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Spinelli et Mitterrand : deux géants politiques, deux visions de la politique…

Les deux grandes figures européennes que sont Altiero Spinelli et François Mitterrand n’ont eu qu’une occasion importante de se connaître et de débattre politiquement. On est alors en 1984…
jeudi 30 août 2007 par  David Soldini | Voter pour cet article :
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On est alors en 1984 et Altiero Spinelli vient de convaincre le Parlement européen, nouvellement élu au suffrage universel, d’accepter sa proposition de traité pour réformer l’Europe, document connu sous le nom de « Traité Spinelli ».

Fidèle à ses idéaux, Spinelli a donné l’impulsion pour la rédaction d’un texte qui remet définitivement l’Europe sur les rails fédérales.

Certes le Traité Spinelli n’est pas la mise en place de l’architecture institutionnelle d’une Europe fédérale : il s’agit, avant tout, de poser les fondements d’une évolution qui apparaît nécessaire autant que difficile.

Autre innovation de taille : c’est le Parlement qui a rédigé le texte, et non les Chefs d’Etats et de gouvernements. La démocratie européenne est en marche.

Mitterrand face au Parlement spinellien :

Le président Mitterrand s’exprime alors devant le Parlement européen, à Strasbourg, le 24 mai 1984.

Il a défendu depuis longtemps l’élection au suffrage universel de la représentation parlementaire européenne. Il est profondément européen. Il vient de trancher nettement en faveur du camp des européens au sein du parti socialiste français et au sein du gouvernement français.

Il a toutes les raisons de défendre le projet Spinelli, et il le fait, à merveille. Mitterrand ovationné, le Parlement européen debout. Celui qui quelques mois auparavant effrayait l’Europe non socialiste se voit là accueilli en héros par l’Assemblée parlementaire de l’Europe unie.

Véritable chef d’oeuvre d’éloquence, le discours de Mitterrand sera salué par les européens de tous bords. Il ouvre en effet une brèche. Jusqu’alors, le projet Spinelli est une initiative parlementaire, une sorte de putsch démocratique : le Parlement veut faire céder les chefs d’Etats et de gouvernement.

Le fait que le président de l’un des États les plus influents et les plus puissants d’Europe s’exprime en faveur de l’initiative de l’infatigable fédéraliste est une première victoire, qui fait espérer que les chefs d’États et de gouvernements accueilleront favorablement la proposition du Parlement.

La trahison de l’Acte unique :

Pourtant, un mois plus tard, lors du Conseil européen de Fontainebleau (les 25 et 26 juin 1984), lorsqu’il s’agit de modifier le traité communautaire, les discussions entre gouvernements sont alors ouvertes… et le projet du Parlement sera finalement laissé dans le placard.

Ainsi, le projet Spinelli ne servira finalement pas même de base aux discussions qui, les 17 et 28 février 1986 conduiront à l’adoption officielle de l’Acte unique européen (devant entrer en vigueur le 1er juillet 1987).

Oubliées alors les promesses mitterrandiennes, oubliée la nécessité de démocratiser le processus, oubliées les solution audacieuses contenues dans la proposition : les gouvernements ne font confiance qu’à eux-mêmes, pour défendre leur intérêts nationalistes et torpiller le rêve d’une Europe véritablement unie, fédérale.

Machiavel au XXe siècle :

À travers ces deux attitudes, ces deux vieux lions, chacun fidèle à sa façon de faire de la politique, vont illustrer parfaitement le dilemme qui est au cœur de la politique moderne. La tension qui existe entre ce qu’il faut faire pour le progrès de la communauté, et ce qu’il faut faire pour rester au pouvoir et garder ce pouvoir.

Le progrès voudrait que les hommes politiques nationaux cèdent de leur pouvoir mais la raison politicienne, si chère à Mitterrand, veut évidemment qu’avant de pouvoir changer les choses, il faut avoir et pouvoir exercer le pouvoir.

Machiavel est le grand inspirateur de ces deux figures politiques contemporaines. Mais chacun d’entre eux à une interprétation différente de Machiavel.

L’italien y intègre une dimension kantienne ou wébérienne, le sens du devoir politique, l’impératif kantien ; dans sa vision machiavélique de la politique, la pensée du florentin est uniquement analysée comme moyen pour réaliser les objectifs politiques qui - eux - ne peuvent être définis par la méthode de Machiavel : c’est Machiavel au XXe siècle.

Mitterrand, lui, est un Machiavel du XVe siècle. Pour lui, la politique se résume à elle-même : c’est-à-dire à la question de la possession du pouvoir et de son exercice effectif.

Machiavel sert les intérêts de l’homme politique, et c’est l’homme politique qui est au centre du pouvoir. La politique ne sert qu’à maintenir le pouvoir du prince, sans se soucier si ce prince agit dans le sens du progrès ou non. Cette question est secondaire, surtout lorsque l’on est au pouvoir et que l’on a confiance en son propre jugement.

Alors viennent les tricheries, les reniements, les doubles discours, si cela permet de se maintenir au pouvoir, de l’exercer, et de progressivement - peut être - changer les choses. Et, au fond, la vertu ne sert la politique que lorsqu’elle sert au maintient de l’ordre, et donc à se maintenir au pouvoir. Un ordre vertueux ayant davantage la possibilité de « tenir » qu’un ordre corrompu.

En conclusion…

Mitterrand s’est donc servi de ce que l’Europe pouvait lui offrir en terme de stature politique, et réciproquement il a offert à l’Europe ce qu’il jugeait utile aux intérêts de son camps, français, socialiste, mitterrandien et européen, parfois.

Certes, il a signé Maastricht, donné l’essor à la monnaie unique, il s’est battu pour l’élection du Parlement. Mais tout cela il l’a fait parce que cela se relevait utile à son projet politique : l’accession au pouvoir et l’exercice du pouvoir, convaincu qu’il était sans doute le seul à pouvoir changer les choses.

Spinelli, lui, a oeuvré avec passion, croyance et dévotion. Un idéaliste machiavélique ou un réaliste utopiste, peu importe : un héros politique à la Weber, qui rêve l’impossible pour réaliser le possible. Il était convaincu également de la justesse de son oeuvre, ainsi que de sa nécessité. Cependant, cette justesse naissait d’une croyance en un projet qu’il avait pensé et confronté aux autres, et qu’il avait jugé meilleur.

La force de Spinelli naît donc de sa foi dans ses idéaux politique, alors que celle de Mitterrand est née de sa foi en ses propres capacités.

Ainsi, si l’héritage européen de Spinelli est inépuisable, celui de Mitterrand semble s’être épuisé dès le lendemain de sa mort…

CC by-nd


Photo : Altiero Spinelli, rapporteur du projet de traité instituant l’Union européenne, dans les bancs du Parlement européen à Strasbourg le 14 février 1984. (Photothèque du Parlement européen). Source : www.ena.lu

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