Le vote négatif des Irlandais vient de souffler sur le château de carte – puisque il était fait de compromis d’une fragilité particulière - qu’était le Traité de Lisbonne. Sans incriminer ni l’obligation référendaire irlandaise, ni le vote lui-même, c’est l’occasion de réfléchir sur ces deux points, en visant une portée plus générale.

Un référendum paneuropéen est nécessaire après le troisième non

Considérons d’abord la pratique des référendums sur les traités et constitutions européens. Les conséquences des deux votes négatifs français et néerlandais ont conduit à une renégociation du contenu du Traité. On a donc traité le refus par un toilettage du contenu. Néanmoins, alors que des enjeux nationaux étaient partout analysés comme une des principales motivations du vote, a-t-on traité ce décalage, le véritable problème de fond ? Non.

Demandons-nous pourquoi des citoyens éduqués, dans des états garantissant la liberté d’information, ont pu ainsi privilégier les enjeux nationaux dans un vote à portée européenne. On peut donner deux raisons à ce comportement. La première est que l’inadéquation entre échelle d’expression du référendum (l’État) et l’échelle de l’objet de ce référendum (l’Union européenne) est une bizarrerie. Même dans le cas d’un vote de chambre basse, censée représenter les différentes entités de l’espace politique concerné (or, il n’y a pas de Sénat européen) le vote est simultané. Le référendum doit impliquer tout le corps des citoyens concernés, donc tous les citoyens européens en même temps.

L’enseignement qu’il faut tirer de ce troisième refus par référendum national sur une question paneuropéenne, c’est donc que seul un référendum européen permettra de faire prendre conscience à la totalité des citoyens qu’ils sont consultés sur une question paneuropéenne et non nationale. Cela ne préjuge en rien du résultat, qui dépendra encore plus de la question posée et de l’engagement des deux camps.

Un vote éclairé ne peut se faire que grâce à un Plan Marshall pour l’éducation européenne

Considérons ensuite la réponse d’un référendum. Ne parlons pas en fédéralistes, déçus du traité de Lisbonne mais prêts à voter oui, du fait des améliorations en terme de fonctionnement des institutions, assorties de la garantie sociale de la Charte des droits fondamentaux. Parlons en simple citoyen. Est-il normal que certains citoyens votent sur la base de considérations nationales ? Oui, à cause de l’inadéquation entre échelle du vote et échelle du propos, on l’a souligné plus haut. Oui, car connaître le système politique européen, complexe de surcroît, demande un effort ou le concours du hasard des études. Il faut faire du droit communautaire, Sciences Po ou assister aux séminaires des Jeunes Européens pour à peine commencer à comprendre comment l’Union européenne fonctionne ! En l’état des choses, un vote motivé par les enjeux nationaux est tout à fait excusable et ne doit faire l’objet d’aucun mépris.

Il faut en revanche remédier aux causes de ce dévoiement : le confinement national de l’enseignement et des médias, principaux vecteurs de la connaissance politique. Un référendum est une consultation ponctuelle, mais suppose un substrat de connaissance et une maturation politique qui s’étalent dans le temps. L’accès à la connaissance ne peut se faire sans peine le temps une campagne pré-référendaire !

L’ouverture européenne des médias est très aléatoire est difficilement contrôlable, car exiger une part d’information européenne hors des médias publics pourrait être considéré comme une atteinte à la liberté de l’information. La programmation du service public est maîtrisée, mais cela sert-il à quelque chose ? Voici le pourcentage (2007) des sujets évoquant les institutions européennes, par chaîne, en France :
 M6 : moins de 1 % du nombre total de sujets (27 sujets)
 France 2 : 1,6 % (127 sujets)
 Canal + : 1,8 % (58 sujets)
 TF1 : 1,9 % (172 sujets)
 France 3 : 2,3 % (119 sujets)
 Arte : 6 % (213 sujets).

Peut-on se contenter de cette occultation, alors que la politique communautaire domine désormais un grand nombre de politiques publiques ?

Une action sur l’éducation est plus encore à la portée de tout État de l’Union européenne. Elle est non seulement à la portée mais impérative. En effet, s’il y a un hiatus entre les citoyens et l’élite qui bâtit l’Europe, c’est qu’il manque un ciment qui lie les deux. Ce ciment, c’est une culture politique de ce qu’est l’Union européenne, comment elle fonctionne et comment on peut infléchir ses orientations politiques.

L’éducation est donc le principal instrument de couture entre l’univers politique d’un citoyen normal et l’arène politique européenne, où se décident désormais énormément de choses le concernant. Le livre d’histoire franco-allemand est un grand pas, mais qu’un premier pas ! C’est un véritable Plan Marshall (puisque ce label volontariste est à la mode) qu’il faut. Attention, il ne s’agit pas de distiller insidieusement une culture fédéraliste [1], mais bien de porter à la connaissance des jeunes les enjeux européens, afin qu’ils puissent choisir et maîtriser le sort politique de cet espace politique transnational.

Un effort colossal en matière d’éducation européenne permettrait donc non seulement de mettre fin à la confiscation du débat européen par l’élite mais aussi d’ajouter véritablement un étage au débat politique. Dès lors, lorsqu’il leur est demandé de se prononcer au niveau européen, tous les citoyens auraient aussi les moyens de choisir.

Afin que l’Europe ne soit pas jetée en pâture aux populistes, afin que les citoyens s’approprient l’Europe, afin que les référendums européens soient considérés comme tels par tous les citoyens, donnons l’accès à l’information européenne. Le test en France ? Chiche ! La présidence française de l’Union européenne.