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Religion

« Religion et Société en Europe » de René Rémond

La sécularisation aux XIXe et XXe siècles (1789-2000)

, par Sophie Gérardin

René Rémond commence par expliquer le choix de son titre et de la période qu’il a décidé de couvrir, à savoir les XIXe et XXe siècles. Pourquoi avoir choisi de traiter des liens de la religion et de la société au singulier, alors que son objet d’étude couvre toute l’Europe et donc autant de sociétés qu’il y a de pays ? Parce que d’après lui, les liens entre religion et société sont un phénomène social unique qu’ont connu tous les pays européens.

Mots-clés

Il ne s’intéresse pas aux croyances et pratiques religieuses individuelles, mais bien à la « religiosité de la société ». L’originalité de son étude réside dans la dimension européenne qu’il lui donne, en comparant les relations qu’ont entretenues et qu’entretiennent encore les sociétés européennes avec la religion.

Premier fait marquant et premier point commun entre toutes : elles ont été fortement imprégnées à un moment ou à un autre de leur histoire, par le christianisme. L’appartenance chrétienne est pour l’auteur une composante de l’identité européenne.

René Rémond tente de démontrer à quel point la religion a exercé son influence sur les sociétés. Il commence son essai par la Révolution française. Un lent processus de sécularisation s’amorce alors qui durera deux siècles…

Religion et société en symbiose

Divisé en quatre grandes parties, l’ouvrage suit un plan chronologique. Après un rapide retour sur les liens étroits entre religion et société pendant l’Ancien Régime, le professeur revient sur l’épisode de la Révolution française, dont le retentissement s’est étendu à tout le continent. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et la Constitution civile marquent une première étape vers la sécularisation. Pour la première fois, la France ne fait plus de la religion catholique le critère de la nationalité. Les nations européennes suivent peu à peu le mouvement. Puis, le Concordat reconnaît l’existence d’autres confessions que la religion catholique et la liberté de cultes. Certes, il est un peu tôt pour parler de laïcité, mais les premiers éléments qui fonderont ce principe bien plus tard sont déjà là.

L’influence de la pensée libérale

Le XIXe siècle connaît plusieurs tentatives de restauration de l’Ancien Régime, sans toutefois y parvenir complètement. Cette époque voit s’affronter deux conceptions contraires de l’Etat et de la société :
- d’un côté les plus fervents religieux n’imaginant pas une société sans religion
- de l’autre, les plus laïques luttant pour l’indépendance de la société civile et politique. Les freins au processus de sécularisation sont bel et bien là qui attestent de luttes, parfois violentes, d’oppositions et de ressentiments.

L’auteur ne perd jamais de vue son fil conducteur, démontrant intelligemment à quel point les choix du passé influencent encore aujourd’hui notre société. Il prend l’exemple du financement et des biens de l’Eglise, parfois encore en controverse dans plusieurs pays européens. Le patrimoine du clergé a fait l’objet de toutes les convoitises au moment de la Révolution française. Ses moyens de subsistance reposent aujourd’hui sur la générosité des fidèles en France, alors qu’en Allemagne existe toujours un « impôt ecclésiastique », de moins en moins populaire. Des luttes au sommet entre Etats et Eglises, aux querelles de villages sur les sonneries de cloche et les processions, René Rémond n’oublie rien.

L’importance des idéologies

Il insiste dans sa troisième partie sur l’importance des idéologies. Au XIXe siècle, la pensée régalienne s’oppose aux partisans du libéralisme qui prônent toujours plus de liberté, pour l’individu et la société. L’auteur montre comment les pays européens passent alors d’un Etat confessionnel à un Etat libéral. La loi de Séparation du 9 décembre 1905 marque une véritable césure. Les courants sont pourtant forts qui tentent de rétablir l’influence de l’Eglise dans tous les domaines de la société. A cela s’ajoute une opposition entre les adeptes du pape et du retour à la tradition - au travers de l’ultramontanisme - et les opposants à la papauté qui ne supportent pas ses interventions dans les affaires publiques. Au siècle suivant, le caractère extrémiste des régimes totalitaires, en Allemagne et en Italie, fera se rapprocher l’Eglise catholique de la pensée libérale.

Du rapport de la religion à la nation, aux étapes successives de la sécularisation, dont le professeur souligne une fois de plus la ressemblance entre tous les pays européens, les faits sont expliqués et décortiqués avec soin. La précision dont fait preuve l’auteur donne une densité à un récit qui retrace une histoire complexe, mais oh combien passionnante.

Un processus de sécularisation… européen

Finalement, chaque pays s’est engagé à des périodes différentes, vers une séparation des Eglises et de l’Etat. La religion a pris ses distances avec la politique et a gagné en indépendance. La France est celle qui a été le plus loin dans ce processus. Mais l’actualité montre que le débat sur la place de la religion dans la société n’est pas éteint. René Rémond laisse la part belle à l’histoire du christianisme et à celle de la France, bien qu’il ne cesse à aucun moment son étude comparative. C’est que par ses prises de position sur les sujets de société, la religion chrétienne est bel et bien présente sur les scènes nationales et internationale.

Les chapitres, divisés en de courtes parties, en font un ouvrage aisé à suivre. Très bien documenté, le livre de René Rémond est aussi bien écrit. L’auteur ne préfère pas conclure et il a bien raison : le processus de sécularisation que connaît l’Europe depuis deux siècles n’est certainement pas achevé. L’islam pose notamment à la laïcité de nouveaux questionnements. L’histoire s’écrit encore…

Biographie de René Rémond :

Auteur prolifique, René Rémond, historien et politologue, s’est spécialisé dans l’histoire politique, intellectuelle et religieuse de la France. Après des études à l’Ecole normale supérieure, il prépare un doctorat ès lettres en 1952, puis enseigne à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris à partir de 1956 et à l’université de Nanterre à partir de 1964. Il en devient le président de 1971 à 1976. Cinq ans plus tard, il préside la Fondation nationale des sciences politiques, puis siège à l’Académie française de 1998 à sa mort. Il meurt le 14 avril 2007, à l’âge de 88 ans.

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P.-S.

Illustration : photographie du livre de René Rémond « Religion et société en Europe : La sécularisation aux XIXe et XXe siècles (1789-2000) » (Poche - 16 mai 2001)

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