
Notre séjour de 20 jours en Hongrie fut plutôt complet. Quatre villes visitées (Miskolc, Budapest, Veszprem et Debrecen), le lac Balaton et 11 interventions dans les lycées.
Frustrations ou malentendus ?
Pourtant nous restons légèrement frustrés, sûr d’avoir seulement effleuré ce pays qui nous donne l’impression de ne pas avoir voulu nous révéler tous ses secrets. Avions-nous de fausses attentes ? Peut-être que la particularité de son histoire, de sa langue (langue d’origine finno-ougrienne, comme celles de l’Estonie et de la Finlande, au milieu de toutes les autres langues européennes d’origines latine, germanique et slave) me donnaient l’illusion de trouver dans ce pays un peu de nouveauté, d’inattendu ! Ce ne fût pas le cas. Bien au contraire !
C’est le seul pays où personne n’a jamais répondu à nos demandes, si bien que nous avons pensé, l’espace d’un instant, que nous n’y ferions aucunes interventions. On nous expliquera, à l’Institut français de Budapest, que « les Hongrois et la communication… no comment ! » et qu’il est extrêmement difficile de rentrer dans les établissements scolaires. Quelque soit la subjectivité de ce point de vue, il corrobore parfaitement notre expérience en Hongrie. Finalement, si nous avons réalisé ses 11 interventions, c’est parce que nous sommes allés démarcher directement, pour la première fois, les établissements scolaires, dossier et album photo à la main, dans la ville de Veszprem. Aussi, grâce à une lectrice française, à Debrecen, Harinala, qui nous a fort bien accueillie et organisée deux interventions dans son lycée.
Nous n’interviendrons que dans ces deux villes, jamais à Budapest où nous avions pourtant d’excellents contacts. Idem pour les familles. Nous ne bénéficierons de l’hospitalité que dans deux d’entre elles et nous logerons, à Budapest, chez une amie française qui commençait son Erasmus dans la capitale. Peut-être avons-nous manqué de chance ? Reste que le contraste avec notre séjour en Slovaquie est immense. Ce dernier pays s’était montré si accueillant, tellement ouvert, la Hongrie nous tourne le dos ou nous ignore. Dommage ! Je ne manque pas de chercher une explication à ce mystère et je me permets de formuler une hypothèse. Ne nous serions-nous pas confrontés à un pays qui a le complexe du « grand pays » et qui, sûr de son importance et de son prestige, cultive malgré lui une forme d’arrogance ?

- Budapest : le Parlement.
Le souvenir douloureux du ’’trauma’’ de Trianon
Car en effet, si aujourd’hui la Hongrie est un « petit » pays de dix millions d’habitants, elle fût, avant le Traité de Trianon de 1920 qui a suivi la fin de la Première Guerre mondiale, un pays trois fois plus grand, qui comprenait toute la Slovaquie actuelle, une très grande partie de la Roumanie (Transylvanie, plus exactement), ainsi qu’une partie de la Serbie et de la Croatie. 1920 fût donc une tragédie nationale. La Hongrie a perdu les deux tiers de son territoire et la plus grande partie de sa population. Aujourd’hui, 5 millions de Hongrois vivent en dehors des frontières nationales et, comme nous l’avons vu pour la Slovaquie, cette situation représente l’une des problématiques les plus sensibles du cœur du continent européen.
Sans vouloir rentrer dans des détails trop complexes, lors des négociations qui ont suivies la fin du premier conflit mondial, la Hongrie a assuré sa défense avec un dossier très complet, dont nombre d’arguments étaient tout à fait légitimes. Mais également en assurant Clemenceau et ses compagnons que la supériorité de la culture hongroise était évidente et que tous les Hongrois qui se retrouveraient hors des frontières subiraient un nivellement vers le bas du fait de l’infériorité des cultures environnantes, en particuliers des Roumains.
A l’heure du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », on comprend que ce genre d’argumentaire puisse déranger. Reste qu’il est tout à fait anormal, si l’on reste dans la même logique, que cinq millions de Hongrois se retrouvent hors des frontières nationales, à moins que l’on ait d’autres objectifs en tête. Comme, par exemple, de vouloir paralyser ce pays qui fût dans le camp ennemi, celui des perdants du conflit. Un regard attentif sur le réseau de chemin de fer de cette époque montre que les nouvelles frontières hongroises n’ont peut-être pas été dessinées au hasard, car ce dernier perd toute son efficacité.
Quoi qu’il en soit, ce pays, fier d’avoir défendu l’Occident pendant 1000 ans contre les invasions turques, n’a cessé, depuis lors, de vouloir retrouver ses frontières d’avant 1920. Et, même si aujourd’hui cet objectif n’a plus vraiment lieu d’être, la frustration est encore perceptible. Ces voitures, pas si rares, qui abordent fièrement sur leur pare-brise arrière l’autocollant aux couleurs hongroises et à la forme de la « Grande Hongrie ». Ces cartes de l’ancienne Hongrie que l’on retrouvent partout, dans les restaurants, les magasins et même, bien plus surprenant, dans les établissements scolaires.

- Budapest : la place des Héros
Quand le nationalisme s’invite jusque dans les salles de classe…
Lors de l’une de nos interventions à Debrecen, nous aurons un débat des plus intéressants avec un élève. A la fameuse question « pourquoi vous sentez-vous Hongrois ? Qu’est-ce qui fait de vous des Hongrois ? », en dehors des réponses classiques de la langue, de la culture, une élève nous répond que c’est à cause de l’éducation de ses parents qui sont très patriotes. Du coup, elle est elle-même patriote. Une autre nous répond qu’ils ne savent pas si, en tant qu’Hongrois, « ils appartiennent à l’Est ou à l’Ouest ». Enfin, un dernier élève nous dira que « la Hongrie a défendu l’Occident pendant 1000 ans ». Cette réponse m’intéresse. Je demande à cet élève d’où il tire cette idée. Il ne comprend pas. « Je le sais, c’est tout ! », me répond-il. J’insiste. Finalement, il avoue qu’il a appris cela à l’école.
J’attaque alors sur une question sensible. J’explique à ce lycéen que les Roumains apprennent la même chose, que ce sont eux qui ont défendu l’Occident face aux « Barbares ». « Mais c’est faux ! », s’emporte-il. Je lui dis que moi je ne sais pas, qui des professeurs hongrois ou roumains disent la vérité. Il me répond sèchement que les Roumains sont des « menteurs » et pour finir que, de toute manière, il « n’aime pas les Roumains ». Le reste de la classe, c’est rassurant, ne semble pas le suivre et trouve ses propos déplacés. Il renchérit en expliquant que les Hongrois qui se trouvent dans les pays voisins subissent des injustices, voire sont maltraités. Cela semble vrai pour certains cas, particulièrement pour la communauté hongroise située en Serbie Monténégro.
Il ajoute enfin que le problème est que les Slovaques, les Roumains et tous les autres n’aiment pas les Hongrois et ne les acceptent pas. Je prends alors l’exemple de la Slovaquie. Les Slovaques disent qu’ils on subi le joug hongrois pendant 1000 ans et que, de plus, les Hongrois qui se trouvent en Slovaquie bénéficient de plus de droits qu’eux. « Alors, qui dit la vérité ? ». Notre jeune ami tape du poing sur la table et rétorque « alors vous dite que je mens ! ». Je lui réponds que « nous n’avons jamais dit ça ». « Alors vous ne m’avez pas compris ! » rétorque-t-il, furieux. Si si, nous avons très bien compris !!! Nous expliquons que c’est ce type de comportement qui mène au racisme et au conflit, bien que nous ne doutons pas une seconde que notre interlocuteur est un « jeune homme sympa ».

- Budapest : les bains Szechenyi
De bien dangereuses conceptions…
Mais ce genre de conception peut être très dangereux.
Lorsque la Première Guerre mondiale a débuté, le nationalisme excessif enseigné à l’école a facilité le déclenchement du conflit et les soldats sont partis « la fleur au fusil », sûrs de laver l’injustice de l’Alsace-Moselle dérobée par les « bôches », en 1870. Lorsque les Allemands ont voté pour Hitler en 1933, ils ne pensaient certainement pas que ce monsieur allait faire la guerre à toute l’Europe et qu’il allait exterminer les juifs, les tziganes et les personnes handicapées, même si les envies de revanches vis-à-vis de la France étaient présentes.
Et si la France, l’Angleterre et d’autres pays européens ont colonisé le monde c’est parce qu’ils étaient assuré de leur bon droit, d’apporter la civilisation aux autres cultures inférieures. En tout cas c’est ce qu’on apprenait dès le plus jeune âge, à l’école ! La majorité des autres élèves sont de notre avis et notre jeune ami reste perplexe, ne sachant quoi nous répondre. Je termine en lui expliquant mon désarroi face à tant d’obstination à regarder en arrière, vers la « Grande Hongrie », alors que nous avons face à nous un fabuleux projet, d’une dimension bien plus importante, « l’Union européenne », qui permet à chacun de vivre son identité tout en édifiant un projet de société commun et original.
Comme à l’accoutumé, il ne faut pas voir dans ces exemples une généralité porteuse de stéréotypes trompeurs. Reste néanmoins que la Hongrie est aujourd’hui un pays « normalisé », qui peine, comme tous les autres pays européens, à trouver sa juste place et à redéfinir son identité dans le grand ensemble européen. Et nous y ajouterons ce terrible sentiment du « déclassement », lui aussi partagé par de très nombreux pays européens qui tous, à une époque, ont été « plus grands », « plus forts », « plus importants ».Reste une énigme majeure : si tant d’européens souffrent de ce complexe du déclassement, comment se fait-il que l’Union européenne n’y apporte aucun substitut ?

- Szekesfehervar : le palais épiscopal.
L’Europe, pourquoi faire ?
Peut-être que dans cette Union le problème vient du fait qu’il faut partager le pouvoir et que l’on ne peux plus, comme avant, imposer son point de vue aux autres qui nous sont soumis ? Ou bien que le but de l’Union européenne n’est pas d’être une sorte de nouvel empire qui va pouvoir nous donner l’illusion d’être, à nouveau, les « meilleurs » ? Ou encore vient-il du fait que les principes démocratiques sont mal expliqués, mal intégrés, et que l’on continue de penser son identité en termes simplistes, passéistes et mal adaptés au monde globalisé d’aujourd’hui ?
Comment penser son identité et la démocratie pour comprendre les promesses que peut porter le projet européen ? Et si le projet de l’Union européenne était, en partie, de créer un précédent, de montrer au reste du monde qu’il est possible de vivre la différence au sein d’une société commune et de se fixer des objectifs communs ? Ce projet n’est-il donc pas assez ambitieux ? De mon point de vue, l’histoire n’a jamais donné exemple d’un projet aussi respectueux de la dignité humaine.
Et si beaucoup voient dans les insuffisances de l’Union européenne actuelle la preuve de l’inutilité de son existence, c’est qu’ils n’ont pas compris qu’elle en est le projet de base ou qu’ils manquent d’imagination. Ou peut-être qu’ils ne veulent pas comprendre que les règles qui régissent une société ne sont jamais « gravées dans le marbre », qu’elles évoluent sans cesse et qu’il est toujours possible de changer de direction.

- Szeged, sur les rives de la Tisza
Mais encore faut-il vraiment le vouloir, s’investir et ne pas avoir peur de mettre la main à la pâte. C’est en partie le message que nous essayons de faire passer à ces jeunes. Nous quittons donc la Hongrie un peu déçus, sans souvenir significatif, si ce n’est, peut-être, l’immense lac Balaton, complètement gelé, qui nous a frappé par sa beauté. Nous nous dirigeons à présent vers l’Italie, vers la ville de Vérone…










