
La pensée de gauche, progressiste au XVIIIème siècle, révolutionnaire au XIXème siècle, s’est formée à partir de revendications d’abord libérales, puis égalitaires.
Un héritage libéral
Les premières revendications libérales et souvent nationales sont venues d’une bourgeoisie progressiste qui détenait le pouvoir économique et voulait accéder au pouvoir politique. Les libéraux revendiquaient les libertés naturelles des hommes dans la tradition des Lumières du XVIIIème siècle (Locke, Kant, Voltaire…). Cette revendication des libertés a entre autres conduit à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en 1789, à la montée en puissance des pouvoirs de la Chambre des Communes et à la création du Parlement de Francfort en 1848. La bourgeoisie libérale cherchait à limiter le pouvoir réservé à la noblesse des Etats jusque-là souvent absolutistes.
Cette revendication libérale s’est souvent accompagnée de revendications nationales. Le but étant d’unifier un territoire en supprimant les taxes entre les pays (ancienne dénomination administrative des régions) en France, les comtés au Royaume-Uni, les principautés, les royaumes et les villes autonomes en Allemagne. Ceci permettait la meilleure circulation des marchandises (par exemple par le Zollverein en Allemagne) et devait par là favoriser l’essor et la prospérité d’une bourgeoisie marchande attachée au respect des Droits de l’Homme. Bien que les revendications nationales prirent souvent par la suite le pas sur ces aspirations libérales, cet attachement au principe de droits individuels et universels demeure un marqueur des gauches européennes.
Un héritage égalitaire
Avec le développement industriel est apparue une nouvelle gauche, qui s’est construite en partie en opposition avec la bourgeoisie progressiste évoquée plus haut. L’industrialisation, en concentrant le travail dans les manufactures puis dans les usines, a engendré l’émergence d’une importante masse ouvrière. Malgré la grande diversité des ouvriers (il n’existe pas de classe au sens marxiste avant la fin du XIXème siècle et le taylorisme), la plupart partage des conditions de vie difficiles, souvent misérables. Des revendications se construisent au fur et à mesure que les enjeux de la qualité du travail et de la réduction des inégalités grandissantes se développent. Si l’intégration ouvrière, pour porter les revendications, passe d’abord par le biais d’associations (pas encore des syndicats), les attentes ne sont pas moins dirigées vers l’Etat et mêlent à la fois des revendications sociales et politiques. Le mouvement chartiste anglais, par exemple, demandera dans les années 1830 le suffrage universel et la rémunération des députés, ceci afin d’ouvrir le parlement aux ouvriers.
Puis, progressivement, les ouvriers se constituent en syndicats mais de manières très différentes selon les pays. Au Royaume-Uni, ce sont d’abord les skilled, ouvriers qualifiés, qui se rassemblent pour porter des revendications modérées, d’inspiration libérale. Avec la deuxième industrialisation, les unskilled, ouvriers non-qualifiés, se rassemblent au sein de trade unions de masse. Ce sont ces syndicats qui seront à l’origine du Labour Party. C’est donc un modèle de syndicalisme intégré à la politique qui se développe au Royaume-Uni. Il en va de même en Allemagne, où les syndicats prennent en charge les ouvriers lors de périodes de chômage ou de maladie et où la SPD tente de conquérir le pouvoir pour mettre en place les lois sociales demandées. Il faut noter que c’est Bismarck qui a été à l’origine des premières lois sociales car il s’est approprié une partie du corpus politique de la gauche prolétarienne afin de limiter son essor.
En France, c’est un modèle radicalement différent qui se développe. La gauche est divisée avant même l’autorisation des syndicats (loi Waldeck-Rousseau de 1884). Par conséquent, les syndicats refusent l’entrée en politique, et optent pour la révolution sociale, tandis que les républicains (gauche progressiste issue des Lumières) se montrent peu ambitieux dans le domaine social. Entre ces deux camps, il y a des chocs violents : par exemple, lorsque les ouvriers réclament la journée de huit heures, lors du 1er mai 1891, la République des progressistes tire sur les manifestants. Il y eu dix morts dont sept adolescents. Ce Drame de Fourmies (Nord) est un des plus importants affrontements entre les ouvriers et la République. Il constitue le début de la séparation entre le syndicalisme et le socialisme. La Charte d’Amiens (1906) inscrit dans le marbre la séparation entre les syndicats et les partis. Ce modèle de syndicalisme de lutte appelé anarcho-syndicalisme ancre une rupture entre le mouvement social et le mouvement politique. Cette séparation demeure présente en France jusqu’à nos jours malgré le rôle intégrateur du Parti Communiste Français.
Les gauches ont donc, de façon globale, hérité du XIX° siècle deux tendances difficiles à concilier, une libérale et une démocratique (au sens de revendication égalitaire). La première a vu ses revendications reconnues au cours du XIXème siècle, tandis que la seconde, bien souvent écartée du pouvoir, ne verra ses revendications que partiellement réalisées. C’est sur ce double héritage, sur ce double ancrage social et idéologique, et sur ces deux perspectives que se sont construites les gauches au XX° siècle.



