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Malaise identitaire en Europe : Racines et solutions

, par Rosalinde JAARSMA

La montée de l’euroscepticisme et de l’extrême droite est de plus en plus visible en Europe. Face à la mondialisation et à la crainte d’une perte des identités, une partie de la population se réfugie dans un mythe national censé les protéger. Ce phénomène doit nous pousser à réfléchir sur les identités européenne et nationale. Quelles sont leurs imbrications et leur devenir ? Pour réaliser une Europe forte et unie il est nécessaire de répondre à cette question.

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L’extrême droite monte en puissance dans toute l’Europe. Il n’y a qu’à consulter les derniers résultats aux élections législatives des différents pays européens pour s’apercevoir de ce regain : 29 % pour le FPO Autrichien (2008), en Norvège le FrP obtient 23 % (2009), les « Vrais Finlandais » séduisent 19 % de l’électorat (2011), le parti Hongrois Jobbik comptabilise quant à lui plus de 16 % des voix en 2010, sans oublier les Pays-Bas, le Danemark, la Lituanie et tant d’autres pays où le national-populisme fait des émules.

Les thèmes récurrents de ces partis sont l’immigration ce que Michel Winock décrit comme « la peur du métissage génétique et l’effondrement démographique », la défense de l’identité nationale, l’indépendance face à une domination injustifiée comme le clament les membres du Vlaamse Belang concernant la Belgique, ou face, également, « au Léviathan Bruxellois », la souveraineté ; et démontrent ainsi un malaise qui trouve ses solutions dans l’argument identitaire, qui apparaît alors comme un refuge. De nombreux chefs d’Etat et de Gouvernement ont eux-mêmes dénoncé le multiculturalisme comme étant responsable du « délitement social ».

Comment expliquer que la référence à l’identité nationale puisse apparaître comme une solution ? Pourquoi la projection d’un avenir européen ne séduit pas davantage les populations ?

L’identité se définit par rapport à l’Autre, ce que je suis est déterminé par des frontières dont Régis Debray fait d’ailleurs l’éloge en promouvant la différence comme vecteur de richesse et de compétition (Eloge des frontières). Elle est une notion qui existe du fait même de la limite, de la différence, de l’opposition. Il est alors rassurant d’appartenir à ce que Charles Mauras appelle « des communautés concentriques » que sont la famille, la commune et ultimement la Nation qui unissent les individus d’un même ensemble. Cet enracinement dans un collectif déterminé est d’autant plus puissant qu’il est cimenté par la langue, la culture, la religion, les normes et tant d’autres éléments qui sacralisent l’héritage de l’identité nationale.

L’identité nationale agit alors comme un cocon protecteur, un agent de sécurité ; d’où l’importance de la Souveraineté pour garantir cette protection. A l’inverse, l’Union européenne, « ce grand machin » (Charles de Gaulle) ne trouve pas sa raison d’être dans ce paradigme nationaliste hérité du XIXe siècle. Car, il ne faut s’y méprendre, la Nation est un mythe, elle est construite comme le rappelle Michel Foucher. N’oublions pas qu’il y a encore deux cent ans, le Français n’était pas parlé à plus de quatre-vingt kilomètres de Paris.

Prendre la Nation comme point de référence, comme justification, est certes rassurante mais c’est un leurre ! Du moins la considérer comme un héritage immuable et intangible l’est, puisqu’au contraire, notre identité est le fruit d’affrontements politiques et religieux qui font notre richesse culturelle aujourd’hui.

Il est cependant compréhensible que l’Union européenne ne soit pas attirante de ce point de vue là. D’une part parce que l’européanisation est perçue comme une tentative de nivelage qui efface les spécificités, et d’autre part parce le schéma sur lequel la légitimité de l’Union européenne est construite est politique et non pas ethnique.

En effet, l’Union européenne défend des valeurs politiques comme la défense des Droits de l’Homme ou la liberté et pourrait, à ce titre, au mieux susciter un « patriotisme constitutionnel » (Habermas) rationnel. De plus, ces valeurs ne sont pas le monopole de l’Union européenne et ne nous différencient pas d’autres ères géographiques dans le monde. Même si certains auteurs comme Huntington élaborent une grille de lecture des relations internationales en énumérant différentes civilisations, dont la civilisation occidentale qui est par ailleurs reconnue par des partis nationaux-populistes comme l’UDC suisse ou le PVV néerlandais, cela ne suffit à nous définir de façon claire comme étant Européens.

Pourtant, nous partageons de facto des événements qui ont façonné notre identité parfois même accaparés par les discours nationaux : l’Empire Romain, la Chrétienté, l’Humanisme ou le temps des Lumières.

Faut-il alors, pour fédérer les citoyens européens construire un schéma basé sur celui de nos Etats ? Faut-il fixer des limites, un territoire arrêté à l’Union européenne ? Ou, au contraire, l’Union européenne ne transcende-t-elle pas par essence le paradigme national en s’ouvrant vers l’Autre dès lors qu’il respecte un certain nombre de critères et de principes ?

L’Union européenne est un projet, pas un Etat de fait mythique et figé.

Un autre argument peut-être cependant soulevé en faveur de l’attachement à l’idée de Nation, qui est intimement liée à la construction de l’Etat et surtout de la démocratie dans de nombreux pays européens. Selon Pierre Manant, la nation est le cadre de la démocratie, de fait, elle ne peut se développer dans un contexte supranational comme celui de l’Union européenne.

Il est clair que l’euroscepticisme et le malaise identitaire s’expliquent également par cette lacune fondamentale : une citoyenneté européenne de fait exerçant ses droits dans le cadre d’une démocratie. A ce titre, Bronislaw Geremek disait « C’est l’Etat nation qui a formé la démocratie. Sans la référence au sentiment national il n’y aurait pas eu cet élan vers la démocratie et l’Etat de droit. [...] Comment faire rentrer le fait national dans la construction européenne, voilà la grande question du débat de l’Union européenne ».

Il ne s’agit pas « d’inventer une communauté imaginée » mais au contraire de revenir aux sources qui ont construit l’identité européenne. Paul Valéry en propose trois majeures : d’abord Rome « modèle éternel modèle de la puissance organisée et stable », « partout où l’empire romain a dominé (…) il y a quelque chose d’européen. » S’ajoute à cela le christianisme qui a forgé son moule dans le même espace que celui de l’Empire. L’Homme européen partage donc un droit et un Dieu, se superpose à cela l’apport de la culture hellénique à qui nous devons « la discipline de l’Esprit » .

Ces caractéristiques fortes nous ramènent également à la pensée des Pères Fondateurs qui, à l’instar de Schuman décrivaient la construction européenne comme un projet démocratique qui pose ses jalons dans l’esprit chrétien (dans la mesure où il considère l’idée d’égalité, de communauté). Cette européanité doit donc être assumée pour nous fédérer mais également pour nous différencier vis-à-vis des autres espaces culturels et géopolitiques. Ainsi pourra émerger une réelle conscience collective européenne qui, en intégrant nos spécificités nationales aura un champ d’action plus large pour s’épanouir.

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P.-S.

Pour en savoir plus :

- Fondation Robert Schuman

- RFI

- Slate

- Le Monde

Vos commentaires

  • Le 14 février 2012 à 19:07, par Chamaillé En réponse à : Malaise identitaire en Europe : Racines et solutions

    Bonjour,

    article intéressant qui, s’il n’invente rien, à le mérite de rappeler un certain nombre de choses. Sa lacune principale me semble être dans la nature de ce que la nation est et représente, et des difficulté pour l’UE d’apparaitre comme, à terme, une nation en devenir. Je voudrais donc rappeler moi aussi plusieurs choses :
    - L’Etat nation (qui est aujourd’hui le modèle le plus présent au monde) est en effet issu d’un moment historique (le XIXe en gros), en cela il n’est pas indépassable, comme aucun modèle politique ne l’est.
    - L’union européenne est un objet assez unique dans l’Histoire, un pied dans le fédéralisme, l’autre à côté, sans objectifs clairs, assumant difficilement son histoire du fait même de sa pluralité (cf le psychodrame sur les racines chrétiennes). Elle est de plus encombrée par une sorte de « dessein caché » (non ouvertement revendiqué) qui est la destruction des Etats membres en tant que structure.
    - Le bilan de l’union est pour le moins mitigé. Sur ce point je ne doute pas que vous m’apporterez la contradiction cependant, l’UE n’a ni « croissance », ni démocratie véritable. La monnaie unique est un échec et même la paix ne doit guère à l’union mais plus à des développements économiques lointains et à la puissance américaine.
    - ON peut enfin ajouter que les dirigeants européens, quelque soit leur pays, ont constitué un classe (« les élites mondialisées » de J.P. Chevènement) davantage intéressé par un fantasmatique projet européen que par leur peuples.

    A tous ces éléments j’ajoute, et c’est sans doute la clé, que le « projet européen » n’est pas neutre, se contentant en somme de promouvoir la paix et les droits de l’Homme. C’est une structure qui a des orientations politiques très fortes (ultralibéralisme outrancier, mise en concurrence interne très forte, logique punitive...) La question même des droits de l’Homme pose question. La cour de justice fait de plus en plus office de garante du communautarisme comme modèle au nom de la liberté individuelle (il suffit de regarder les appels pour des faits de ce type) par des décisions qui peuvent heurter les valeurs les plus profondes des peuples (la laïcité en France par ex.) En conclusion, cela n’a rien à voir avec le repli nationaliste qui hante les rêves/cauchemars des européistes fervents, simple la réappropriation de « faits nationaux » profonds niés au nom de cette UE et le refus de dogmes (économiques ou politiques) portée par elle. Et la situation en Grèce ne risque pas d’arranger les choses...

    A force de « coups » politiques ou de propagande (les agenda europa sont extraordinaires..) vous souhaitez créer un peuple européen qui, à ce jour, peut être adviendra t-il, n’existe pas en cachant la réalité du projet (Comment concilier le protocole de Londres qui entérine la domination de l’anglais et proclamer « uni dans la diversité » ?)

    Cordialement

    Thomas Chamaillé

    PS : comme vous l’avez peut être deviné je suis membre de Debout la République, le parti de Nicolas Dupont Aignan. Je souhaitais le préciser afin de clarifier les choses.

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