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Spinelli et Mitterrand : deux géants politiques, deux visions de la politique...

, par David Soldini

Les deux grandes figures européennes que sont Altiero Spinelli et François Mitterrand n’ont eu qu’une occasion importante de se connaître et de débattre politiquement. On est alors en 1984...

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On est alors en 1984 et Altiero Spinelli vient de convaincre le Parlement européen, nouvellement élu au suffrage universel, d’accepter sa proposition de traité pour réformer l’Europe, document connu sous le nom de « Traité Spinelli ».

Fidèle à ses idéaux, Spinelli a donné l’impulsion pour la rédaction d’un texte qui remet définitivement l’Europe sur les rails fédérales.

Certes le Traité Spinelli n’est pas la mise en place de l’architecture institutionnelle d’une Europe fédérale : il s’agit, avant tout, de poser les fondements d’une évolution qui apparaît nécessaire autant que difficile.

Autre innovation de taille : c’est le Parlement qui a rédigé le texte, et non les Chefs d’Etats et de gouvernements. La démocratie européenne est en marche.

Mitterrand face au Parlement spinellien :

Le président Mitterrand s’exprime alors devant le Parlement européen, à Strasbourg, le 24 mai 1984.

Il a défendu depuis longtemps l’élection au suffrage universel de la représentation parlementaire européenne. Il est profondément européen. Il vient de trancher nettement en faveur du camp des européens au sein du parti socialiste français et au sein du gouvernement français.

Il a toutes les raisons de défendre le projet Spinelli, et il le fait, à merveille. Mitterrand ovationné, le Parlement européen debout. Celui qui quelques mois auparavant effrayait l’Europe non socialiste se voit là accueilli en héros par l’Assemblée parlementaire de l’Europe unie.

Véritable chef d’oeuvre d’éloquence, le discours de Mitterrand sera salué par les européens de tous bords. Il ouvre en effet une brèche. Jusqu’alors, le projet Spinelli est une initiative parlementaire, une sorte de putsch démocratique : le Parlement veut faire céder les chefs d’Etats et de gouvernement.

Le fait que le président de l’un des États les plus influents et les plus puissants d’Europe s’exprime en faveur de l’initiative de l’infatigable fédéraliste est une première victoire, qui fait espérer que les chefs d’États et de gouvernements accueilleront favorablement la proposition du Parlement.

La trahison de l’Acte unique :

Pourtant, un mois plus tard, lors du Conseil européen de Fontainebleau (les 25 et 26 juin 1984), lorsqu’il s’agit de modifier le traité communautaire, les discussions entre gouvernements sont alors ouvertes... et le projet du Parlement sera finalement laissé dans le placard.

Ainsi, le projet Spinelli ne servira finalement pas même de base aux discussions qui, les 17 et 28 février 1986 conduiront à l’adoption officielle de l’Acte unique européen (devant entrer en vigueur le 1er juillet 1987).

Oubliées alors les promesses mitterrandiennes, oubliée la nécessité de démocratiser le processus, oubliées les solution audacieuses contenues dans la proposition : les gouvernements ne font confiance qu’à eux-mêmes, pour défendre leur intérêts nationalistes et torpiller le rêve d’une Europe véritablement unie, fédérale.

Machiavel au XXe siècle :

À travers ces deux attitudes, ces deux vieux lions, chacun fidèle à sa façon de faire de la politique, vont illustrer parfaitement le dilemme qui est au cœur de la politique moderne. La tension qui existe entre ce qu’il faut faire pour le progrès de la communauté, et ce qu’il faut faire pour rester au pouvoir et garder ce pouvoir.

Le progrès voudrait que les hommes politiques nationaux cèdent de leur pouvoir mais la raison politicienne, si chère à Mitterrand, veut évidemment qu’avant de pouvoir changer les choses, il faut avoir et pouvoir exercer le pouvoir.

Machiavel est le grand inspirateur de ces deux figures politiques contemporaines. Mais chacun d’entre eux à une interprétation différente de Machiavel.

L’italien y intègre une dimension kantienne ou wébérienne, le sens du devoir politique, l’impératif kantien ; dans sa vision machiavélique de la politique, la pensée du florentin est uniquement analysée comme moyen pour réaliser les objectifs politiques qui - eux - ne peuvent être définis par la méthode de Machiavel : c’est Machiavel au XXe siècle.

Mitterrand, lui, est un Machiavel du XVe siècle. Pour lui, la politique se résume à elle-même : c’est-à-dire à la question de la possession du pouvoir et de son exercice effectif.

Machiavel sert les intérêts de l’homme politique, et c’est l’homme politique qui est au centre du pouvoir. La politique ne sert qu’à maintenir le pouvoir du prince, sans se soucier si ce prince agit dans le sens du progrès ou non. Cette question est secondaire, surtout lorsque l’on est au pouvoir et que l’on a confiance en son propre jugement.

Alors viennent les tricheries, les reniements, les doubles discours, si cela permet de se maintenir au pouvoir, de l’exercer, et de progressivement - peut être - changer les choses. Et, au fond, la vertu ne sert la politique que lorsqu’elle sert au maintient de l’ordre, et donc à se maintenir au pouvoir. Un ordre vertueux ayant davantage la possibilité de « tenir » qu’un ordre corrompu.

En conclusion...

Mitterrand s’est donc servi de ce que l’Europe pouvait lui offrir en terme de stature politique, et réciproquement il a offert à l’Europe ce qu’il jugeait utile aux intérêts de son camps, français, socialiste, mitterrandien et européen, parfois.

Certes, il a signé Maastricht, donné l’essor à la monnaie unique, il s’est battu pour l’élection du Parlement. Mais tout cela il l’a fait parce que cela se relevait utile à son projet politique : l’accession au pouvoir et l’exercice du pouvoir, convaincu qu’il était sans doute le seul à pouvoir changer les choses.

Spinelli, lui, a oeuvré avec passion, croyance et dévotion. Un idéaliste machiavélique ou un réaliste utopiste, peu importe : un héros politique à la Weber, qui rêve l’impossible pour réaliser le possible. Il était convaincu également de la justesse de son oeuvre, ainsi que de sa nécessité. Cependant, cette justesse naissait d’une croyance en un projet qu’il avait pensé et confronté aux autres, et qu’il avait jugé meilleur.

La force de Spinelli naît donc de sa foi dans ses idéaux politique, alors que celle de Mitterrand est née de sa foi en ses propres capacités.

Ainsi, si l’héritage européen de Spinelli est inépuisable, celui de Mitterrand semble s’être épuisé dès le lendemain de sa mort...

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P.-S.

Photo : Altiero Spinelli, rapporteur du projet de traité instituant l’Union européenne, dans les bancs du Parlement européen à Strasbourg le 14 février 1984. (Photothèque du Parlement européen). Source : www.ena.lu

Vos commentaires

  • Le 22 janvier 2006 à 09:11, par Ali Baba En réponse à : Spinelli et Mitterrand : deux géants politiques, deux visions de la politique...

    Excellent article, David.

  • Le 30 août 2007 à 14:40, par ? En réponse à : Spinelli et Mitterrand : deux géants politiques, deux visions de la politique...

    Oui, très lucide ! Merci David. Samuele

  • Le 30 mai 2011 à 09:07, par HERBINET En réponse à : Spinelli et Mitterrand : deux géants politiques, deux visions de la politique...

    La guerre économique fait rage, le peuple souffre, les équilibres internationaux mutent, les écosystèmes sont en danger, le choc de la mondialisation fait des ravages, les grilles de lecture sont dépassées. L’Union européenne est inapte à impulser un sursaut, la digue est rompue ! L’idéologie nationaliste et populiste se déploie sur le terreau malodorant de l’abandon des classes moyennes et de l’incurie des élites cupides accusées de spolier les classes moyennes. Selon les dires mensongers, entre nationalisme et fascisme, la politique est souillée honteusement par les acteurs de lobbying international intervenant dans le microcosme bruxellois du « TRIANGLE ». En adéquation avec le réseau citoyen ETAL - www.Reseau-etal.org - Pierre-Franck Herbinet, Secrétaire Départemental (39) du Mouvement Démocrate, membre de commissions dans l’enceinte du Mouvement Européen, soutient l’appel citoyen au sujet de l’encadrement et de la transparence des actions de lobbying en direction des pouvoirs publics. Pour en finir avec la politique du court terme aussi dévastatrice que les propos eurosceptiques, de nouvelles normes d’anticipation des crises sont à concevoir sans occulter le déblocage des situations tendues par la concertation.

    Cette citation de Giorgio Napolitano (21 Mai 2006/Ventotene-Lazio) avons-nous le devoir de la disséminer sur la Toile : « Il n’y a pas d’avenir (...) sinon dans le refus de toute pénible tentation de repli sur des revendications mesquines et illusoires de l’intérêt national et sur des abandons stériles au scepticisme envers le projet européen. »

    Pierre-Franck Herbinet

  • Le 31 mai 2011 à 12:37, par HERBINET En réponse à : Spinelli et Mitterrand : deux géants politiques, deux visions de la politique...

    Sans hésitation aucune, Messieurs SPINELLI et MITTERAND furent deux artisans de la construction européenne. A l’heure à laquelle les accents populistes grondent dans les bureaux de vote, les fédéralistes appellent de leurs vœux à sauver notre créature unique, aussi inapte soit-elle sur la scène internationale ! Courage, ne fuyons pas ! Notre héritage européen est riche et nous en sommes si fiers. Riche de grands événements historiques - l’euro, la charte des droits fondamentaux, la citoyenneté européenne, la réunification du continent européen, la zone Schengen et le Parlement européen - riche en symboles - l’euro, notre monnaie unique, « Unie dans la diversité », notre devise, notre drapeau européen, notre journée de l’Europe en date de chaque 9 Mai, l’Ode à la joie de Ludwig van Beethoven, notre hymne. Tout est dit, sauf ... l’indicible. En adéquation avec le réseau citoyen ETAL - www.Reseau-etal.org - Pierre-Franck Herbinet, Secrétaire Départemental (39) du Mouvement Démocrate demande à ne plus s’émouvoir de cette confusion, puisque l’exercice salutaire demande à faire vivre un courant libéral et social, réformiste et européen, tout en approfondissant le processus démocratique européen. Au sein de ce territoire réunifié, la préservation des vies humaines, animales et végétales sont assurées, puisque l’ordre mondial se fonde aussi bien sur l’équilibre des Puissances que sur l’obligation commune de développement. Outre l’implication des citoyens dans la construction européenne, l’autre immense défi consiste à protéger chaque société européenne tout en conciliant les impératifs sociaux et écologiques avec l’efficacité économique des marchés. Rendons hommage à Messieurs SPINELLI et MITTERAND de nous avoir choisi un destin. A nous de continuer notre odyssée étoilée en maximisant l’acception fédérale de la construction européenne.

    Pierre-Franck HERBINET

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