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Quelle Union pour la Turquie ?

, par Arthur de Liedekerke

50 ans. Voici peu ou prou le nombre d’années depuis lesquelles la Turquie est impliquée et associée au processus de construction d’une Union Européenne. 50 ans de tergiversations, de débats et d’inertie, un demi siècle où ce pays a tour à tour été encensé par les partisans de son accession ou vilipendé par ses détracteurs. La question ici n’est pas de ressasser les credo des deux camps mais de considérer un cas de figure naïvement écarté : celui d’une Turquie se détournant de ses aspirations européennes car il y a “un prix politique à tenir la Turquie à distance de l’Union”. (le monde) Ce scénario, impensable au sortir de la guerre, improbable au nouveau millénaire est devenu une éventualité qui mérite réflexion.

Auteurs

Considérons tout d’abord les facteurs qui pourraient pousser la Turquie à s’affranchir de son ancrage à l’Ouest. Lasse d’un traitement souvent irrévérencieux, d’une rhétorique volontairement floue et d’un manque de débouchés crédibles, Ankara a des éléments de poids qui peuvent asseoir son autorité sur le bassin Méditerranéen et le Proche-Orient. Son importance géo-politique, 2ème puissance militaire au sein de l’Otan, son essor économique, avec des taux de croissance de 7 à 8% et un afflux de FDI, ainsi que sa considérable aura culturelle auprès de ses voisins font de la Turquie un sérieux prétendant à l’hégémonie sur cette région. Le délicat mélange de xénophobie larvée d’une Union taxée de ’Club Chrétien’ et de déclarations mielleuses a fini par exaspérer ce pays, dont le dernier affront en date est la législation de l’état français sur le génocide arménien. Ainsi le manque de témoignages de bonne foi a abouti à un désenchantement de l’élite comme du peuple.

Le pouvoir turc n’est donc pas dupe. Il semble avoir pris conscience de ses atouts multiples pour progressivement faire basculer le centre de gravité des décisions concernant cette région de l’Union vers Ankara. Les exemples récents du sommet concernant les sanctions contre l’Iran à Ankara, le rôle pro-actif de la Turquie dans la crise syrienne ou encore son association économique avec les géants de demain, les ’BRICS’, confirment son envol et son ambition. Le président de l’héritière de l’Empire Ottoman, Abdullha Gul, affirme lui même ce que tout le monde pressent : la Turquie se dessine “une nouvelle trajectoire” ou elle aura voix au chapitre dans tous les domaines régionaux.

Déjà un carrefour énergétique crucial avec l’oleoduc Bakou-Tbilissi-Soupsa ou le gazoduc Nabucco, la Turquie est d’autant plus le centre névralgique de la région qu’elle approvisionne l’Irak et la Syrie en eau avec le Tigre et l’Euphrate. De surcroît, la Turquie règne sur cette région qui jouit d’une certaine homogénéité lingusitique entre pays turcophones ou arabes, couplés avec des affinités religieuses entre pays de confession musulmane. Enfin, confrontés aux mêmes phénomènes sociaux tels que la tertiarisation ou encore l’accroissement démographique, ces pays sont liés par des perspectives d’avenir semblables. Tous ces éléments laissent apparaître un terreau fertile pour une entité fédérale qui n’attend désormais qu’une locomotive pour prendre sa tête.

Comme l’avait judicieusement imaginé lefigaro.fr , la Turquie pourra dans un futur proche se prévaloir d’être à l’origine d’un “ensemble économique et politique” fondé sur le “ modèle européen”. A Ankara, ville symbole du réancrage asiatique souhaité par Ataturk, les regards se détournent de l’Occident. A l’état encore fictif, Ahmet Davutoglu, le ministre des Affaires étrangères turc, est néanmoins à l’oeuvre depuis 2009 pour consolider la présence et les liens qui unissent son pays à ses voisins avec un projet de “profondeur stratégique”.

Tout d’abord une profondeur culturelle et linguistique. La langue turque est dès lors un réel “pont” entre les 125 millions de locuteurs répartis sur une région géographique s’étendant de la mer Adriatique à la Siberie jusque dans la vaste “aire centre-asiatique”. Une facette culturelle commune qui, déjà par le passé, avait été à l’origine de velléité d’union tel lors du Congrès des turcologues de Bakou en 1926 où ceux-ci réclamaient “la création d’une « Fédération de langue turque”. Le rapprochement culturel est donc un travail de longue haleine qu’Ankara poursuit, mue par un sentiment de devoir vis-à-vis de peuples ethniquement proches et par l’envie d’y acquérir une influence. Un effort qui ne s’est que renforcé avec la chute de l’URSS et le retour du jeu d’influence : la création du Directorat général de l’administration commune des arts et cultures turques (TÜRKSOY), les sommets d’Almaty en 1992, Istanbul en 1994 et Antalya en 2006 entre pays turcophones ou encore la pléthore d’associations panturquistes subventionnées, révèlent l’importance qu’accorde la Turquie au facteur linguistique comme source d’unité.

Une “profondeur strategique” également économique avec l’Organisation de la coopération économique de la Mer Noire et son secrétariat permanent à Istanbul ou encore politique avec le TIKA (Türk Işbirliği ve kalkınma idaresi başkanliği, Direction turque de la gestion de la coopération et du développement) un organisme public turc d’aide au développement. Dans les cercles privés, de nombreux entrepreneurs se sont implantés vers l’Est après la chute du Mur, soucieux de ne pas manquer les nombreuses opportunités offertes par l’ouverture d’un immense marché sur le monde. De nombreuses firmes d’origine turque sont donc présentes dans les environs, tout en conservant leur siège social en Turquie comme Silm (Ouzbekistan), Feza (Kazakhstan), Sebat (Kirghizstan) ou encore Baskent (Turkmenistan). De plus il existe des associations d’hommes d’affaires turco-kazakhs (KATIAD) ou kirghiz (KITIAD) qui constituent de puissants lobbies et réseaux d’influence oeuvrant pour un climat politique et économique de coopération renforcée dans le but d’intensifier les échanges commerciaux.

Une Pax ottomana se dessine, réaliste et au service de l’intérêt national turc.

Récemment, la prise de position ferme des dirigeants turcs contre Israël au sujet de la bande de Gaza ou encore sa réactivité face au Printemps Arabe n’a fait que mieux révéler une volonté grandissante d’afficher au grand jour les intérêts et valeurs de la Turquie et de s’affranchir peu à peu de son alignement avec l’UE. Avec des performances économiques “à la chinoise”, un “Hinterland ottoman”, une volonté d’institutionaliser les fondamentaux de son identité (valeurs, principes...) et des hommes investis (Erdogan, Gul...) à quand une Union d’Orient ?

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