Les étudiants espagnols face au plan Bologne (2/2)

, par David Castaner

Les étudiants espagnols face au plan Bologne (2/2)

S’opposer au plan Bologne, est-ce s’opposer à la construction européenne ? Sans doute pas, car nous avons vu que les craintes des étudiants espagnols ne sont pas liées à l’européisation de l’enseignement. D’ailleurs ces derniers sont de plus en plus nombreux à partir en Erasmus, se déclarent de plus en plus Européens, et sont en tout cas un des groupes de la société espagnole à être le plus en contact avec l‘Europe.

Mais politiquement, la façon dont la crise a été menée pourrait pousser les plus extrémistes vers des positions anti-européennes. Un des slogans les plus répandus criait : « Liberté, égalité, fraternité y DIÁLOGO ». Les étudiants actifs dans le mouvement, même s’ils ne représentaient que le 40 % des étudiants selon les plus généreux, se sont plaints de l’attitude du gouvernement qui refusait d’écouter leurs demandes.

La nécessité d’un dialogue

Ce besoin de dialogue, accompagnant les idéaux de la République laïque, semble ajouter une condition à la totale acceptation de l’Europe et de ses idées, celle d’une meilleure communication. Or, le gouvernement avait beau les écouter, en tant que signataire du plan Bologne un désistement aurait représenté une nouvelle crise dans la construction européenne. Après le désastre de la Constitution, un arrêt dans l’application de Bologne aurait affaibli considérablement la crédibilité de l’Union européenne, qui se base en partie sur le transfert d’éléments de souveraineté nationale aux institutions européennes.

Dès lors, demander du dialogue et ne pas en avoir à sa faim peut conduire à remettre en cause la perte de souveraineté nationale. De fait, la marge de manœuvre du gouvernement espagnol n’était pas nulle, puisque, rappelons-le, les traités européens comme le plan Bologne n’imposent que des lignes directives et jamais des décrets. C’est par des décrets-lois royaux que les directives majeures du plan ont été appliquées. Certains points, comme la transformation des bourses en prêts, est un pur produit de la créativité des institutions européennes, et aurait donc pu être modifié.

Ajoutons que pour certains le mouvement contre le plan Bologne ne sert qu’à unir certains acteurs politiques mécontents, et n’ont donc affaire qu’à la politique intérieure de l’Espagne. C’est le cas, par exemple, des Jeunesses d’Esquerra Republicana de Catalunya, dont le parti est en relatif déclin et qui prend un véritable plaisir à s’occuper de nouveau de diriger les plus critiques des nationalistes catalans.

La crainte des lobbys

Mais si on les analyse avec finesse, l’ensemble des peurs des étudiants prend un sens bien défini. Assez vagues, toutes leurs critiques sur les possibles risques de Bologne sont l’objet de longs débats et de longues interprétations du texte de loi par les connaisseurs en droit, cependant les revendications portent plus sur des craintes que sur des réalités vu que les décrets n’entrent en vigueur qu’en septembre 2009. Ils semblent révoquer par principe l’intervention des entreprises dans le financement et la gestion de l’université. Selon eux, cela poussera à la professionnalisation. Il est pourtant vrai, les enquêtes en Espagne le montrent, que le 90% des étudiants demandent de la faculté, avant tout, des débouchés. Dès lors une certaine professionnalisation ne peut pas être contestée.

Les étudiants ne refusent donc pas la professionnalisation mais ont peur de voir débarquer les entreprises dans les conseils universitaires. Les étudiants s’inquiètent aussi de voir l’État devenir une sorte de banquier qui s’adresse aux individus et suit leur chemin professionnel pour leur exiger des remboursements. En bref, ce sont les lobbys économiques qui les hantent. Un des arguments les plus répandus pour justifier cette peur est l’existence d’un rapport présenté par la European Round Table of Industrialists (ERT) en 1995. Ce lobby, qui regroupe les grands représentants de marques comme Nestlé, British Telecom, Total, Renault ou Siemens aurait alors tracé quelques lignes sur « l’Éducation pour les Européens, vers la société de l’apprentissage ».

Rien de bien méchant, avec des idées générales et sans profusion de détails comme le prouve cet extrait : « L’objectif de ce rapport est tout simplement de présenter les points de vue des hommes d’affaires sur la façon dont les processus d’enseignement et d’apprentissage dans leur ensemble peuvent s’adapter pour répondre de façon plus effective aux défis économiques et sociaux du présent. » Ou encore cet autre : « L’ERT espère qu’en ajoutant la vision pratique de l’entreprise aux opinions fondées des spécialistes dans ce domaine, il soit possible de provoquer les changements urgents dont à notre avis, les systèmes éducatifs européens ne peuvent plus se passer aujourd’hui. »

Sachant que trois ans après, 29 pays européens s’empressaient de signer le Traité de Bologne, il y a là de quoi s’inquiéter pour les plus adeptes de la théorie du complot. Au fond, que cela s’applique au processus de Bologne ou pas ne change pas grand-chose, puisque la peur principale est celle des lobbys. Il s’agit bien d’une question qui concerne au premier rang les institutions européennes et non pas l’avenir du système éducatif européen.

Les solutions pour résoudre cette crise

Que nous apprennent ces problématiques sur l’avenir des institutions européennes ? En Espagne, ce qu’elles nous apprennent est que le facteur principal d’opposition est un manque de confiance dans la façon dont les décisions sont prises en Europe. Les lobbys font peur, et c’est normal puisqu’il s’agit d’un pouvoir qui influence les décisions politiques de tous les pays alors que ceux-ci proclament que le pouvoir politique est directement issu du peuple. Au fond, la crise à laquelle est confrontée l’Europe est celle de la crédibilité des institutions. Si les étudiants en droit ont passé tant de temps à interpréter les paragraphes des décrets royaux lors des AG espagnoles, c’est parce que la méfiance règne à l’égard des acteurs politiques.

Les solutions ? Elles sont évidentes. Du côté de la société européenne, il faut avant tout impliquer davantage les citoyens dans les problématiques européennes et leur montrer que le pouvoir en Union européenne vient, comme dans les États européens, du peuple. Pour cela, l’implication des médias se fait nécessaire, et les élections européennes de juin sont un moment parfait pour donner de l’importance politique à l’Union. Surtout s’impose le renforcement de la dimension européenne de l’enseignement, non seulement supérieur mais aussi secondaire et primaire.

Du côté des acteurs politiques européens, ils ne regagneront une certaine crédibilité que quand ils nous feront savoir exactement qu’ils appliquent parfaitement ce que Kant a nommé « la publicité » du système politique, et qui consiste à ne jamais appliquer une loi dont le dirigeant ne puisse pas exprimer les motivations réelles.

Ce principe a régi la reconstruction de la coupole du Reichstag, dont le verre symbolise la transparence. Le verre est aussi le matériel qui sert de façade aux bâtiments du Conseil de députés et de la Commission. Il est grand temps de faire briller ce verre !

Cet article se base sur des éléments abordés au Conseil de Réflexion des Jeunes Européens Universités de Paris.

Illustration : photographie du drapeau espagnol à Madrid. Auteur : César Astudillo. Source : Wikimedia.

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Vos commentaires

  • Le 24 mars 2009 à 06:24, par Martina Latina En réponse à : Les étudiants espagnols face au plan Bologne (2/2)

    Comme je le suggérais en répondant au premier volet de cet excellent article, l’harmonisation reste de mise pour le paysage européen de l’enseignement supérieur, et plus que jamais ou plus que dans n’importe quel autre domaine de l’Union Européenne : le verre qui sert à David Castaner de conclusion doit être protégé de tout extrémisme ; car la construction européenne est la première aventure politique réellement ouverte, exempte de tout clivage, donc capable de mettre le cap sur des rivages de liberté, certes toujours écartés, mais aussi accessibles à la bonne volonté, à la concertation, à l’intelligence humaniste.

    Faisons donc « briller » ce verre au service de « la transparence », au lieu de le laisser briser par une violence aveugle ou par de trop courtes vues ! Car la mythique Fille aux LARGES VUES qui fut amenée contre son gré à fonder, puis à nommer, L’EUROPE nous vient d’un peuple encore plus révolutionnaire qu’il n’y paraît dans ses inventions techniques : non contents de donner au monde, d’abord méditerranéen, les moyens démocratiques de circulation et de relation que sont la navigation en haute mer et l’alphabet, les Phéniciens inventèrent probablement le verre sur une plage de l’actuel Liban qui favorisa la première formation de cette pâte prometteuse, mais surtout lumineuse. Rendons à EUROPE ce qui lui revient et contribuons plus activement au dialogue formateur de l’EUROPE !

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