
Aujourd’hui, Barack Obama écrit l’histoire, et nous n’avons pas pris suffisamment la mesure de ce que cela représentait. C’est une victoire de l’Amérique en tant que nation, mais c’est surtout une victoire des États-Unis en tant que système fédéral. Après huit ans de présidence Bush, nous pouvons enfin dire aujourd’hui aux Européens : prenons exemple sur ce qui existe de l’autre côté de l’Atlantique. Prenons exemple sur un système qui n’est pas parfait au point d’éviter les dérives, mais qui permet à une nation de renaître même après les pires épisodes. Prenons exemple sur un modèle politique équilibré, flexible et démocratique, le seul qui puisse convenir à une grande puissance contemporaine.
L’Union européenne ne peut être qu’une étape, et la nécessité de donner une forme plus élaborée à l’intégration politique s’impose chaque jour davantage. Nul besoin, bien sûr, de nous limiter à ce que les États-Unis d’Amérique nous ont appris : nous pouvons nous permettre de perfectionner le modèle, et à bien des égards, celui-ci est effectivement perfectible. Mais il serait tellement plus simple et direct de donner un nom à l’Europe fédérale que nous voulons, et quel nom serait plus efficace que celui des États-Unis d’Europe ?
Des politiciens plus fédéralistes que les fédéralistes ?
Pour mémoire, c’est le 27 mai dernier, lors d’un meeting pour les élections européennes à Rezé, que Ségolène Royal a appelé à la fondation des États-Unis d’Europe, en s’adressant aux députés européens socialistes et de gauche : « À vous de décider que nos prochaines listes seront transnationales. À vous de décider que nous élirons un Président de l’Europe. Et surtout, à vous de décider que le moment est venu de créer les États-Unis d’Europe. »
La fin de son discours, comme le relève Jean Quatremer sur son blog [1], sonne comme un appel pour le Parlement à s’ériger en Constituante : « Saisissez cette occasion, ne la laissez pas passer. Elle sera historique. N’écoutez pas, le moment venu, ceux qui vous diraient que ce n’est pas votre mandat. Les délégués des États généraux n’avaient pas non plus reçu le mandat de décréter les droits de l’homme, et pourtant ils l’ont fait. » Ségolène Royal aurait-elle décidé de promouvoir les résolutions des Jeunes Européens France ?
Plus sérieusement, le discours de Rezé était courageux et devrait sonner comme un appel. Il pose également des questions quant à nos propres engagements : en effet, après avoir eu une longueur d’avance sur le monde politique, les fédéralistes ne sont-ils pas aujourd’hui en train de prendre du retard ? Les raisons pour lesquelles la notion des États-Unis d’Europe, pourtant présente dès 1849 dans un discours de Victor Hugo, a pratiquement disparu de l’argumentaire fédéraliste, sont assez claires : nous ne voulions pas passer pour des utopistes, nous avons préféré rester dans le flou et parler simplement d’Europe fédérale, car le nom des États-Unis d’Europe, très concret, aurait suscité des attaques tout aussi concrètes.
Ce sont, naturellement, de mauvaises raisons. Il est assez étonnant, alors même que nous n’avons jamais refusé la confrontation avec les forces eurosceptiques et souverainistes, que nous ayons tant de mal à nous rassembler sous un étendard qui dirait clairement son nom. Bien sûr, la chute du cours des États-Unis d’Europe pouvait, jusqu’à peu de temps encore, s’expliquer par un autre motif : le refus de s’assimiler aux États-Unis d’Amérique qui sont, sous la présidence Bush, devenus synonymes de force brute et de dérive impérialiste. Mais précisément, la présidence Obama a changé l’ordre des choses aux yeux d’une grande partie des Européens.
Renouer avec un discours plus combatif
Il ne s’agit pas ici de discuter des qualités et défauts comparés de Ségolène Royal ou de Barack Obama, sur lesquels chacun aura son opinion, mais de relever que le discours des fédéralistes pèche aujourd’hui par manque de combativité. Le groupe des conservateurs et réformistes européens, qui s’est formé en ralliant les conservateurs britanniques, polonais et tchèques sur un programme ouvertement antifédéraliste, est aujourd’hui le quatrième groupe du Parlement européen [2]. Comment voulons-nous, désormais, éviter la confrontation ? Les souverainistes ont frappé les premiers : à nous d’organiser la riposte.
Dans une chronique de Libération parue début juin, Bernard Guetta pose très justement les termes du débat : « Les États-Unis d’Europe restent un tel chiffon rouge pour tant de gens dans tant de pays qu’à l’agiter, on ferait tanguer le navire européen mais que vaut-il mieux ? Que le débat s’ouvre et que ses termes se clarifient, ou qu’on en reste à cet entre-deux si pernicieux où l’Union européenne hésite entre être et ne pas être ? Vaut-il mieux le souffle d’une bataille politique ou le désintérêt que suscite aujourd’hui une union qui a, déjà, tant des attributs d’un Etat fédéral mais n’en a ni les politiques ni le gouvernement communs ? » [3]
Et c’est bien d’une bataille politique qu’il s’agit, une bataille que des politiciens comme Ségolène Royal ont déjà lancée, alors que les groupes fédéralistes devraient en être les fers de lance. Plutôt que de nous réfugier dans les demi-mots, nous ferions mieux de rassembler nos compétences européennes pour proposer notre vision des États-Unis d’Europe. Transformer le Conseil européen en un Sénat, élire un Président au suffrage universel… Les idées ne manquent pas pour lancer le débat.
Quelques pistes pour relancer les États-Unis d’Europe
Devant la nécessité pour les fédéralistes de remonter à l’assaut et de brandir leur bannière, nous pouvons oser quelques propositions :
1) Réhabilitons, dans notre discours, la notion des États-Unis d’Europe. Toutes les volontés allant dans le sens d’un fédéralisme européen doivent être encouragées, et si celles-ci s’expriment désormais à travers le nom des États-Unis d’Europe, nous devons soutenir ce mouvement.
2) Lançons la contre-attaque face au groupe des conservateurs et réformistes européens. Nous sommes transpartisans, certes, mais en se proclamant antifédéraliste et hostile à l’Europe politique, ce groupe s’est clairement érigé comme notre adversaire idéologique. Chargeons donc nos canons, et préparons-nous à tirer.
3) Entamons une réflexion sur le fonctionnement que nous pourrions donner aux États-Unis d’Europe : Constituante, Sénat, Président, Ministre des Affaires étrangères, etc. C’est avec des propositions concrètes que nous donnerons de la consistance au projet fédéraliste européen, et que nous éviterons la flambée de l’abstention se poursuivre aux prochaines élections.
Les États-Unis d’Europe ne sont rien de plus qu’un nom concret et riche de référence pour désigner notre projet d’Europe fédérale. Que nous l’adoptions pleinement ou pas, nous ne devons plus, désormais, hésiter à l’utiliser.



