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Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté résidentielle

, par Ferghane Azihari

La construction européenne est résolument tournée contre l’État-nation, une idée qui présuppose que l’accord de volontés nécessaire à la formation du contrat social donnant naissance à l’État ne serait possible que dans le cas où les individus partageraient la même origine,la même langue, la même culture. Toujours selon cette idée, la citoyenneté (participation au gouvernement de la société) devrait être assujettie à l’affiliation étatique (nationalité). La conséquence est que l’État-nation exclut fatalement la participation de l’étranger au fonctionnement de la société politique. Il s’agit là d’un concept subtilement mais fondamentalement xénophobe (ou « xénosceptique » si l’on veut être plus gentil) qu’il faut déconstruire.

CC BY-NC-SA 2.0 chromedecay

Auteurs

En permettant aux citoyens européens de voter aux élections municipales dans n’importe quel autre État-membre pourvu qu’ils y résident, l’Union européenne a porté un premier coup à ce concept. Il convient désormais de l’achever en portant le coup de grâce.

Privilégier la citoyenneté résidentielle dans une perspective libérale et humaniste

Privilégier l’instauration d’une citoyenneté résidentielle plutôt que le maintien d’une citoyenneté nationale signifie plusieurs choses. C’est tout d’abord bouleverser les fondements actuels de la citoyenneté et donc in fine de la démocratie. C’est choisir de mettre en avant un fondement rationnel, celui qui insiste sur la nécessité de responsabiliser le pouvoir politique territorial vis-à-vis du résident dès lors qu’il y a un lien de causalité entre l’action de l’administrateur et le bien être de l’administré. C’est choisir de bannir le critère irrationnel de l’affiliation culturelle et étatique ô combien répréhensible au regard des considérations humanistes et universelles. C’est briser les chaînes qui assujettissent la liberté civique de l’individu à sa nationalité afin de favoriser son émancipation. C’est rapprocher les Hommes en ne faisant pas de l’appartenance culturelle et nationale un instrument de division pour au contraire favoriser leur rassemblement et leur coexistence civique pacifique. C’est faire de l’Europe sur la scène mondiale le fer de lance avant-gardiste de la déconstruction de l’État-nation pour sacraliser son antithèse, le cosmopolitisme, dans le but de préparer l’avènement de la « constellation post-nationale » pour reprendre les dires du philosophe allemand Jürgen Habermas.

Réformer la citoyenneté pour changer les mentalités

L’historien François Furet énonçait : « Le paradoxe de l’Europe est que sa plus spectaculaire invention, l’État-nation, est aussi ce qui l’empêche d’exister comme telle. »

Il va évidemment et malheureusement sans dire que les mentalités se sont pas prêtes en ce que le vieux continent est beaucoup trop marqué par l’idée d’État-nation. C’est par conséquent au politique de se montrer avant-gardiste au même titre qu’il l’a pu l’être, en France, lors de l’abolition de la peine de mort par exemple. En permettant à un individu, d’origine communautaire ou non, de voter et/ou se présenter à toutes les élections (nationales et locales) pourvu qu’il réside régulièrement sur le territoire en question, le politique a la possibilité de conditionner la reproduction de la société pour favoriser l’ouverture d’esprit des ressortissants et amoindrir sérieusement la reproduction du nationalisme xénosceptique chez les générations futures. Il n’y a pas lieu d’être pessimiste sur la possibilité d’une révolution intellectuelle même s’il est préoccupant que l’on puisse toujours entendre en France certains propos sur les Roms venant d’un Ministre de la République socialiste...Mais l’Union européenne a déjà prouvé qu’elle pouvait faire l’improbable en réconciliant en un demi-siècle seulement les acteurs du conflit guerrier le plus meurtrier de toute l’histoire de l’humanité tout en les faisant partager aujourd’hui une monnaie commune et bien plus encore.

En déconstruisant elle-même de l’intérieur l’idée d’État-nation, l’Europe deviendrait plus forte car plus légitime aux yeux des citoyens et ouvrirait à l’extérieur la voie de la citoyenneté mondiale qui sera indispensable à la résolution des problèmes du 21ème siècle.

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Vos commentaires

  • Le 14 octobre 2013 à 15:44, par tnemessiacne En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    « La construction européenne est résolument tournée contre l’État-nation »

    C’est faux connaissez vous le Conseil des ministres, le Conseil européen, le Coreper, l’Union européenne a de celà d’exceptionnel qu’elle préserve les Etats-nations en les fondant, « sans perdre leur glorieuse individualité dans une unité supérieure, la fraternité européenne » pour citer Victor Hugo.

    Il peut très bien y avoir une forte unité européenne en gardant les apports des différents pays comme mais avec plus de force qu’aux Etats-Unis.

  • Le 14 octobre 2013 à 22:23, par Ferghane Azihari En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    Comme je l’ai dit dans l’article, on entend par Etat-nation le concept qui présuppose qu’une société politique n’est viable que si les individus qui la composent ont la même origine, langue, culture etc. Cela n’a rien à voir avec la représentation des intérêts étatiques inhérente à toute forme de fédéralisme.

    L’Union européenne est une forme de société politique (certes inachevée). Pourtant ceux qui la composent ne forment pas ce qu’on appelle communément une nation. De plus, les Etats n’ont cessé de renforcer les instances transnationales comme le Parlement européen.

    Le fait que des étrangers puissent voter et se présenter aux élections municipales pourvu qu’ils résident régulièrement dans la ville en question une nouvelle preuve selon laquelle une coexistence civique plurinationale est possible contrairement aux postulats xénophobes de l’Etat-nation.

    Enfin le coeur de la construction européenne réside dans la mise en commun des souverainetés étatiques ...ce qui démontre encore une fois que des individus de cultures différentes peuvent coexister au sein d’une même cité.

    C’est en cela que l’Union européenne est résolument tournée contre l’Etat-nation.

  • Le 16 octobre 2013 à 00:23, par Apostat En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    Votre vision idyllique d’une citoyenneté transnationale est précisément ce qui me pousse à la combattre.

    Si on se réfère aux structures politiques pré-Etats-nations (l’empire romain par exemple) ou encore aux sociétés multiculturelles actuelles (ex : les EU), on constate qu’en réalité le sentiment d’appartenance qui fonde la citoyenneté nationale se reporte sur d’autres structures, notamment ethniques ou religieuses, et qui finissent souvent par s’opposer à l’idéal commun censé sous-tendre la citoyenneté post-nationale (si je m’appuie sur l’idée de patriotisme démocratique d’Habermas justement). Cette reconstruction autour d’une infra-citoyenneté engendre des oppositions entre citoyens très fortes et aboutit à la constitution de sociétés violentes ou au séparatisme social, et pour rien au monde je ne souhaite cette évolution.

  • Le 16 octobre 2013 à 10:37, par Fabien Cazenave En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    Faire de l’angélisme sur la citoyennet transnationale ne servirait à rien effectivement car d’autres problèmes apparaîtraient mais de là à expliquer que la citoyenneté nationale fait de nos pays des sociétés non-violentes... Je suis sûr que vous avez d’autres arguments ;-)

  • Le 16 octobre 2013 à 13:30, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    Nous avons dans le comm’ #3 un bel exemple de la vision fantasmée de la citoyenneté nationale qui impliquerait une homogénéité de la population. Cette vision un caporaliste qui veut que tout les nationaux soient semblables et au service de leur État.

    En réalité un individu constitue sa propre identité au contact des différents milieux qu’il fréquente et des différentes communautés dont il fait partie (famille, ville et région, profession, langue, profession, école, sport, et pour certains encore religion). L’identité dite nationale n’est que l’une de ces composantes. La vision nationaliste consiste à imposer dans l’imaginaire collectif la seule identité dite « nationale » (souvent une invention de l’État) afin de renforcer la cohésion sociale au service du pouvoir politique national et de son appareil politico-administratif. Tout en diabolisant naturellement toutes les autres formes d’attachement que peut connaître un individu. Cette vision est naturellement réductrice et tend vers le totalitarisme.

    C’est pourquoi il est essentiel de la dénoncer et de promouvoir une approche plus pragmatique et plus juste, plus respectueuse de la personne humaine et des réalités concrète. Dans cette optique la démarche proposée dans cette article me semble naturellement aller dans le sens de l’émancipation des individus par rapport à la structure étatique à laquelle ils sont liés, le plus souvent par hasard au profit d’une citoyenneté qui les associe à la société dont ils font partie.

    Que cette approche scandalise les conservateurs nationalistes n’a donc rien d’étonnant. Elle remet en question en effet leurs dogmes. Et tant mieux.

  • Le 17 octobre 2013 à 00:17, par Apostat En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    En effet cette vision est à l’opposée de celle que je défend car le moyen libéral (au sens premier) - libertaire et majoritairement individualiste que vous défendez me semble être une dangereuse fiction.

    @Fabien Cazenave : aucune société est non-violente, mais en atomisant les groupes identitaires par des rapprochements basés sur la culture individuelle et non sur une transcendance (même fictionnelle - Valéry-Xavier vous avez raison, l’identité nationale est une construction) collective, on met en place des espaces ou le moi s’oppose au moi et entraine indifférence ou violence. Or il me semble que la transcendance démocratique proposée par Habermas n’est pas efficiente car « hors-sol » ou plutôt dégagée des expériences réelles ou héritées.

    Bref, à défaut d’avoir un fédérateur ( par exemple un sentiment national), apparait le risque d’en voir apparaitre d’autres plus dangereux. Si chaque élément identitaire porte en lui ses excès, fragmenter cet « espace identitaire » me parait un pari hasardeux.

    Il me semble que le second point d’achoppement est que vous considérez l’Etat comme un mal nécessaire quand j’y vois un élément émancipateur. En conséquence, la légitimité de l’Etat-nation est très logiquement remis en cause dans votre vision. Mais là aussi je n’y vois que des chimères car à l’Etat-nation vous substituez un autre Etat (européen), de nature fédéral et à vocation uniquement institutionnelle laissant alors le champs libre à un autre fédérateur qui sera, je le crains, un des rejetons de ce capitalisme fanatique qui tient lieu de doctrine économique à nos dirigeants et à mon sens, aliène les individus.

    En espérant avoir été clair, ce qui n’est jamais si simple derrière un clavier !

  • Le 17 octobre 2013 à 14:49, par Ferghane Azihari En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    @Apostat

    Avez vous constater des émeutes et/ou révolutions dans les villes européennes qui seraient liées au fait que tous les nationaux européens peuvent prétendre à la citoyenneté locale ?

  • Le 18 octobre 2013 à 04:24, par Ferghane Azihari En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    OU mieux encore, des guerres civiles municipales engendrées par un état de nature local !

  • Le 22 octobre 2013 à 15:57, par Jonathan Leveugle En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    @apostat : Votre réflexion est intéressante lorsque vous affirmez que sans identité nationale les violences se multiplient et qu’au contraire la culture nationale permet de pacifier la société. Nous sommes bien d’accord, nous parlons de violence de groupes et non pas de violences individuelles.

    Le raisonnement parait intelligent, s’il n’est historiquement faux. On peut affirmer sans grossière erreur que l’identité nationale s’est affirmée en Europe vers la seconde moitié du XIXème siècle (on ne parlera pas ainsi des nombreuses violences qui ont amené à la création des identités nationales du XVIIIème aux révolutions de 1848).

    Si on regarde l’histoire des nations depuis cette époque on voit que les sociétés sont loin d’être pacifiées. La fin du XIXème siècle connait une vague de violence avec les attentats anarchistes (assassinat de Sadi Carnot en 1894, bombe à l’Assemblée Nationale en 1893...).

    L’entre deux guerres est le théâtre d’affrontements entre les communistes et les ligues fascistes (le fameux 6 février 1934) .

    L’après guerre, jusque dans les années 70-80 connait une vague de violence issue de l’extrême gauche (Bande à Bader, Brigades Rouges ...).

    Loin d’être pacifiées, les sociétés nationales connaissent de nombreuses violences de la part de groupes constitués.

  • Le 24 octobre 2013 à 01:07, par Apostat En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    Ce que vous dites est vrai, les sociétés du XIXe, XXe ne sont pas pacifiées mais l’objet des violences ne tient pas à l’identité nationale ou à l’idée de la nation (même les contestations internationalistes restent bien pacifique dans l’ensemble). Tout au plus touchent-elles à la composition de cette nation et c’est sans doute ces violences qui pourraient se trouver concernées par votre commentaire, mais à mon sens à la marge seulement.

    Je pense au contraire que la situation post-nationale ou plutôt (ce qui me parait peut être plus dangereux encore) a-nationale pourrait se rapprocher de celle des sociétés coloniales ou des groupes culturels très différents sont amenés à se côtoyer sous un même espace juridique. Comparaison n’est pas raison mais c’est cette tension que l’on risque alors de ressusciter.

    Rien en réalité n’empêche d’imaginer à terme l’émergence d’une nation européenne mais il y a une sorte, sinon de contradiction, du moins un paradoxe à souhaiter fonder un nouvel état nation (car en réalité c’est la que bute votre projet : les EU sont un Etat-nation organisé autour d’un système certes fédéral mais suffisamment unificateur, et qui s’adapte alors difficilement à la réalité européenne) après l’avoir tant brocardé.

    En réalité je m’interroge, réellement, si la marche du monde et l’atomisation des groupes au profit de l’individu ne condamne pas et mon projet et le votre. Mais sur ce point je ne suis pas à un stade suffisamment avancé de ma réflexion.

  • Le 24 octobre 2013 à 16:30, par Jonathan Leveugle En réponse à : Parachever la déconstruction de l’État-nation par la citoyenneté de résidence

    @apostat : J’avoue ne pas avoir compris votre dernier commentaire. En quoi les violences citées sont elles « à la marge » ou moins graves que des violences liées à la religion ?

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