
Selon certains, l’Union européenne serait gouvernée par des technocrates. Ces « eurocrates » dont personne n’a jamais vu le visage auraient comme objectif de dessaisir les citoyens du peu de pouvoir qu’il leur reste. Et où se retrouve cette bande de technocrates ? À la Commission européenne bien sûr, cet antre de la bureaucratie bruxelloise !
Le fantasme de la technocratie toute-puissante
Cette vision fantasmée de l’Union européenne pourrait faire rire si elle n’était pas partagée par la majorité de nos concitoyens. Pour résumer, la Commission européenne détiendrait tous les pouvoirs et imposerait des décisions incohérentes aux États membres et aux citoyens. D’où ce fameux « déficit démocratique » diagnostiqué avec assurance par une ribambelle d’experts de pacotille. Les pourfendeurs de la technocratie bruxelloise feraient bien d’observer un peu mieux où se trouve la réalité du pouvoir au sein de l’Union européenne. Ils finiraient peut-être par remarquer qu’il est loin d’être entre les griffes de la Commission.
Revenons rapidement sur l’esprit des institutions de l’Union européenne. Schématiquement, la Commission est censée représenter et défendre l’intérêt général européen. Elle est donc logiquement indépendante des États membres et son rôle est avant tout de concevoir des législations favorisant l’intégration européenne. Mais si la Commission propose, elle ne décide pas. Ses projets de directives et de règlements ne peuvent être approuvés que par le Conseil de l’Union (qui représente les États membres) seul ou par le Conseil de l’Union et le Parlement européen conjointement, selon le domaine concerné. La Commission est donc un concepteur mais pas un décideur.
Une Commission européenne dépolitisée et marginalisée
Cette architecture avec trois institutions représentant trois légitimités (l’intérêt général européen par la Commission, les États par le Conseil de l’Union et le peuple par le Parlement) n’a toutefois de réalité que sur le papier. Le fonctionnement concret de l’Union européenne confère l’essentiel du pouvoir aux États membres à travers le Conseil de l’Union. Depuis une quinzaine d’années le rapport de force entre la Commission et le Conseil de l’Union s’est totalement déséquilibré, transformant quasiment la Commission en une succursale du Conseil de l’Union au service des États membres.
Plusieurs éléments ont contribué à dépolitiser la Commission et à la transformer en une administration sans volonté propre. D’abord, la montée en puissance du Conseil européen l’a concurrencée dans l’exercice de son pouvoir d’initiative législative. Le Conseil européen a été créé en 1974 ; il réunit tous les trois mois les chefs d’État et de gouvernement. Son rôle est donner les grandes impulsions politiques, donc de définir les priorités de l’Union européenne. Il faut le distinguer du Conseil de l’Union, qui est pour sa part une réunion régulière (toutes les semaines) des ministres des États membres concernés par l’ordre du jour (par exemple la réunion des ministres de l’économie de chaque pays). Il est clair que le Conseil européen a remplacé la Commission dans l’exercice du pouvoir d’initiative. La Commission est toujours l’institution qui propose formellement les textes législatifs, mais elle le fait désormais « sur commande » du Conseil européen, donc des États membres.
D’autre part, les États ont entrepris il y a quelques années de contrôler l’action de la Commission. Ils ont probablement gardé un souvenir assez amer de la Commission présidée par Jacques Delors qui, dans les années 1980, avait mis sur les rails l’union économique et monétaire dont le plus beau résultat est l’euro. Jacques Delors n’hésitait pas à s’opposer aux États dans un véritable rapport de force politique. Et il obtint gain de cause. Depuis, les États n’ont pas vraiment envie de renouveler ce type d’expérience et s’accrochent comme des morts de faim aux prérogatives qu’il leur reste. Ils ont donc essayé de brider la « furie réglementaire » de la Commission, pour reprendre l’expression d’Helmut Kohl, l’ancien Chancelier fédéral d’Allemagne. Concrètement, ils ont créé tout un réseau de comités chargés de contrôler le travail de la Commission. Ces comités sont des annexes du Conseil de l’Union et comprennent des représentants des États. Leur emprise sur la Commission est tellement forte que certains observateurs parlent de « comitologie ».
Ces quelques exemples suffisent à prouver que la Commission est aujourd’hui très loin de détenir l’essentiel du pouvoir au sein de l’Union européenne. Elle a perdu toute l’autonomie politique dont elle disposait encore il y a vingt ans et est devenue une succursale administrative des États membres. Il est loin le temps où Jacques Delors dirigeait une Commission ayant presque l’apparence d’un gouvernement de l’Europe !
Remettre de la politique en Europe : la chance des élections européennes
Le paradoxe dramatique, signe d’un nivellement par le bas, est qu’aujourd’hui la Commission est accusée d’avoir trop de pouvoir alors qu’il faudrait au contraire qu’elle en ait davantage et qu’elle retrouve une véritable dimension politique. Son rôle de promotion de l’intérêt général européen tend à s’effacer au fur et à mesure que les États tissent leur toile autour d’elle. Il est d’ailleurs très intéressant d’observer les différents ministres nationaux dénoncer les décisions prises par « Bruxelles » alors que « Bruxelles », comme ils disent, c’est en fait avant tout eux-mêmes en tant que membres du Conseil de l’Union. Curieuse schizophrénie entre le moment où les ministres entrent dans la salle du Conseil et celui où ils en sortent !
La dépolitisation de la Commission est une réalité mais ce n’est pas une fatalité. Les élections européennes de juin 2009 seront une vraie chance de rééquilibrage du système. Selon les traités européens, c’est au Parlement qu’il revient d’investir la Commission et son Président, théoriquement en fonction du résultat des élections. Mais malheureusement cette investiture se fait sur proposition des États membres, et en général les noms qui sortent du chapeau n’ont pas grand-chose à voir avec la majorité parlementaire issue des urnes. Il est déplorable que le Parlement européen cautionne cette pratique. Verrait-on dans un État membre un Parlement nouvellement élu investir un gouvernement ne correspondant pas à sa majorité ? Et bien c’est le cas dans l’Union européenne.
Mais il n’est pas exclu d’espérer qu’un Parlement bien élu (et pas avec un taux d’abstention supérieur à 50%, comme en 2004) investira une Commission véritablement politique qui pourra peser face aux États et au Conseil de l’Union et retrouver son rôle essentiel : défendre et faire avancer l’intérêt général européen.
Une Commission forte n’est pas un problème, c’est un besoin. C’est une Commission faible qui est un problème. La Commission actuellement présidée par M. Barroso est malheureusement l’exemple éclatant d’une absence de volonté politique et d’une parfaite soumission aux États membres.

