Le 7 juin, « vote sanction » ou « vote récompense » ? Jean Petaux, politologue à Sciences Po Bordeaux (voir à la suite de l’article) nous prévient qu’une trop forte abstention enlèverait tout sens aux résultats des élections européennes. Interview.

Taurillon : Pourquoi vote-t-on si peu aux européennes ? Est-ce que l’entrée à reculons des grands partis dans la campagne en est la raison principale ?

Jean Petaux : Il y a, évidemment, une pluralité de causes à l’abstention. Pour ce qui concerne le Parlement européen il y a, certainement, un très grand décalage entre ce que les politologues appellent l’espace d’agrégation électoral (le territoire de l’élection, le mode de scrutin) et l’espace institutionnel (le Parlement). Lorsqu’il y a un faible niveau d’adéquation entre ces deux espaces, il y a traditionnellement une forte abstention.

Cette permanence est renforcée, en l’espèce, par un total désintérêt des grandes formations politiques pour l’élection du Parlement européen. Il n’y a donc pas de « dramatisation » de la scène politique à cette occasion, moins de mobilisation et pour tout dire pas d’enjeu apparent alors qu’il est considérable en fait, compte tenu de l’importance normative du Parlement européen. Seules les formations « contestatrices » (soit de la politique gouvernementale soit du fonctionnement de l’Europe – encore nommées « eurosceptiques ») se mobilisent pour faire entendre leur voix. D’où, mécaniquement, une sur-représentation du score relatif de ces formations, au soir des résultats, par dépression des « partis de gouvernement » (UMP, PS).

Taurillon : La majorité est annoncée en tête dans les premiers sondages. Est-ce que le « vote sanction » de 2004 va être remplacé par un « vote récompense » ?

JP : Les élections intermédiaires, celles qui se situent entre les grands rendez-vous électoraux nationaux (présidentielles, législatives) sont, traditionnellement, l’occasion d’envoyer un message de défiance à la majorité gouvernementale en place. Encore faut-il préciser, avec Jean-Luc Parodi qui a développé cette analyse en France, que la date précise de ces élections intermédiaires est importante : proches d’une « grande échéance » ou à « mi-distance ». En l’occurrence, et pour répondre à votre première remarque, les sondages n’ont pas grand sens, à un mois d’une élection qui prévoit près de 70 % d’abstention. Toutes les « mesures » sont faussées en quelque sorte. Les choses vont sans doute s’affiner à l’approche de la consultation, mais ce qui semble peu à-même de changer c’est l’absence cruelle de débat sur l’Europe.

On a le sentiment qu’aucune des formations politiques n’est en mesure de se faire entendre, au-delà des formules rhétoriques basiques « pro » ou « anti » européennes. Ce déficit de débat sur l’Europe n’est pas propre à la France, mais il est accentué en France. Quant à savoir si le vote de 2009 sera un « vote récompense » pour le gouvernement actuel, ce sera sans doute la lecture qu’en feront les porte-paroles de la droite, sur les plateaux de télévision, le dimanche 7 juin au soir, si l’UMP arrive en tête de la consultation…

Cela dit il n’est pas besoin d’être docteur en science politique pour comprendre que si tel devait être le cas en termes de « suffrages exprimés », une abstention de près de 70% invaliderait complètement le verdict des urnes comme étant un « vote de récompense » ou de « confiance » pour Nicolas Sarkozy et son équipe. Les électeurs auront, comme on dit, tout simplement « voté avec leurs pieds » en allant à la plage sans passer par la case bureau de vote.

70% d’abstention invaliderait complètement le verdict des urnes

Taurillon : La crise, l’environnement, le modèle social européen sont les thèmes qui ressortent des ébauches de programmes des principaux partis français. Est-ce que dans le Sud-Ouest d’autres enjeux semblent polariser l’attention des candidats et des médias ?

JP : Globalement non. Je pense néanmoins que la présence, comme têtes de listes dans la grande circonscription du Sud-Ouest de José Bové et Jean-Luc Mélenchon peut favoriser l’émergence, avant le 7 juin, de thématiques liées au « durable » pour José Bové (cultures OGM, nucléaire avec la question des centrales de Golfech et de Braud Saint-Louis) ou au « social » pour Mélenchon où le « Front de Gauche » s’appuyant sur les militants du PCF peut s’impliquer dans les conflits sociaux en cours (Molex, Sony, et peut-être à court terme Capdevielle dans les Landes, etc.).

Taurillon : José Bové est tête de liste pour Europe-Ecologie dans le Sud-Ouest. Pensez-vous que l’arrivée de cette personnalité médiatique et atypique peut créer une surprise électorale ? Pensez-vous qu’il a les moyens et les compétences de faire une bonne campagne ?

JP : Pour que sa candidature puisse avoir un écho, c’est une évidence, il faut qu’elle soit médiatisée. Ce n’est pas le cas actuellement. Ses compétences ne sont pas en cause, d’une part parce qu’il connaît bien ces questions d’écologie et qu’il y travaille depuis de très nombreuses années, mais surtout parce que dans une élection la dernière variable discriminante dans le choix des électeurs c’est la compétence réelle. Seule la compétence « supposée » vaut. En la matière, celle de Bové est réputée élevée en matière de « développement durable », de « combat écologique », etc. En plus il bénéficie d’un fort coefficient de notoriété (aventures juridico-pénitentiaires ; actions spectaculaires des « Faucheurs volontaires » très relayées médiatiquement et, surtout, candidature présidentielle de 2007). De là à dire, en revanche, que cela peut se traduire automatiquement par un score électoral conséquent, c’est une autre affaire.

Taurillon : Vous venez de publier un livre sur le rôle politique du Conseil de l’Europe. Peu de gens connaissent cette institution. Vous pouvez nous en dire quelques mots ?

JP : C’est la plus ancienne des institutions européennes créée le 5 mai 1949 par le Traité de Londres. Elle a donc 60 ans d’existence. Son siège est à Strasbourg. Elle est totalement inconnue alors qu’elle regroupe 47 Etats-membres de l’Islande à la Fédération de Russie, du Portugal à l’Azerbaïdjan en passant par les ex-Etats yougoslaves des Balkans et la Turquie. Son nom-même « Conseil de l’Europe » fait qu’on le confond avec le Conseil européen par exemple…

Cette organisation a produit, entre autres, la Convention Européenne des Droits de l’Homme (1950), la Convention culturelle européenne (1955), la Charte sociale européenne (1964). Elle permet aux 800 millions de citoyens vivants dans ces 47 Etats de faire condamner par la Cour Européenne des Droits de l’Homme (dépendant du Conseil de l’Europe) leur propre Etat. L’organisation a « inventé » le drapeau européen aux 12 étoiles sur fond bleu en 1955, choisi le prélude de la « Neuvième » de Beethoven (« L’hymne à la joie ») comme hymne européen en 1971… Toutes choses récupérées par la future UE dans les années 80.

Si j’ai voulu faire l’histoire et analyser le rôle politique de cette institution de coopération politique intergouvernementale qui a accueilli tous les Etats d’Europe centrale et orientale après la chute du « Rideau de fer » en 1989, quand personne n’en voulait réellement et avant qu’ils ne grossissent les rangs de l’ « Europe des 27 » actuelle, c’est qu’il m’a semblé que l’esprit contenu dans le projet original d’une Europe ouverte, soucieuse des conditions de vie de ses concitoyens, forgée sur un vrai idéal de paix au sortir de la tragédie du second conflit mondial, idéal ayant inspiré le fameux congrès fondateur de La Haye en 1948, est bien plus présent dans la philosophie du Conseil de l’Europe que dans celle de l’Union Européenne devenue essentiellement une « pompe à fric ».

L’esprit du Congrès de La Haye est bien plus présent dans la philosophie du Conseil de l’Europe que dans celle de l’Union Européenne

L’UE est désormais un « monstre froid » où la subvention par tête de vache, par exemple, dans l’ensemble des 27 Etats-membres correspond à une somme permettant à chacune de ces mêmes vaches de se payer un tour du monde en avion, en « First », avec deux « stops », à Los Angeles et Hong-Kong… ! Avec une telle part de rêve proposé aux citoyens de l’UE, pas étonnant que l’institution bruxelloise ne fasse pas vibrer les foules ! Type de subvention d’ailleurs liée à la PAC, à mettre en parallèle avec la baisse constante des « bourses Erasmus », etc.

C’est la raison pour laquelle je propose de revenir aux origines de l’esprit d’Europe, celui du Conseil de l’Europe, installé au Palais de l’Europe, à Strasbourg, qui me semble encore détenir ce « souci de l’âme » cher au grand dissident et philosophe tchécoslovaque, mort en 1977, Jan Patocka.