
Ainsi, lors de la campagne référendaire de l’an passé, il avait incarné une peur angoissante : celle d’une Europe libérale et sans règle de droit, détruisant notre modèle social à coups de salaires de misère, de dumping fiscal, de main d’oeuvre bon marché, de concurrence déloyale et de protection sociale au rabais.
Un an après, de nombreuses questions restent, néanmoins en suspend : l’invasion socialement ’’destructrice’’ et tant redoutée a-t-elle vraiment eut lieu ? Le principe de libre circulation des travailleurs est-il vraiment une menace pour nos équilibres sociaux ? Et où est donc passé le plombier polonais ?
Le 1er mai 2004, dix nouveaux Etats entraient dans l’Union européenne. Dès lors, eut égard à la disparité des standards sociaux pratiqués dans ces pays néo-entrants, nombre de voix se sont alors fait entendre pour exprimer la crainte d’une destructuration de notre marché de l’emploi vers un ’’moins disant’’ social.
Quel est donc l’impact de la libre circulation des travailleurs sur nos marchés de l’emploi ? C’est précisément ce à quoi s’est efforcée de répondre la Commission européenne dans un rapport officiel publié en février dernier.
L’invasion n’a pas eu lieu
D’après ce rapport il semblerait que, depuis l’élargissement de mai 2004, les flux de travailleurs en provenance des pays néo-adhérants et à destination des pays de l’ancienne Union à quinze ont été limités. Et, en tout cas, ils sont restés beaucoup moins importants que certains prophètes de malheur ne l’avaient alors prévu.
Ainsi, aujourd’hui encore les ressortissants des nouveaux Etats membres continuent de ne représenter moins de 1% de la population en âge de travailler dans tous les pays de l’ancienne UE à quinze (exception faite de l’Irlande, où ils représentent près de 4%).
Et si cette ’’invasion’’ n’a pas eu lieu, ce n’est pas là le résultat d’un Non français référendaire qui aurait soit disant ’’psychologiquement découragé’’ le plombier polonais à venir ’’chasser’’ sur les terres de son malheureux concurrent français. Ni le résultat des restrictions qui ont depuis lors été maintenues ou mises en place pour ’’protéger’’ notre marché de l’emploi.
C’est surtout, beaucoup plus simplement, que le marché national polonais suffit très amplement aux besoins de ses plombiers et que ceux-ci n’ont visiblement nullement besoin d’exporter leurs talents en Europe occidentale pour pouvoir correctement gagner leur vie…
Un marché du travail quasiment inchangé
La faiblesse de ces flux ’’migratoires’’ n’a donc pas influencé le marché du travail de l’ancienne Europe des quinze. Ainsi on constate que, depuis mai 2004, la répartition sectorielle de la main d’oeuvre nationale de l’Europe des quinze n’a guère varié de manière significative.
A ce titre, les expériences britanniques, irlandaises et suédoises se révèlent tout particulièrement éclairantes. Ainsi, même au Royaume-Uni, où le taux d’immigration est élevé (i. e : 175 000 immigrants venus d’Europe centrale depuis le 1er mai 2004, dont 100 000 Polonais et 25 000 Lituaniens…) les ressortissants des nouveaux Etats membres ne représentent jamais que 0,4% de la population active.
En somme, en d’autres termes, l’arrivée limitée des travailleurs en provenance de l’Europe centrale ou de l’est du continent n’a donc pas, à ce jour, provoqué une éviction de travailleurs nationaux.
Bref, le plombier français peut décidément dormir tranquillement sur ses deux oreilles : la peur du « plombier polonais » était totalement infondée et ne reflétait pas la réalité. Car les statistiques prouvent aujourd’hui que l’afflux annoncé de travailleurs est-européens dans les ’’vieux’’ pays de l’Union (la déferlante de main d’oeuvre à bon marché tant redoutée…) n’était en fait qu’un fantasme.
Des mesures de contingentements
Certains diront que si cette ’’invasion’’ n’a pas eu lieu, c’est précisément parce que nombre de pays de l’Europe ont alors adopté des mesures restrictives pour limiter l’accès à leur marché du travail aux ressortissants issus des pays néo-entrants.
En effet, douze pays de l’Europe des 15 ont initialement maintenu de telles restrictions, s’empressant ainsi de fermer leur marché du travail aux ressortissants des nouveaux Etats membres, manière comme une autre de traduire politiquement la crainte populaire, réelle ou supposée, d’assister à une déferlante socialement destructrice de main d’oeuvre bon marché.
Et des trois Etats qui ont finalement décidé d’ouvrir totalement leur marché du travail (Eire, Royaume-Uni et Suède), seule cette dernière n’applique aucune restriction particulière à l’égard des ressortissants des pays néo-entrants (le Royaume-Uni et l’Irlande ne leur ayant imposé des restrictions qu’à l’accès aux allocations sociales…).
Néanmoins, même dans ces trois pays, les flux en provenance des Etats néo-entrants sont pour le moins limités. Ainsi depuis 2004, d’après d’autres sources, près de 350 000 Européens de l’Est seulement (Polonais pour les deux tiers d’entre eux…) seraient ainsi venus s’installer en Grande-Bretagne : pays qui enregistre, faut-il le rappeler, un taux de chomâge moitié moindre qu’en France…
Au contraire : un impact positif pour la croissance !
Bref, loin de venir fondamentalement perturber les équilibres sociaux des pays d’accueil, on constate en revanche que la libre circulation des travailleurs a eu des effets très largement positifs sur la croissance et sur le dynamisme économique de leurs pays hôtes (et, à ce titre, on soulignera que la croissance actuelle de l’économie irlandaise est l’une des plus fortes de toute l’Union européenne…).
Ainsi, les travailleurs originaires des pays d’Europe centrale (saisonniers, ouvriers du bâtiment ou jeunes diplômés…) sont parfois même ardemment recherchés. Londres recrute ainsi en Europe centrale et à tours de bras des dentistes et anesthésistes pour pallier à l’actuelle pénurie en personnels médicaux qui touche actuellement son système hospitalier. Si bien qu’une école s’est même récemment ouverte à Varsovie pour préparer ce type de spécialistes à travailler outre-Manche.
C’est pourquoi, début mai dernier, certains Etats membres de l’Union (i. e : Espagne, Portugal, Finlande, etc…) ont clairement annoncé leur intention de lever les restrictions qu’ils avaient maintenues. La France ayant alors choisi une position intermédiaire : une levée ’’progressive et limitée’’ des restrictions, à commencer par les secteurs où, de l’avis des seules autorités françaises, la main d’oeuvre manque.
Respecter les Traités que nous avons signé
La libre circulation des personnes reste l’une des libertés fondamentales les plus fortes qui soit garantie par le droit communautaire. Ainsi, d’après les Traités, tout citoyen de l’Union a le droit de vivre, de résider et de travailler dans un autre Etat membre de l’Union sans subir de discrimination fondée sur sa nationalité. Ce droit, effectif depuis le Traité de Rome de 1957 (et renforcé par les stipulations du Traité de Maastricht de 1992) est là l’un des éléments essentiel de la Citoyenneté européenne d’aujourd’hui…
Or, il est moralement contestable que les pays de l’Union européenne n’aient accepté l’élargissement de mai 2004 qu’en n’y apposant des restrictions substantielles en contradiction flagrante avec les dispositions les plus fondamentales de la construction européenne. A ce titre, qu’on se mette donc bien à la place de ceux d’entre nos partenaires qui se sont alors sentis lésés puisque invités à n’être finalement que des partenaires de second rang, dans une union au rabais.
Ce pourquoi il est moralement inacceptable, aux yeux de nos partenaires néo-entrants de mai 2004, que ce droit européen à la libre circulation reste encore soumis à quelques restrictions. Et tout aussi inacceptable que leurs ressortissants soient ainsi traités comme des ’’Européens de seconde zone’’, sinon montrés du doigt comme de vils ’’prédateurs’’, voleurs d’emplois…
Ainsi, comme l’a rappelé récemment la Commission emploi du Parlement européen, une ouverture totale des marchés européens marquerait enfin ’’l’expression de la solidarité entre les anciens et les nouveaux membres’’. Et ce serait là une manière comme une autre d’honorer notre parole donnée et de respecter les traités que nous avons signé. Car nous formons ensemble une communauté, est-il vraiment besoin de le rappeler ?
Quant au fameux plombier polonais tant décrié, il ne nous reste plus qu’à lui présenter nos excuses. Ainsi qu’à regretter qu’il n’ait ainsi été instrumentalisé par des leaders politiques dont on pourrait fort bien être en droit de nous interroger quant à la réalité de leurs convictions européennes (sans même parler de leur sens de la solidarité…).






