La Chutte du Mur de Berlin

Pierre Verluise : « Tous ces pays bénéficient de gestes généreux de la part de l’UE, à eux de décider ce qu’ils en font »

interview avec Pierre Verluise

, par Dumitru Drumea

Pierre Verluise : « Tous ces pays bénéficient de gestes généreux de la part de l'UE, à eux de décider ce qu'ils en font »

Pierre Verluise est directeur du site de géopolitique www.diploweb.com, et chercheur à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Auteur de 20 ans après la chute du Mur, l’Europe recomposée (Paris, Choiseul 2009), co-auteur de Géopolitique de l’Europe (Paris, Sedes, 2009), et directeur du volume Une nouvelle Europe, comprendre une révolution géopolitique (Paris, Karthala, 2006).

Le Taurillon : Quelles sont, selon vous, les principales conséquences de la chute du mur de Berlin pour l’Europe et Union européenne ?

La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, a eu deux conséquences majeures. D’une part, l’Organisation du traité de l’Atlantique nord s’est élargi en 1999, 2004 et 2009 à des pays qui étaient précédemment communistes, voire Républiques socialistes soviétiques (Baltes). D’autre part, l’Union européenne a intégré dès 1999 la Finlande et l’Autriche, ce que l’URSS – disparue en 1991 – n’aurait pas accepté. Puis l’UE s’est élargie en 2004 et 2007 à douze nouveaux pays, dont 10 pays d’Europe centrale et orientale et deux îles méditerranéennes : Malte et Chypre.

Le Taurillon : On dit souvent du fait que les personnalités politiques de l’époque (Mitterrand, Thatcher, etc. ) étaient réticentes quant à la chute du mur et la réunification allemande. Comment pouvez-vous expliquer ça ?

Il est exact que M. Thatcher et F. Mitterrand ont été peu enthousiastes au moment la chute du Mur. François Mitterrand a même maintenu fin décembre 1989 un voyage en RDA alors qu’il aurait été plus sage d’attendre que l’horizon s’éclaircisse. Cela peut notamment s’expliquer par la crainte d’une Allemagne puissante, ce qui se comprend au regard de l’histoire de la 1ère et de la 2ème guerres mondiales.

En outre, la place de la France en Europe, voire dans le monde, était optimisée par la division de l’Allemagne, de l’Europe et du monde. En effet, cela permettait un jeu présumé subtil entre l’Ouest et l’Est. Faute d’avoir pris acte rapidement de la nouvelle géopolitique de l’Europe, la France a vu sa position relative s’amoindrir. Les hésitations françaises face à l’élargissement restent en outre dans les mémoires des pays concernés. Il faut attendre le milieu des années 1990 pour voir les acteurs politiques et économiques français commencer à se faire à l’idée que les pays d’Europe centrale et orientale peuvent être une opportunité.

Le Taurillon : A votre avis, les hommes politiques se rendaient-ils compte en 1989 des changements qu’allait entraîner la chute du mur ?

Les hommes politiques sont … des hommes. Il faut bien admettre qu’il est difficile d’anticiper des changements aussi importants. Qui, en 1989, aurait envisagé que trois anciens satellites de l’URSS entrerait dix ans plus tard dans l’OTAN ? Restons modestes, de la même façon que nous sommes incapables de savoir précisément ce que sera le monde dans 20 ans, nous étions en difficulté voici deux décennies pour imaginer le monde post-guerre froide. Certes, les hommes politiques sont entourés d’experts qui disposent d’informations secrètes et d’analyses présumées pertinentes. Pour autant, les experts se trompent comme les autres.

Il faut attendre le milieu des années 1990 pour voir les acteurs politiques et économiques français commencer à se faire à l’idée que les pays d’Europe centrale et orientale peuvent être une opportunité.

En outre, il existe des phénomènes de cour dans les entourages des puissants qui amènent les experts à taire ce qui pourrait déplaire au prince… et nuire à leur carrière. Ce genre de phénomène explique en partie le maintien du voyage de F. Mitterrand en RDA fin décembre 2009. En revanche, il faut bien admettre que les Etats-Unis ont rapidement compris que la Guerre froide était terminée et qu’ils pouvaient pousser leur avantage. En revanche, G. W. Bush (junior) a sur-réagit aux attentats du 11 septembre 2001, mettant le pied dans un engrenage qui met progressivement fin au moment unipolaire qui s’ouvre en 1991.

Le Taurillon : Aujourd’hui certaines personnalités disent que l’intégration des PECO dans l’UE devait se faire plus tôt, et que le moment euphorique de la réunification de la famille européenne a été raté en 91. Qu’en pensez-vous ?

Il eut été impossible d’élargir l’UE aux pays d’Europe centrale et orientale dès 1991. Leurs économies étaient alors en plein choc de la transition et loin d’être aux normes de l’acquis communautaire. Il ne sert à rien de vouloir refaire l’histoire. De surcroît, il serait infantile d’essayer d’utiliser une forme de discours culpabilisant. Cela serait contre-productif. N’oublions pas que le passage de l’UE-15 à l’UE-27 se traduit par une baisse de 11% du PIB par habitant moyen de l’UE en standard de pouvoir d’achat, parce que la plupart des nouveaux Etats membres sont beaucoup plus pauvres que les anciens membres. Résultat, l’écart de richesse entre l’UE et les Etats-Unis – déjà considérable – s’est accru d’autant. Il s’agit d’un geste significatif de la part des anciens membres. Vous noterez que les responsables politiques se gardent bien d’en faire mention publiquement, mais si ils le faisaient les opinions publiques des anciens Etats membres demanderaient probablement des comptes.

Les nouveaux membres de l’UE ont reçu beaucoup d’aides pendant la période de pré-adhésion et sont entrés dans l’UE alors que l’acquis communautaire était loin d’être véritablement transcrit dans les faits. En outre, ils reçoivent sur la période 2007-2013 plus de la moitié des fonds communautaires de la politique régionale, alors que la corruption reste encore trop importante dans bien des cas. Gardons-nous d’instrumenter les sentiments et concentrons-nous sur les moyens d’optimiser les fonds communautaires. Alors que la crise économique frappe fort, ils tombent très bien.

Si la Pologne s’en sort plutôt correctement actuellement, c’est peut-être aussi parce qu’elle reçoit l’équivalent de 4 à 5% de son PIB sous forme de fonds communautaires. Mieux vaut éviter de suivre le scénario à la grecque – beaucoup de fonds détournés pour un pays qui reste finalement assez pauvre – et privilégier la voie irlandaise : des fonds optimisés grâce à une faible corruption et une population dynamique. Sinon, une majorité de pays d’Europe centrale et orientale resteront dans vingt ans à la marge de l’espace communautaire.

Le Taurillon : Parfois, plus à l’Est des PECO on entend que le rideau de fer n’est pas définitivement tombé, mais à été juste repoussé à l’est (à l’Ukraine, Moldavie et Biélorussie) et au sud-est : les Balkans. Que répondez-vous à cela ?

Le rideau de fer a été construit par l’URSS au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Entendre aujourd’hui certains russes parler d’un « nouveau rideau de fer » est assez drôle, pour ne pas dire malhonnête. Même observation pour la Biélorussie qui demeure un régime autoritaire et ne respecte en rien les valeurs de l’UE. Ces arguments ne sont pas sérieux. Les Ukrainiens ont eu une opportunité extraordinaire en 2004, avec la révolution orange, mais qu’en ont-ils fait ?

Les dirigeants ukrainiens passent plus de temps à se disputer qu’à faire les réformes nécessaires. La Moldavie, de son côté, est affaiblie par la question de la Transnistrie et une situation politique qui demeure incertaine. Il faut attendre pour voir comment la situation va évoluer. Tous ces pays bénéficient de gestes généreux de la part de l’UE, à eux de décider ce qu’ils en font. Les résultats de la politique orientale de l’UE parleront d’eux-mêmes. Enfin, n’oublions pas le principe de réalité : il faudra encore deux décennies pour sortir de la pauvreté les plus fragiles des pays d’Europe centrale et orientale, l’UE ne peut s’élargir au-delà de ses moyens.

Illustration : Portrait de Pierre Verluise

Source : Crédit CAPE, ARR

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