en place selon une séparation non en deux de la scène politique, mais bien en trois.
Ce clivage se transformera globalement deux fois dans le siècle : il s’établit selon une distribution républicains/bonapartistes/monarchistes, puis en républicains/orléanistes/légitimistes. C’est sous la pression d’idéologies protéiformes autour de l’ordre politique, les uns prônant sa distribution selon le social et l’autre selon la morale, que se met en place la dualité politique. Celle-ci, influencée par de nombreux mouvements internes, est toujours de mise, mais elle s’est transformée.
Le règne des « -istes »
Sur la scène idéologique politique européenne – et donc à cette époque, mondiale – on a cru à un segment, avec des extrêmes et un centre. Les convergences idéologiques, les alliances stratégiques et les excès criminels des extrêmes ont conduit, sous l’influence d’Hannah Arendt, à considérer qu’il ne s’agissait pas d’un segment mais d’un cercle : c’est là le sens de la formule « les extrêmes se rejoignent ». Mais le cercle restait bien composé de deux partis, droite et gauche, en terme idéologique. En terme d’engagement radical, on peut également considéré un clivage transversal : radicaux et modérés, mais cette idée n’a pas de sens politique propre. La gauche s’affirmait dans les grandes lignes internationaliste, socialiste, progressiste, pacifiste, idéaliste. La droite quant à elle se revendiquait rationaliste, moraliste, réaliste. Déjà une tendance à la transformation apparaissait : les premiers se disaient les inventeurs de ce que demain serait, les seconds les protecteurs de ce que hier était.
Par ailleurs, la dichotomie ne s’est jamais vraiment réalisée et est restée pour beaucoup affaire de rhétorique idéologique. On peut difficilement voir en effet plus moraliste que la condamnation de comportements contre-révolutionnaires et les autocritiques publiques du monde « communiste », et plus pacifiste l’idée droitière d’équilibre des arsenaux nucléaire. Mais dans le monde bipolaire dans lequel entre réellement le monde par la guerre d’Espagne, la séparation politique se maintient, transcendée certes par les intérêts stratégiques, mais subsiste tout de même jusqu’en 1989.
L’idéologie communiste orthodoxe s’effondre avec l’URSS
Si le monde « libre » a gagné politiquement sur le monde « communiste », c’est par le retour à la démocratie des systèmes totalitaires. L’effondrement du système totalitaire soviétique s’est donc fait en terme d’envie de changement de système politique (démocratie) et économique (capitalisme) et non du clivage idéologique qui servait de simplification d’écheveaux stratégiques beaucoup plus complexes. Quoiqu’il en soit, avec précisément l’effondrement du système « communiste », sa façade idéologique tombe, elle aussi.
Ouverture des frontières, libéralisation des échanges, émergences de nouvelles puissances, révolution technologique, explosion de l’information : la globalisation fait prendre aux décideurs une distance certaine à l’idéologie, dont les historiens rendent responsable les excès et les horreurs du XXe siècle. L’ouverture au monde et la nouvelle distribution géopolitique impose une préférence pour le pragmatisme stratégique plutôt qu’à la justification idéologique. C’est à la fois la raison et l’horizon de la transformation politique majeure de ce début de siècle : le passage d’un clivage gauche/droite à un clivage politique libéral/conservateur.
Deux forces transcendent complètement l’ancienne distribution idéologique :
- les libéraux sont réformateurs, prospectivistes, pour l’ouverture du monde à lui-même et en faveur une adaptation rapide au monde à venir.
- les conservateurs sont protectionnistes au sens politique et culturel, perspectivistes, pour le maintien d’un système westphalien cloisonné, pour le maintien du monde d’où l’on vient.
Rétive à l’abandon du bipolarisme, la scène politique française mue pourtant
Cette distribution généralisée sur la planète transcende complètement le système gauche/droite. Dans le cas français, il est clair que bien qu’ayant encore une aile conservatrice forte, l’UMP est devenu sous l’influence de Nicolas Sarkozy, un parti à tendance libérale. Et il l’est nettement moins que ce qui peut se rencontrer ailleurs en Europe et dans le monde, et c’est, aujourd’hui, avec le MoDem et le PRG, le seul parti qui peut se revendiquer d’un peu de libéralisme politique.
FN, MPF, DLR, PCF sont en revanche clairement, bien que diversement, des partis conservateurs. Les divers groupes radicaux comme la LCR, LO ou PT sont des légations du bipolarisme, mais en fustigeant une ouverture au monde qu’ils considèrent comme une régression, ils s’inscrivent d’eux-même dans le conservatisme.
Quant au PS, il est en stand-by politique, et au lieu de choisir libéralisme et conservatisme politiques, à l’instar de l’UMP, qui en a fait la recette de son succès, il n’a choisi pour l’instant ni l’un ni l’autre.
Une tendance paneuropéenne
Aucun pays européen n’est en reste.
Au Royaume Uni, le New Labour de Tony Blair a muté en inventant la troisième voie : un réformisme dépolitisé au sens droite-gauche, mais libéral politiquement et économiquement. S’il se fait plus conservateur sous Gordon Brown, en face, les Tories tiennent la ligne en critiquant consciencieusement les réformes… certes sous couvert qu’elles mettent en danger les libertés individuelles, mais cela revient à conserver l’ordre ancien, à ne pas adapter les libertés aux conditions nouvelles, forgées d’influences multiples et multiformes (économiques, sécuritaires, stratégiques, culturelles, etc).
En Allemagne, dont la principale coalition de droite, la CDU-CSU est traditionnellement conservateur, la convergence de l’ex-Chancelier Schröder SPD) vers Tony Blair indiquait également que c’est la gauche qui fixait le cap sur le libéralisme politique et économique. C’est encore plus net en Hongrie, où le parti socialiste (MSzP) de l’actuel Premier ministre Gyurcsany marche main dans la main pour la seconde mandature avec le parti libéral SzDSz. Il est impossible d’imaginer, au vu des réformes libéralisantes tant sur le plan politique qu’économique du gouvernement, qu’il s’agit là d’idéologie socialiste. Le principal parti d’opposition, le Fidesz, est lui parfaitement conservateur : socialement, politiquement, économiquement, et peut-être avant tout culturellement.
En Pologne, c’est l’inverse. C’est les conservateurs, à travers le PiS des jumeaux Kaczynski, qui est à l’origine de la mutation très nette. Tout en pratiquant une exégèse historique typique de la droite anticommuniste, ébauche des conservateurs d’aujourd’hui, ils ont privilégié la fermeture du pays avec l’évocation d’une Pologne figée dans ses dogmes culturels. La victoire de Donald Tusk a repris le flambeau gouvernemental et propose désormais de libéraliser l’économie et d’alléger le patrimoine historico-culturel polonais, notamment en direction de l’Allemagne.
En Espagne, le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) a, à travers l’élection de réaction du Premier ministre Zapatero, ouvert la voie du libéralisme dans le pays, avec la remise en cause de tabous politico-religieux, ou l’ouverture à l’immigration par exemple. Mais la rupture avec le clivage droite-gauche vient surtout de la gauche, car la droite, par le Parti Popular de son prédécesseur M.Aznar, est traditionnellement conservatrice. En Espagne et au Portugal, le conservatisme de la droite est le fait de l’héritage direct de ce que Chantal Delsol nomme les éthocraties, celle de Franco, celle de Salazar.
A l’instar de la France, certains pays n’ont pas achevé leur mutation. C’est le cas de l’Italie, ou gauche et droite se divisent en conservateurs et libéraux. Il est intéressant de voie qu’un parti comme Alleanza nazionale, considéré nettement comme étant de droite dure conservatrice, tente d’opérer une mutation et de se convertir au libéralisme politique et économique. Mais la foisonnante scène nationale des partis politiques contribue encore singulièrement à brouiller les cartes.
Les pays scandinaves jouissent quand à eux d’un continuum relatif qui est certainement dû à une mutation d’identité politique précoce par rapport aux autres Etats. Cette mutation s’est faite dans le temps, progressivement, et a aboutit à la continuation d’un modus operandi globalement modérateur et adaptatif. Selon l’exemple danois, la sociale-démocratie de Poul Nyrup Rasmussen privilégie un libéralisme protecteur, le Konservative Folkeparti est conservateur d’essence mais incite au libéralisme économique, et le Venstre d’Anders Fogh Rasmussen est libéral dans tous les sens du terme.
Notons tout de même l’existence de certains partis radicaux dans le libéralisme (Fremskridtspartiet) comme dans le conservatisme (le Dansk Folkeparti nationaliste ou le Enhedslisten anticapitaliste).

