
’’Les révolutions de 1989 n’ont pas été pour moi une surprise. Depuis (des années), je n’ai pas cessé de travailler sur les nations de l’Europe centrale et de vivre leur Histoire. (…) (Jusqu’à cette date) l’Occident semblait convaincu de la disparition des nationalismes en Europe. Ils ne pouvaient y avoir leur place (et semblaient) voués à un passé définitivement mort.
Il serait inexact de parler d’un réveil des nationalités après 1989. Et pour cause : elles existent depuis 1945, comme une réalité vivante et impérieuse. Et seule l’ignorance a empêché les journalistes et les hommes politiques qui parlaient de ces pays sans les connaître d’en percevoir les signes visibles.
Lorque les eaux du communisme se sont retirées, les nations ont réapparu à la lumière. Pour comprendre ce monde retrouvé, il fallait d’abord s’informer sur la nature de ces nationalismes, leurs origines, leur modes de fonctionnement dans la vie sociale. C’est cela que je souhaite montrer dans cet ouvrage.’’ [1]
Et c’est dans ces termes que, dans cet ouvrage consacré au ’’making of’’ des nations (dans les régions d’Europe centrale et orientale, balkanique et danubienne aux XIXe et XXe siècles…) l’auteur revient ici sur les imaginaires qui fondent le fait national (i. e : imaginaires du sang et de l’ethnie, de la langue et d’un passé de convenance, anti-scientifique, artificiel et réinventé…).
Ainsi que sur les pratiques culturelles, politiques ou associatives et les réseaux de sociabilité divers et variés qui ont politiquement servi à (et/ou) bénéficié de la mise en place du fait national, puis de son expression étatique. Et/ou qui ont participé à la mise en place puis à l’affirmation et à la consolidation de ceux-ci.
Qu’est-ce qu’une Nation ?
Et bien, au risque de choquer certains, le concept n’a en fait rien de clair.
Ainsi l’historien britannique Hugh Seton-Watson (professeur à l’université de Londres) renonce même à le définir, se limitant à dire que le phénomène existe bel et bien et a effectivement existé puisque ’’tout ce que je peux trouver à dire c’est qu’une Nation existe quand un nombre significatif de gens dans une communautée se considèrent comme formant une nation ou se conduisent comme s’ils en formaient une’’ [2].
Un constat partagé par son homologue historien et anthropologue irlandais Benedict Anderson qui propose la définition suivante de la Nation : Une communauté politique imaginée (…) et imaginée à la fois comme par essence limitée et souveraine. Imaginée car, même si les membres de (cette) nation ne se connaissent pas et pas tous, c’est dans l’esprit de chacun que vit l’image de leur communion [3].
Complémentaire, on connaît aussi la définition lyrique qu’en donne le philosophe français Ernest Renan dans sa fameuse Conférence « Qu’est-ce qu’une Nation ? » donnée le 11 mars 1882 à la Sorbonne [4]. Soit une âme, un principe spirituel né dans la possession en commun d’un riche legs de souvenirs, dans la volonté de continuer à faire valoir cet héritage reçu indivis, volontée exprimée dans un quotidiennement renouvelé désir de vivre ensemble, bref : le fameux ’’plébiscite’’ de tous les jours [5].
La vision de l’Auteur :
Ce à quoi Bernard Michel répond ainsi en écho, proposant une définition plus large (en quatre points) du fait national, lequel peut donc se définir ainsi :
(1) Entrer dans une nation (par naissance ou par choix) c’est parler une même langue, partager des valeurs culturelles, participer à une même vision d’une histoire commune
(2) C’est accepter que l’identité nationale constitue une des plus hautes valeurs de référence (voire la plus haute) dans le domaine du jugement éthique ou intellectuel.
(3) C’est aussi s’intégrer dans une communauté mythique qui transcende les classes sociales, les religions, les différences d’éducation.
Et (4) c’est, sur le plan de l’action quotidienne, entrer dans des réseaux de sociabilité fondés sur l’enseignement, les associations sportives, religieuses, les activités culturelles et économiques, etc.
Bref : le nationalisme, ce ne sont pas seulement adhérer à des idées, c’est aussi adopter un mode de vie, entrer dans un cercle de relations sociales et participer à des réseaux de sociabilité. [6].
La Nation, phénomène ambivalent
En tout cas on voudra bien admettre que le fait national (et le nationalisme qui l’accompagne…) ne sont pas une évidence. Et qu’ils ne sont ni spontanés, ni naturels. Et qu’on ne naît donc pas patriote français, hongrois ou polonais : on le devient. Par ce que les uns appellent perfectionnement individuel : une recherche passionnée de l’identité collective. Lesquels doivent être réalisés par un effort sur soi-même : ce que d’autres ressentent comme une violence idéologique collectivement exercée à usage interne, contre l’individu [7].
Bref, comme l’exprime l’anthropologue britannique (mais d’origine tchèque) Ernest Gellner, professeur à l’université de Cambridge : ’’Ce ne sont pas les aspirations (collectives) des nations qui créent le nationalisme : c’est le nationalisme qui (par pression du collectif sur l’individu) engendre les nations, pas l’inverse’’ [8].
Ainsi, si l’on reprend la définition personnelle qu’en donne Bernard Michel, on découvre que la Nation est un phénomène ambivalent : Principale force d’intégration dans des sociétés hétérogènes et divisées, elle forme aussi un dangereux abcès de fixation et n’en demeure pas moins un élément de polarisation politique souvent délétère.
Pacifique dans ses aspirations originelles et/ou prétendues sinon officielles, la nation est souvent l’objet d’instrumentalisation politique : Instrument d’affirmation de puissance extérieure, elle est aussi un instrument de domination intérieure, permettant l’écrasement de l’adversaire politique (désigné, dénoncé et stigmatisé comme ’’étranger’’ à la communautée…) et rendant ainsi possible l’enrégimentement et la ’’caporalisation’’ des sociétés.
Une conclusion surprenante, paradoxale et ambiguë
Comme on l’a vu, le nationalisme est une idéologie née dans la première moitié du XIXe siècle qui, sur le terrain, peut donner naissance à des formes sociologiques bien diverses. Ainsi, sa grande vertu est de rendre possible l’intégration de groupes sociaux et de populations hétérogènes ainsi que de rendre possible une certaine cohérence de la société.
Néanmoins, une fois cela fait, les résultats obtenus peuvent être très divers et le ’’Nationalisme’’ peut aussi bien inspirer la croissance moderne d’une société active et démocratique (et faire progresser toute une société vers la modernité…) que faire naître des Etats totalitaires et agressifs ainsi que des sociétés oppressives et repliées sur elles-mêmes.
On en reste donc alors tout de même assez dubitatif quant au contenu de la conclusion développée par l’auteur [9]. En effet, partant du principe que ’’les nations ne constituent pas une phase de transition mais bel et bien la forme même de la vie des sociétés d’Europe centrale’’ et au motif qu’il s’agisse là de ’’permanences essentielles’’, Bernard Michel affirme qu’il faut donc ’’cesser de croire qu’il serait possible d’imposer une société sans nation’’.
Mieux, ces nationalismes ’’n’étant pas incompatibles avec la démocratie’’ ( ?!), ils pourraient ’’beaucoup lui apporter, à condition toutefois qu’on sache les reconnaître et les utiliser’’, ’’les nationalismes (étant) des forces qu’il faut savoir maîtriser et diriger’’.
Une conclusion ambiguë, paradoxale et surprenante puisque finalement quelque peu complaisante à l’égard du fait national. L’auteur de cet ouvrage ayant précisément développé, jusque là, une argumentation extrêmement critique à cet égard et n’ayant guère hésité - jusque là - à dénoncer certains aspects clairement totalitaires et éminemment antidémocratiques du phénomène nationaliste…




