Dans toute l’Europe, « Bruxelles » est devenue le symbole de tous les ratés de l’Union européenne : centralisation, éloignement du citoyen, manque de légitimité, manque de lisibilité. L’une des raisons pour lesquelles le « consensus de Bruxelles » a été rejeté par les citoyens européens (lors des récents référendums et lors des élections) tient à la consanguinité des élites européennes, qui fait que les politiques, les fonctionnaires, les stagiaires, les lobbyistes, vivent regroupés, déconnectés de la vie quotidienne des citoyens ordinaires. Ce constat n’est pas le fruit d’un préjugé ou d’une caricature. C’est le résulat d’une expérience personnelle.
Bien sûr, on peut en dire autant de toute capitale. Mais les attentes mises en Bruxelles doivent être plus élevées, car l’UE n’est pas un État-Nation traditionnel, suffisamment politiquement intégré pour que les citoyens puisse supporter le déficit démocratique de leur pays. Par conséquent, le « syndrome de la tour d’ivoire » est bien plus dangereux pour la construction européenne que dans n’importe quel État membre.
De plus, tous les fédéralistes (a fortiri tous les Européens) ne veulent pas que l’UE s’aligne sur le moule des États-Nations, même fédéraux, du vingtième siècle. Beaucoup veulent qu’elle fonde une nouvelle forme d’organisation politique, qui dépasserai le principe maculé de sang de la souveraineté. Alors pourquoi vouloir à tout prix copier les Etats fédéraux et leurs institutions centralisées ?
La séparation physique des institutions européennes est l’une des réponses à apporter à la nouvelle phase d’eurosclérose dans laquelle nous sommes. Ainsi que l’Afrique du Sud l’a très justement compris avec ses trois capitales (Pretoria/Gouvernement, Le Cap/législatif, Bloemfontaine/judiciaire), cela clarifierait le débat public et l’on saurait de qui l’on parle, empêchant ainsi les raccourcis journalistiques du type « Bruxelles a décidé que… »
Le Conseil des ministres devrait rester proche de la Commission car il joue un role majeur dans les questions exécutives : les représentants des États participent aux groupes de travail de la Commission avant qu’elle ne propose un texte législatif ; ils sont impliqués lors de la mise en oeuvre de la législation de base par le biais de la procédure de comitologie ; et ils sont au cœur de la décision exécutive dans les domaines de la Justice et Affaires intérieurs, et des politiques étrangère et de défense.
Installer totalement le Parlement à Strasbourg rendrait son travail plus médiatique : aujourd’hui les « correspondants à Bruxelles » ont déjà trop à faire avec les autres institutions et ne se donnent pas la peine de voyager jusque dans la capitale alsacienne de temps en temps. À Strasbourg, les médias européens seraient obligés d’y affecter spécialement des journalistes pour couvrir les affaires parlementaires (et, en passant, assurer une meilleure couverture du Conseil de l’Europe et de la Cour européenne des droits de l’Homme)
Et il le feraient, parce que ce qui motive les médias n’est pas l’emplacement du Parlement, mais la question de savoir s’il a ou non du pouvoir. Le pouvoir est une question de compétences, pas de positionnement géographique. Si les compétences du Parlement étaient renforcées, l’éloignement de Bruxelles n’empêcherait pas les députés de convoquer des responsables de la Commission ou du Conseil ou de se déplacer de temps à autre à Bruxelles.
Les coûts que cela impliquerait resteraient largement en deça de l’actuelle transhumance mensuelle, en particulier parce que le PE économiserait les onéreux loyers du Caprice des Dieux bruxellois (qui, soit dit en passant, pourrait aisément être utilisé par le Conseil, dont les locaux étaient adaptés aux négociations intergouvernementales à 15, pas à une Assemblée parlementaire moderne et transparente pour une UE à 25).
Strasbourg, le symbole même de la réconciliation européenne après avoir changé de nationalité cinq fois entre 1870 et 1945, dispose de nombreux atouts : déjà siège de nombreuses institutions européennes, les députés y bénéficieraient d’un réseau de plus de 50 ambassades et consulats, d’établissements scolaires internationaux, d’un environnement culturel et linguistique franco-allemand, d’une vie culturelle dynamique…
Beaucoup reste cependant encore à faire, des liaisons ferroviaires et aériennes au parc immobilier et hôtelier. Mais les investissements requis ne pourront être entrepis que si le Parlement et les dirigeants européen font le seul choix qui soit fidèle aux valeurs de l’Europe en siègeant seulement à Strasbourg.
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