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A la recherche d’un média d’information européen et grand public

, par Anna Hubert

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Il est devenu ordinaire de constater l’absence d’espace public européen. La très grande diversité des langues et des cultures rendrait impossible la mise en place d’un média d’information populaire d’ambition européenne. Recette introuvable ? C’est ce contre quoi a voulu parier Politico Europe il y a un an, l’occasion de proposer ici un tour d’horizon de la sphère médiatique européenne.

Le siège d’Euronews à Lyon. - mgaloseau (CC/Flickr)

Auteurs

  • Etudiante à Sciences Po Rennes, passionnée par le projet d’intégration européenne et les enjeux de communication politique.

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Etat des lieux des médias d’informations européens

Si certains indices témoignent de la volonté de faire émerger un journalisme européen : Centre et Association du journalisme européen, formation au journalisme européen, prix du journalisme européen – ce terreau n’a pourtant pas permis de rendre viable un média européen grand public.

Le type de journalisme européen dont il est question se distingue des publications de correspondants suivant l’actualité européenne pour leurs médias nationaux. Il ne s’agit pas non plus d’évoquer les médias officiels des institutions de l’Union européenne. Nous souhaitons ici nous focaliser sur les médias spécialisés sur l’actualité des institutions ou des Etats membres. Citons par exemple Europolitique, les sites web Euractiv et EU observer ou encore Euronews.

Les publications spécialisées sur l’actualité européenne semblent caractéristiques d’une presse élitiste, de niche. Leur public est essentiellement composé de lecteurs qui ne sont rebutés ni par le tarif élevé de l’abonnement (1860€/an pour une version papier et internet du BOE [1]), ni par la diffusion limitée à Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg, ni, enfin, par l’omniprésence de l’anglais.

Il semble qu’aucun organe de presse paneuropéen couvrant l’actualité européenne en direction du grand public n’ait pu s’inscrire dans la durée. En effet, The European, lancé en 1990 et présenté comme le premier quotidien paneuropéen et multilingue est vite apparu comme un journal britannique sur l’Europe. Lancé en France en 1998, L’Européen souhaitait, lui, valoriser les processus de construction européenne et favoriser la compréhension mutuelle. L’aventure ne durera que cinq mois. Quid d’Euronews ? Si elle résiste toujours, la chaîne créée en 1993 qui compte 400 journalistes et diffuse en 13 langues, doit faire face à un manque de moyens financiers l’empêchant d’avoir ses propres caméras et des moyens humains suffisants. C’est donc une chaine de post production qui relaie des images issues des médias nationaux et des agences. Les points de vue ne sont pas neutres et toutes les zones géographiques ne sont pas couvertes. Enfin Euronews n’échappe pas à cette orientation élitiste avec un téléspectateur moyen estimé être un homme de 47 ans, occupant des fonctions dirigeantes, se déplaçant très souvent, et détenteur d’un portefeuille boursier de 472 000€.

Quelles difficultés du côté de l’offre et de la demande médiatiques ?

Ce rapide tour d’horizon met en lumière une situation peu favorable à une presse européenne et de nombreuses difficultés.

D’abord du côté de la demande médiatique, il n’existerait pas de public européen du fait de la diversité des cultures et des langues. Or les journalistes ont besoin que leur audience ait le sentiment de former un seul et même public afin que joue le « principe de proximité » déterminant l’intérêt du public pour le contenu éditorial. Alors que le journaliste s’appuie généralement sur des références socialement partagées qu’il n’a pas besoin d’expliciter, en Europe, malgré le volontarisme de la Commission il n’y a pas de référents communs. La seule audience ayant des référents européens communs est une audience d’un haut niveau socio-culturel ce qui limite largement le nombre des annonceurs sources de revenus publicitaires.

En outre, les modes de consommation de l’information ne sont pas uniformes selon les pays. Ainsi la lecture de tabloïdes est plus largement développée chez les Anglo-Saxons et un article essentiellement factuel sera plus apprécié par un Allemand que par un Français.

Ensuite du côté de l’offre médiatique, il n’existerait pas de journalisme communautaire car les journalistes de différentes nationalités intégrant la rédaction d’un média paneuropéen restent organisés sur un mode national avec des cultures journalistiques -donc des pratiques- différentes. Il convient à ce sujet de lire les travaux d’Olivier Baisnée [2]. A cela s’ajoute les faibles budgets des publications européennes ne disposant ni d’un large lectorat, ni d’un large marché d’annonceurs.

Enfin, Jean-Paul Marthoz [3] - journaliste bruxellois reconnu - déplore le fait que le journalisme européen délaisse complètement l’investigation. Le chercheur Gilles Bastin [4] va jusqu’à parler de « modèle de coproduction de l’information avec la Commission européenne ». Cette connivence est perçue par le grand public et contribue sans doute à l’éloigner de la lecture d’une certaine presse dont l’objectif est souvent davantage une stratégie d’influence qu’une réelle recherche de profitabilité. Pour illustrer nos propos, citons le journal The European Voice qui appartenait au groupe The Economist et n’a engrangé des bénéfices que treize ans après sa création. L’intérêt était donc ailleurs…

Pourtant tous ne partagent pas ce constat pessimiste d’une absence d’offre et de demande.

Quelles perspectives d’avenir ?

D’abord, côté demande médiatique, au-delà de la petite élite de décideurs, l’eurogénération constitue – selon un récent rapport de l’IRIS [5] - ce nouveau public captif européen. Une génération d’Européens mobiles grâce à des programmes comme Erasmus et largement connectée via internet à l’actualité transfrontalière. Mais ces jeunes connectés ne sont pas les seuls demandeurs d’informations sur l’Europe : tous les eurobaromètres le montrent, une large majorité d’Européens s’estime mal informée sur l’Europe. Une demande du grand public à laquelle ne répondent pas les journaux TV nationaux. Ainsi en 2007, seulement 2,7% des sujets des JT français traitaient de l’Europe, toujours selon l’IRIS. Enfin la demande d’information se trouverait renforcée par les multiples crises qui touchent le continent : crise économique, gestion des migrants, attentats, etc. Face à des défis globaux communs, la loi de la proximité joue de nouveau à plein et la demande pour une information européenne s’accroit.

De nouvelles offres médiatiques se développent pour tenir compte de la particularité du marché européen. Certaines sont davantage tournées vers l’eurogénération. C’est le cas des sites participatifs Le Taurillon ou Café Babel qui s’inspirent des pureplayers anglo-saxons. Le principe est celui de la contribution citoyenne et la langue, celle de la traduction.

Ensuite les travaux collaboratifs entre journalistes de nationalités différentes sont de plus en plus fréquents. Ainsi l’accord LENA entre sept journaux européens permet l’échange d’articles et le lancement d’enquêtes de longue durée et d’échelle européenne.

2015 : Entrée en scène de l’américain

Des perspectives existent donc et c’est ce que semble avoir compris le site Politico.eu lancé le 21 avril 2015 afin de couvrir la politique européenne. Politico, né en 2007 aux Etats-Unis, est d’abord un site web américain consacré à l’analyse de la vie politique américaine. Le succès est au rendez-vous puisqu’il reçoit aujourd’hui 7 millions de visiteurs uniques par mois. Politico.eu lancé huit ans plus tard propose un site web gratuit, rédigé en anglais.

Sur le fond, Politico Europe se veut une publication de qualité très exigeante quant au recrutement de ses journalistes issus des plus grandes rédactions américaines ou européennes. A l’exigence qualitative s’ajoute l’originalité de son positionnement sur l’Europe. Alors que la plupart des publications existantes sont ouvertement pro-européennes, Politico revendique son « origine lointaine ». Les dirigeants expliquent : « l’Europe, on est ni pour, ni contre » [6]. Il s’ouvre ainsi à un lectorat dépassant les seuls européistes convaincus.

Sensé assurer la viabilité du média, le business model s’appuie sur plusieurs pistes stratégiques intéressantes. La rédaction s’associe avec Axel Springer, connaisseur des spécificités du marché médiatique européen. Politico Europe rachète également The European Voice récupérant ainsi un réseau préétabli, des archives et bases de données. En outre, des équipes sont dédiées à l’organisation d’événements sponsorisés, souvent payants, propices au networking. Enfin, véritable pierre angulaire du « système Politico », l’extension payante « Politico Pro » propose des contenus payants très pointus sur les secteurs de l’énergie, les télécoms ou l’industrie, susceptibles d’intéresser les décideurs européens. Le média se finance largement via l’inscription à cette newsletter : « Brussel influence ». Mais le public touché par Politico.eu se veut plus large que l’audience traditionnelle de la presse européenne spécialisée en intégrant aux décideurs une large part de l’eurogénération attirée par la gratuité des contenus et le format en ligne.

Audience-cible élargie, business model solide, l’existence d’un média européen pourrait bien faciliter l’émergence d’un public européen.

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Notes

[1Bulletin Quotidien Europe

[2Marchetti Dominique, dir, (2004) En quête d’Europe. Médias européens et médiatisation de l’Europe., 304 p.

[3Fougier Eddy, « Le journalisme européen, un bien nécessaire. », L’Europe en Formation 3/2010 (n° 357), p. 149-173.

[4Fougier Eddy, « Le journalisme européen, un bien nécessaire. », L’Europe en Formation 3/2010 (n° 357), p. 149-173.

[5Rapport 2010 IRIS : « medias et Europe » sous la direction d’Eddy Fougier.

[6Soula Claude, « Politico : Le site qui veut régner sur la planète info », TELEOBS, le 24 janvier 2016.

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