
Et ce n’est pas un hasard si, quelques semaines à peine après ces referenda, la réalisation la plus aboutie, la plus emblématique de la construction européenne, l’euro, s’est trouvée attaquée, contestée dans quelques pays, pour diverses raisons passablement contestables sur lesquelles il convient de revenir.
L’euro a pu ainsi apparaître comme la « victime expiatoire » de toutes les difficultés économiques et sociales, en France, en Allemagne, en Italie (Ligue du Nord), aux Pays-Bas.
Prises de position de certains politiques populistes, ou d’économistes « eurosceptiques », mais aussi plusieurs sondages dans ces pays, demandaient carrément le « retour aux monnaies nationales », voire, ce qui est tout aussi absurde, une « double circulation » entre les anciennes monnaies nationales et l’euro.
Comment a-t-on pu en arriver là, alors que l’euro, il y a un peu plus de 7 ans, était né dans l’enthousiasme, voire dans l’allégresse ?
De malentendus en malentendus, de craintes en craintes de tout, de l’Europe, de la mondialisation, des délocalisations, on en vient, faute de débat pédagogique et courageux qui devrait être dispensé régulièrement par les politiques et les médias, à souhaiter « détricoter » tout ce qui a été fait pas à pas, depuis plus de cinquante ans sur le plan économique, social et monétaire, et qualifié ou perçu aujourd’hui comme une abomination libérale, voire « ultra » libérale. Situation surréaliste, ubuesque, qui prêterait à rire, si les conséquences (exprimées dans les urnes) n’étaient pas si dramatiques.
Que reproche-t-on, au juste, à la monnaie unique européenne ?
Déjà, quelques mois après sa naissance, on reprochait à l’euro de baisser par rapport au dollar, premier référent mondial. Quand l’euro a atteint 80 % de la valeur du dollar, d’aucuns se sont gaussés. Sans s’apercevoir qu’aucune monnaie nationale n’avait jamais atteint, auparavant, 80 % de la valeur du dollar !
Ensuite, l’euro a lentement mais sûrement pris sa place de seconde monnaie mondiale, ce qui n’est pas si mal, et s’est même permis de surclasser en cotation le dollar, jusqu’à 30 % au-dessus. Les mêmes excellences qui condamnaient sa baisse anticipée, ont alors hurlé aux conséquences d’un euro trop fort sur la compétitivité internationale des entreprises européennes, alors même que plus des deux tiers des exportations s’effectuent à l’intérieur même de la zone euro !
En outre, le taux de change n’est pas la seule variable d’ajustement du ratio importation/exportation. L’innovation d’un produit, sa valeur ajoutée technologique, favorisent davantage son succès à l’exportation.
L’euro a-t-il fait monter les prix ?
Mais surtout, l’euro affecte le pouvoir d’achat des Européens. Ce sentiment, ravageur, est profondément ancré dans l’inconscient collectif, et pas seulement des Français. C’est tout le problème du décalage entre le « ressenti » des consommateurs à l’égard de la hausse des prix, et la réalité de la hausse, telle qu’elle est scientifiquement mesurée par les indices sérieux (Insee ou autres).
Pour résumer, chaque ménage « fait » son panier, et « perçoit » l’inflation à l’aune de ce qu’il consomme isolément : lorsqu’il achète des fruits et légumes, des cigarettes, de l’essence, du café ou un demi de bière, il « sent » bien une hausse. Il est clair à cet égard, que certains commerçants ont su « profiter » du passage à l’euro, et de la non accoutumance ou non vigilance du consommateur à l’égard d’une monnaie qui valait 6,5 fois plus cher, ce dont il n’avait pas conscience. L’exemple le plus frappant est celui de la pièce de 1 cent que beaucoup laissent à la caisse, confondant sans doute la valeur d’un centime d’euro avec un centime de franc !
Pourtant, globalement, toutes les études sérieuses, publiques ou privées attestent bien que le pouvoir d’achat des Français est en augmentation constante depuis 1999 (naissance de l’euro scriptural), et même depuis 2002 (introduction de l’euro fiduciaire). Selon l’Insee, le pouvoir d’achat des ménages a augmenté (une fois l’inflation déduite) de 2,5 % en 2002, a ralenti en 2003 (+0,5 %), puis est reparti en 2004 avec une hausse de 1,6%.
L’inflation généralisée (certains parlent de 10, 20, voire 30 % de hausse !) est donc largement subjective. Mais le mal est fait, faute d’explication pour contrecarrer objectivement une telle perception, erronée. Il arrive aussi qu’on mélange tout : la hausse des fruits et légumes en hiver (ou en été s’il ne pleut pas), ce n’est pas la faute de l’euro ; les abus des « marges arrières » dans la grande distribution, ce n’est pas la faute de l’euro ; et la modération salariale depuis les années 2000 (en partie due aux effets « 35 heures ») qui accroît le « perçu » de hausse des prix, ce n’est toujours pas la faute de l’euro.
L’euro a été d’emblée pris pour le bouc émissaire idéal (avec la Banque centrale européenne, ça allait de soi !). Et personne n’a pris sa défense. Il est tellement profitable, politiquement parlant, d’aller « dans le sens du poil ». Profitable, peut-être, mais lâche et dangereux, assurément.
Faut-il réformer la BCE ?
De fil en aiguille, le pouvoir « exorbitant » confié à la BCE, pouvoir « non démocratiquement élu » a fait l’objet d’attaques en règle, notamment sur sa principale mission : la stabilité des prix. C’est oublier un peu vite pourquoi on a voulu créer l’UEM (Union économique et monétaire), avec une monnaie mondiale, l’euro : c’est parce que, à partir des années 1980, l’ensemble des économies développées, l’ensemble des économistes de toute tendance, de toute obédience (à de rarissimes exceptions près) se sont ralliés à la nécessité absolue de confier aux banques centrales indépendantes la faculté de gérer, en toute liberté, les politiques de taux d’intérêt en contrôlant l’inflation.
Car l’histoire économique et monétaire est remplie des ravages qu’ont pu causer les inflations incontrôlées et les crises monétaires. C’est curieux comme cette raison fondamentale est « oubliée » aujourd’hui, où, grâce à l’euro, on ne craint plus une inflation à deux chiffres, où il ne peut plus y avoir de dévaluation sauvage (dite « compétitive »), où la stabilité prévaut. De telles attaques sont, là encore, profondément injustes, et résultant là aussi d’un manque évident de pédagogie.
On parle même de « rigueur aveugle » de la part de la BCE. Mais de qui se moque-t-on ? La BCE a, au contraire, manoeuvré, le plus souvent, finement, avec une monnaie mondiale toute jeune, face au « référent » dollar. Elle a mené une politique de taux d’intérêt volontariste, abaissant le taux de 3 % à 2,50 % en 1999, pour les remonter à 4,75 % en 2000, puis relâchant les taux jusqu’à 2 % en 2003. Les résultats sont flatteurs : l’inflation est restée contenue, dans toute la zone euro, à 2,3 % ; 2,1 % et 2,1 % en 2002, 2003, 2004. 2005 a été sur le même niveau.
L’euro, comme référent international, second derrière le dollar, a tenu bon lors de crises nombreuses et variées : faillites d’Enron et Vivendi ; montée du terrorisme (11 septembre 2001) ; crises majeures en Asie, en Russie, en Argentine. On a oublié tout cela !
Or, durant ces terribles secousses, les anciennes monnaies nationales, notamment les plus faibles, auraient été ballottées (voire balayées) comme un fétu de paille (dévaluations fortes, d’où montée des taux d’intérêts et fin de la croissance). Sans compter le surenchérissement du coût des importations (un litre de Super 98 à 1,50 €, par exemple), l’alourdissement du poids de la dette des Etats, et l’instabilité monétaire chronique qui pénalise toujours les échanges internationaux.
Un euro qui nous protège…
Oui, au risque d’être à « contre-courant » de la pensée (quasi) unique, l’euro nous protège, l’euro donne à l’Europe un peu plus de puissance économique et même politique. Qu’on le veuille ou non, il est la plus belle réussite de la construction européenne depuis 50 ans. Sachons le protéger, le fortifier, avec un pacte de stabilité remanié et respecté.
Car, il faudra bien admettre, là aussi, ce principe économique et budgétaire élémentaire qu’on ne peut vivre durablement avec des dettes publiques abyssales, sans pénaliser durablement les générations futures, et s’interdire toute marge de manoeuvre pour des politiques d’avenir cruciales (recherche-développement).
La France, avec ses 2 000 milliards d’euros de dette (soit 32 000 euros par Français), et qui ne peut plus que rembourser l’intérêt de sa dette (l’équivalent du produit de l’impôt sur le revenu), et non la dette elle-même, est en grande difficulté. Mais tout le monde ou presque s’en moque. Il faut dire que les Français ont pris depuis longtemps quelque distance avec l’économie !
Alors, soit : tout va très bien, Madame la Marquise ! Mais, de grâce, gardez l’euro. En ces temps incertains, il peut, il doit encore servir. Et pour longtemps !





